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^1
M,
;.\.
■<i-
Histoire des caciques d'Haiti
Emile Nau, Ducis Viard, Eugene Nau
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HISTOIRE
DES
CACIQUES D'HAITI
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LE BARON EMILE NAU
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HISTOIRE
DBS
• CACIQUES DHAITI
PAR
LE BARON EMILE NAU
DEUXIEME EDITION PUBLIEE AVEC l'aUTORISATION
DES HERITIERS DE l'aUTEUR
PAR
DUCIS VIARD
PARIS
GUSl^T^ GU^RIN ET C'% EDITEURS
227^RUE DES BOULANGERS, 22
:^894
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^r
,1^-
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NOTICE BIOGRAPHIQUE
M:mile nau
M. Emile Nau naquit k Port-au-Prince, capitale de la Repu-
blique d'Haili, le 26 fevrier 1812.
II mourut en cette ville k Tetge de quarante-huit ans, le
:27 fevrier 1860.
Issu de parents qui ont occupy une place des plus remar-
quables dans la societe haitienne, il sut conserver tout le temps
de sa courte existence la renommee de sa famille.
L'un des hommes lesplus distingues de son epoque sous tous
les rapports, M. Emile Nau a passe sa vie a utiliser ses connais-
sances a la gloire de son pays.
' Sa brillanle et inepuisable intelligence, ses incontestables
talents litteraires, ses rares qualites d'artiste le placdrent bien
haut dans I'estime et la consideration publiques.
Pendant longtemps il a milite dans la pressed
Fondateur du journal politique la Republique qui parut au
lendemain de la revolution du 22 decembre 18S8, il sut, par
la juslesse de ses idees, se reveler a ses concitoyens comme un
esprit superieur.
Ecrivain aussi prolbnd que judicieux, femile Nau n'a jamais
exprime dans les colonnes de cette publication que les senti-
ments du plus pur patriotisme.
""Ti^^adsit dans ses ecrits, avec le tact le plus parfait, I'opinion
generale de^5r>#^ ^ patriotes. Le gouvernement du president
Geffrard trouvait en ibi^le champion qui secondait les efforts,
tentes pour introduire lesf^ogres dans notre pays.
» fimile Nau ccrivit dans le Manifeste, II fut un des fondateurs du
journal le R^publicain, de VUnion et du Patriote de son epoque.
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Vm , NOTICR BIOGRAPHIQUE
Aussi disparut-il regrette de tout le monde.
Son nom restera glorieux dans noire histoire pour etre trans*
mis a la posterite la plus reculee.
Parmi les compositions litt^raires qu'il a laissees, son Hhtoire
des Caciques d'Ha'iti dont nous publions la deuxieme edition, ^
apres quarante annees d'intervalle, est incontestablement ^
Toeuvre nationale la plus digne d'inter^t que Ton puisse consul- f
ter sur les antiquites hai'tiennes. * (
Remarquablement bien combinee, presentee sous uae forme
attrayante et e'crite dans le style le plus correct, cette magistrale ||
etude n'a pas ete sans attirer seulement Tattention de nos con-
citoyens; elle a encore merite Tinsigne honneur d'etre soumise \
a Tappreciation de la presse etrangere. /
La Feuille du Commerce des Courtois, le Moniteur officiel . t
de la Republique, la Bevue contemporaine de Paris, ont ete les !
trois principales publications qui ont, tour a tour, fait I'analyse !
critique du livre de la fagon la plus elogieuse pour I'auteur. ^
Comment pourrait-on laisser perir une telle oeuvre ? ^ j
Justement appreciee des contemporains de I'auteur, elle ne
pouvait, en effet, etre ignoree de notre generation. Nous avons
compris de notre devoir de la faire revivre pour la mettre entre
les mains de cette brave jeunesse qui s'interesse tant aux choses
de Tesprit.
Voilk ce qui explique pourquoi nous avons entrepris cette tache
avec Tautorisation des parents d'fimile Nau.
Qu'il nous soit permis, en terminant, d'exprimer un regret : '
c'est de n'avoir jamais connu I'illustre ecrivain autrement que j
par ses oeuvres. Cela ne suffit pas pour nous permettre de par- j
ler a Taise de I'homme qui a fourni a la Republique une carriere [
courte il est vrai, mais pleine de devouement, de fierte et d'inde- j
pendance.
A d'autres est reserve le soin de faire des recherch€is_.pius
savantes pour presenter dans Thistoire de laJiit'^»'ataTe haitienne
cette glorieuse figure d'EmileNau qui futi^ute sa vie non seule-
ment un amant passionne des lettres,, mais encore un citoyen
modeste autant qu'un ami sincere.
Port-au-Prince, le 10 mai 1893^
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3 'J'l' I
• I
AVANT-PRiDPOS
Le Moniteur du 27 Janvier 1855, n*^ 7, 10® annee, reproduit la
piece d-aprfes publiee d'abord par la Feuille du Commerce:
flISTOIRE DES CACIQUES D'HAITI
par M. Emile Nau.
Lisez, quand elle aura papu, VHistoire des Caciques d' Haiti
par M. Emile Nau, dont on a bien voulu nous communiquer
un exemplaire. Ge Uvre, comme on le verra, est le fruit d'une
longue etude sur Thistoire des naturels du pays.
La guerre et les massacres n'onl jamais eu de plus innocentes
victimes que ces malheureux aborigenesqui, en 1492, lors de la
decouverte, formaient une population de prfes d'un million
d'ames. Quinze annees se sont a peine ecoulees, et il n'en reste
plus que soixante mille.
Gette premiere periode de I'histoire d'Ha'iti, tout aussi inte-
ressante a notre avis que celles qui I'ont suivie, est traitee par
rauteur avec ce soin et cette exactitude qui sont toujours un
des principaux merites de toute oeuvre historique.
Si les documents dont M. Emile Nau a lire son ouvrage ne
sont pas nouveaux, nous pouvons dire hardiment que son livre
est tout a fait nouveau : Thistoire de France n'est-elle pas dans
ses chroniques ?
1
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2 AVANT-PROPOS
Ge livre, nous n'en doutons pas, sera lu partopt avec un vif
inter^t, parce qu'il renferme d'emouvantes pages, parce qu'il
comble dignement une laeune qui existait dans I'histoire gene-
rale de notre pays.
Essayons de donner, en quelquesmots, une analyse succincte
de cette histoire. L'introduction ecrite avec simplicite nous montre
Golomb, apres tant de deboires, partant du port de Palos avec
ses trois vaisseaux, dont le plus grand, la Marie^ qu'il montait,
avail moins de quatre-vingts tonneaux.
Les details qui precedent Tarrivee de Golomb au m61e Saint-
Nicolas, son entrevue avec le cacique Guacanagaric, les secours
qu'il en regoit lors du naufrage d'un de ses vaisseaux, et son
retour en Espagne, tout cela est Ires bien raconte.
Le tableau ou Gaonabo est attaque et defait par Golomb est
tres beau. On verra <5e vaillant cacique donner innocemment
dans le piege d'Ojeda auquel il ne pent echapper par ignorance.
Gaonabo n'etait pourtant pas un homme ordinaire, ccmme on
pourra s'en convaincre, et il eut fini par rendre ses Indiens tres
redoutables. M. Emile Nau rapporte un trait admirable de ce
cacique et qui fait, apprecier son noble caractere. « II etait
charge des memes fers qu'on lui avait fait accepter comme un
ornement royal. Ses membres s'affaissaient sous leur poids;
mais ni son courage ni sa fierle d'&me n'en etaient abattus.
Aucune faiblesse ne d^shonora sa captivite.
« La premiere fois que I'amiral entra dans sa prison, accom-
pagne des personnes de sa suite, et entoure de ce respect et de
ces attentions empressees qui annoncent le chef supreme, Gao-
nabo n'eut aucun doute que ce fut le cacique des Espagnols;
mais il affecta de ne pas le savoir, et ne se derangea point. II
paraissait meme absorbe dans une profonde reflexion, le sou-
venir peut-etre et le regret de son royaume perdu et de sa liberie'
ravie. Mais quand Ojeda se fut presente un instant apres, il se
leva pour le saluer, en soulevant le poids de ses fers. On lui fit
remarquer qu'il avait omis de temoigner le m6me respect a
Guamaquina le chef superieur, entre avant Ojeda. « J'ai salue,
repondit-il, celui qui a ose venir m'arreter dans mon royaume
meme. »
Mot admirable, et digne des plus beaux temps de Tantiquite I
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I
AVANT-PROPOS 3
Les eiforts que fait Manicatoex, tvhve de Caonabo, pour le
jvenger sonl le r^sultat de ces sentiments de la"* nature auxquels
; ' les sauvages eux-memes, conune ^n verra, n*6taient pas etran-
gers.
II y a un beau trait de devouement dans ce tableau ou le
cacique Mayobanex refuse k Barthelemi Golomb de lui livrer
Guarionex contraint de se refugier chez lui.
La revolte de Roldan Ximenes, la ruse qu'il emploie pour
gagner Boehechio, le roi du Xaragua et frere d'Anaeoana, ne sont
pas indignes de notre epoque.
Nous touchons a Tepisode sanglant du Xaragua. Les plus
durs se sentiront emus au tableau de cette horrible boucherie
dont Ovando fut seul coupable. Ce changement subit d'une fete
ou tous les coeurs etaient a la joie en un massacre epouvantable
est, sans contredit, une des pages les plus dramatiques qu'ait
ecrites M. Emile Nau.
Sous Tadministration si remarquable d'Ovando, les mines de
Cibao et de Saint-Christophe sout d'un revenu immense pour
TEspagne ; les Indiens y travaillent forcement et marchent
k pas presses vers la tombe. Qulmporte ! Ovando enverra faire
la traite des insulaires des lies Lucayes.
Gependant la voix puissante de Montesino en faveur des
Indiens retentira jusqu'au pied du tr6ne d'Espagne. Puis Ton
verra arriver dans la colonic Albuquerque avec des ordonnances
royales qui ne seront executees qu'a demi. Etrange fatalite' ! le
cardinal Ximenes, regent d'Espagne, sollicite par Las Gasas, cet
Uutrechaleureux defenseur des Indiens, donnera aussi des ins-
tructions qui ne seront pas accomplies. L'infatigable Las Gasas,
ne se rebute pas, il retourne en Espagne, et cette fois, il est en-
tenduavec d'autres en pleine audience royale. La un yrai plai-
doyer a lieu, et quoique la victoire soit complete pour Las Gasas,
rien n'est change au sort des Indiens.
G est un beau chapitre que celui qui concerne Golubanama.
On aimera beaucoup Theroique resistance de ce cacique dans
sa lutte vigoureuse avec Esquibel. Poursuivia outrance jusqu'a
la Saona ou il s'etait r^fugie, il est enfin pris et amene k Santo-
Domingo ou il est pendu, comme I'avait ete Macaona. En lui
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^1
AVANT-PROPOS
s'eteint le dernier des caciques delad^couverte, et Tile enti( ^ L,
est desormais so\imise a la domination espagnole. ^^ |
Le cacique Henri est un etrange persounage. II profitera des .^
legons du Pere Remi qui s^est charge de le civiliser et apprendra
beaucoup de choses, voire un peu de latin. Maltre absolu des
mantagnes du Bahoruco, il y r^gne en souverain au milieu de
ses compagnons dont il a fait un ordre guerrier. II inquiete les
Espagnols qui tentent contre lui plusieurs expeditions infruc-
tueuses, et de guerre ksse, Charles-Quint lui fait offrir la paix
par un envoye extraordinaire, le general Barrio-Nuevo, qui lui
porte une leltre de TEmpereur. Henri n'accepte pourtant pas la
paix sans conditions. Get episode est curieux de details.
Lorsque Teveque Ramirez vienl remplacer Diego Golomb dans
Tadministration du pays, il s'y trouvait a peine quatorze mille
Indiens^
11 y a dans ce livre d^s episodes qui trouveront des incredules
parce quails semblent relever de la legende. Tout y est vrai
pourtant, puisque rien n'en est dementi par Thistoire.
Tous ces evenements se sont accomplis en moins de vipgt-
six ans et trois sifecles seulement nous en separent. G'e^t done
de I'histoire moderne que nous avons Ik.
Ges faits reunis, pour la premiere fois, en un corps complel
d*ouvrage, ont pris sous la plume elegante de Tauteur leur forme
definitive. G*est en somme une oeuvre remarquable, et qui de-
note a chaque page ce soin du styl« qui est une des premieres
conditions du succes.
Nous ne pouvons mieux terminer notre article qu'en disant
de M. E. Nau et de son Hhtoire ce qu'un des ecrivains les plus
distingues de la presse parisienne a dit de M. Madiou dans uri
compte rendu de I'ouvrage de ce dernier : c Un pays qui pro-
duit des hommes tels que lui, et ou s'impriment des oeuvres de
cette valeur n*est pas, quoi qu'on en disc, perdu pour la civilisa-
tion. » [Feuille du Commeixe.)
Du MoniteurAxx 8 septembre 1854, n^39, 10^ ann^e, nous ex-
tray ons ce qui suit sur le livre d'Emile Nau.
Nous eprouvons le plus grand plaisir a inserer dans les co-
lonnes de ce journal un fragment du Bulletin litteraire de la
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i
AVANT-PROPOS 5
vue contemporaine, recueil periodique qui se publie a Paris.
y est question de VHistoire des Caciques d' Haiti de M. Emile
au. Deja imm6diatement apres la publication du beaii
livre de M. Emile Nau, nous avons eu Toccasion de dire que son
Uvre lui fait le plus grand honneur et prouve qu'il est un histo-
rien path^ique. Nous sommes heureux de nous^tre rencontres,
dans rappreciation de VHistoire des Caciques d' Haiti avec le cri-
tique impartial et eclaire de la Revue cpntemporaine.
Nous nous empressons de faire connaitre au public haitien
cette consciencieuse appreciation de Toeuvre de Tun de nos con-
citoyens., Cetle appreciation du livre de M. Emile Nau est pour
lui un bien grand encouragement, nousdisons aussi une recom-
pense bien meritee de ses pe'nibles veilles.
Que tous ceux d'entre nous qui s'occupent d'histoire, de litte-
rature, de sciences, s'enhardissent de Texemple de M. Emile
Nau. Qu'ils se persuadent qu'aujourd'hui, iln'y a point de parti
pris contre nous, et que, si des ecrivains, des litterateurs etran-
gers nous observent, ce n'est point pour nous ecraser de tout le
poids de leur science seculaire, mais bien plut6t pour entourer
de leu7*s sympathies les fils de cette jeune nation, fille de VAfri-
que et de la France, qui, apres avoir conquis la liberie, s'ef-
force de creer une litterature nationale.
L'6crivain de IdiRevv^ contemporaine dit :
€ Ge livre merite de fixer notre attention parce qu'il fait re-
vivre de la yie de Thistoire un peuple. entier, un peuple doux el
inoffensif, que nous avons tue, nous Europeens, nous Chretiens
en lui portant la croix et I'Evarlgile. II nous int^resse encore
parce qu'il est I'oeuvre d'un Haitien, et que nous entourons de
toutes nos sympathies cette jeune nation, qui, apres avoir con-
quis la liberte, s'efForce de creer une litterature nationale. L'ile
d'Haiti compte d6ja quelques poetes : Dupre, Ghaulathe, Mullery,
Oger Longuefosse, Mikcent et surtout Ignace Nau et Goriolan
Ardouin. Elle possede un publiciste remarquable : M. Linstant;
mais la litterature historique est celle qui jusqu'^ ce jour a pro-
duit en Haiti les oeuvres les plus remarquables. Dans cette car-
riere difficile se sont distingues principalement : M. Madioudont
les trois volumes ont obtenu un succes legitime ; M. Saint-Remy
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6 AVANT-PROPOS
\
auteur d'une Vie de Toussaint- Louver lure, chaudement ^crite
et brillante de coloris ; M. B. Ardouin, dont ici meme nous avons
nagu^re apprecie les Eludes pleines de justesse etde profondeur.
Ges travaux recommandables laissaient malgre leur etencftie,
deux lacunes dans Thistoire de Saint-Domingue. M. Kmile Nau
vient d*en combler une en publiant son Histoire des Caciques^
a laquelle il s'etait des longtemps prepare par d'excellentes
etudes sur les antiquit^s de son pays.
« M. Nau a fait preceder son livre d'une introduction con-
sacree tout entiere a Thistoire de Christophe Colomb, jusqu*au
moment ou ce grand homme aborda aux rivages haitiens. En-
trant ensuite en matiere, il decrit la situation politique de I'ile
a I'epoque de la decouverte, I'etat social des indigenes, leurs
nuances, leur Industrie, leur religion, leurs croyances, etc. Ce
premier chapitre presente un interet parliculier. Nous y retrou-
vons les debris curieux du systeme cosmogonique des anciens
Aborigenes, Torigine du soleil et de la lune et la genese de Thu-
manite. Louquo etait I'Adam haitien. II vecut longtemps, s*adon-
nant a Tagriculture, et laissa en mourant un beau jardin tout
plante d'ajes, d'ignames, de mai's, de manioc. Pratiquant des
incisions a son nombril et k sa cuisse, il en avait tire les animaux
et les hommes ; mais ceux-ci n'avaient point appris pendant sa
vie k utiliser les plantes qu'il avait cultivees; Louquo leur ap-
parut done un jour sous la figure d'un vieillard et leur enseigna
tous les secrets de I'agriculture. Ces hommes avaient nom : Ra-
cumon, Savacon, Achinaon et Couroumon. Apres diflerentes
transformations ils furent definitivement changes en etoiles, Sa-
vacon presida aux grandes pluies ; Achinaon aux petites pluies et
aux vents violents; Couroumon^ devint le genie des temp^tes. Les
Indiens appelaient tous leurs dieux Chemis ou Zemes el ils en
reconnaissaient un grand nombre. Chaque cabane en renfer-
mait une collection considerable, et nul ne se mettait en voyage
sans emporter de petites statuettes des divinites protectrices. On
rendait aux Zemes un culte public dans les cavernes sacrees, et
aujourd*hui encore on voit la figure de ces dieux sculptee dans
quelques-unes de ces grottes. Comme en Egypte et dans I'lnde
ils etaient representes avec des tetes d'animaux; Fun avait une
tete de singe, un autre d'agouti, de mabouya, de couleuvre ou
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AVANT-PROPOS 7
de chauve-souris. Le Cacique supreme reunissant les pouvoirs
temporel et spirituel 6tait le souverain pontife de la religion,
et les dieux rendaient les oracles par la bouche des pr^tres ap-
pel6s butios. A cote ou plulot au-dessus des Zemes, les Indiens
plagaient deux autres divinites, le Dieu supreme et Attabeira
ou Mamona qu'ils qualifient de Mere de Dieu, M. Emile Nau
suppose que co Dieu supr^uie etait celui des Chretiens et que
Mamona ne differs^it pas de la Vierge Marie, dont le culle avait
ete emprunte aux premiers colons europeens. Nous sommes
entr^s dans ces details pour donner une idee de I'interfit qu'offre
au point de vue archeologique le livre dont nous nous occu-
pons.
« C'est une histoire de sang et de larmes que celle des Haitiens
soumis au joug des Espagnols alteres d'or. En voyant arriver
ces navigateurs etrangers, ils les avaient pris pour une vari^te
inconnue de Caraibes anthropophages, et s'etaient refugies en
toule hate dans les montagnes ; mais pour gagner leur confiance
et conqu^rir leurs sympathies, Colomb n'avait eu qu'a traiter
avec egard une jeune femme tombee entre ses mains, et a lui
rendre ta liberte apres I'avoir paree de verroteries et de grelots.
Geux qu'on prenait pour des Gannibales furent alors consideres
comme des creatures descendues du ciel ; les Indiens se porte-
rent en foulea leur rencontre, et les Caciques memes s'empres-
serent de les visiter. Un fort s'eleva sur la c6te, puis un second,
puis une ville. C'en est fait, pauvres Haitiens, enfants de la na-
ture, simples et bons comme votre m^re ! votre lie d61icieuse a
cesse de vous appartenir. Adieu les jeuxnaUs, lesf^tes bruyantes,
la musique et les chants au bord des ruisseaux limpides! L'or,
ce m6tal precieux, ne git-il pas sous la terre que vos pieds fou-
lent? AroBuvrel fouillez le sol; ouvrez les mines profondes...
C'est ta fosse que tu creuses, peuple infortune, et bient6t tu y
disparaitras tout entier !... Le fils pieux n'ira pas suspendre aux
branches fleuries du caymilo dor6 ou de Todorant bixa, le
hamac ou son vieux pere aurait trouve doux de s'endormir
pour r6temit6, au milieu des chants des oiseaux et du bruisse-
ment du feuillage ! L'enfant d'Haiti mourra esclave, la pioche ^
la main, sous le fouet ou le baton.
€ M. Emile Nau a retrace avec un talent reel ce drame lamen-
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8 AVANT-PaOPOS
table, qui finit par raneantissement de la classe aborigene. On
sent h. chaque page Tinter^t que Tauteur porte au sujet qu'il a
choisi. Au point de vue de Torigine, il n'y a rien, sans doute de
commun entre Tancienne population de Saint-Domingue et ses
habitants actuels, mais la terre qui nourrissait les uns nourrit
aussi les autres, et en comblant les vivants de ses bienfaits, elle
etablit entre euxetceux qui ne sont plus une parente veritable,
que le coeur sent et comprend. G'est ainsi que nous, Fran^ais,
nous entourons d 'une veneration profonde les monuments drui-
diques dont notre sol est convert sans savoir, chacun en partieu-
lier, si nous sommes Gaulojs, ou Italiote, ou Franc, ou Goth,
ou Burgonde, ou Vandale, ou Hib^re. Quand les Espagnols ar-
riv^rent en Haiti, File avait pour cacique supreme I'indolent
Guacanagaric, qui n*avait d'energie que pour la votupte et
aurait donne tout son royaume pour un regard ou une caresse
de la belle Galalina. Les etrangers pouvaient tout oser avec un
tel prince; mais leurs vexations pousserent bientot k la revolte
un cacique inferieur, Caonabo, chef habile et courageux, dont
M. Nau a parfaitement esquisse la belle physionomie. Ne pou-
vant le reduire par les armes, Golomb s'en delivra par la tra-
hison. Ojeda, par son ordre s'avanga dans le pays avec quel-
ques cavaliers, sous pretexte de traiter avec le cacique et de lui
offrir ses presents. « Ojeda, dit M. Nau, fit etaler aux yeux de ce
chef redoutable des chaines et des menottes en fer poll comme
de Targent, qu'il disait avoir ele fabriquees dans le thurey
(dans le ciel) et qui en etaient tombees en un jour de bonheur.
Interroge par le cacique surl'usage de ces ornements, il lui dit
que les rois, en Europe, s*en revetaient, dans les grandes solen-
nites, pour paraitre devant leurs sujets. II lui propos'a de Ten
orner. Caonabo ne fit aucune difficulte dy consenlir; il parut
m6me tout joyeux de se voir tout convert de ses fers, qui relui-
saient aux rayons d'un soleil eclatant! Ses Indiens pousserent
des cris de joie et d'admiration. Ojeda Tassura que s'il essayait
de monter sur un des chevaux de sa troupe, ces ornements pro-
duiraient bien plus d'effets encore, et que d'ailleurs, c'etait
pour monter k cheval que les rois s'en paraient, Caonabo se
laissa faire. Les evolutions recommencerent, et peu a peu la
cavalerie s'eloigna traversa la riviere et partit au galop, avec
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AVANT-PROPOS 9
le cacique prisonaier et affermi sur sa monture. > Voila com-
ment les conqu^rants en usaient avec ce peuple d'enfants. Man^-
catoex, frere de Caonabo, continua la guerre avec un nouvel
achamement, iine bataille decisive s'engagea k la Vega; les
Indiens etaient, dit-on, centmille; maisaccables par Tartillerie
espagnole, assaillis par une arm6e de dogues feroces dresses au
carnage, ils prirent la fuile apres une resistance assez opinialre
laissant la plaine couverte de leurs morts.
c La conquete de Tile 6tait desormais un fait accompli, et lout
Indieh au-dessus de quatorze ans fut assujetti k payer par tri-
mestre une mesure de poudre d*or equivalente a quinze piastres,
riiais Tor ne se trouvait pas dans toutes les parties de Tile. Un
cacique, nomme Guarionex, adressa a ce sujet de justes obser-
vations a Golomb. c-Il offrait de cultiver en vivres et en denr^es
Tetendue de terre qu'il plairait a Tamiral de lui assigner. Cette
offre fut durement rejetee. Colomb lui fit repondre que c*etait
de Tor qu'il Iqi fallait. De Tor, il lui en fallait, en effet, pour
prouver que sa conquete n*etait pas sterile et ruir^euse; coute
que coviie, les Indiens en donneront. L'or ou la vie! » Nous ne
suivrons pas FauteurMans les details si int^ressants de cette his-
toire; nous ne n^us arreterons pas sur la legende charmante
des amours de Miguel Diaz avec la reine Cayacoa, qui se rat-
tache k la decouverte des mines de la Haina et k la fondation
de Saato-Domingo ; nous ne redirons pas les nombreux soul^ve
ments des Indiens, et nous arriverons d'l^n seul bond a I'annee
1S16. Les Indiens etaient soumis depuis vingt ans environ, et
d'tcne population totale d'un million d'habitants, ou m6me de
trois millions, si Ton en croit certains auteurs, il n'en restait
plus en Haiti que cinquante ou soixante mille ! Les conquerants
allaient vite en besogne ! Alors, un Indien, energique et brave
comme Caonabo, pousse^bout par la tyrannic d'un colon dont
il etait I'esclave, et refugie'dans les montagnes, gouvernait avec
le titre de Cacique quelques milliers d'indigenes echapp^s^
Tartillerie, aux dogues, aux verges et aux mines des conquerants.
Converti au catholicisme, il avait re^u le nom de Henry et avait
pour pere un cacique du Bahoruco qui avait peri dans le mas-
sacre du Xaragua. Henry avait jure de mourir libre avec ses
compagnons d'infortune; il tint parole, et pendant douze ans
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10 AVANT-PROPOS
il triompha de tous les efforts des Espagnols. M. Nau a consacr6
ses deux derniers chapitres a mettre en lumiere cette belle et
noble individualite, et le cacique Henry etait digne par ses
yertus, son courage et sa generosity d*inspirer k Thistorien
d'Hai'ti les plus belles p%es de son livre.
€ M. Emile Nau termine son puvrage, par un appendice trai-
tant de la geographic primitive d'Haiti, de TEldorado imagi-
naire de Baneque, de la langue et de la litterature des anciens
Haitiens. II y a joint enfin une flore haitienne, travail interes-
sant de M. Eugene Nau. Ce livre, dont nous venons de donner
une succincte analyse est nettementet elegamment ecrit; il int^-
resse toujours et souvent il e'meut, parce que Tauteur ne s'est
pas conlente d*y mettre son talent et qu'il y a laisse couler
quelque chose du coeur qui va au coeur. Nous n*avons qu'un
reproche k lui adresser. II a laborieusement et consciencieuse-
ment recueilli tous les lambeaux epars de Thistoire primitive
d'Haiti: il aurait dA indiquer, dans des notes jetees au bas de
chaque page, les sources qu'il a consulte'es, non pour mettre a
convert sa veracite d'ecrivain, qui assurement ne sera pas contes-
tee, mais pour faire connaitre au lecteur tous les ouvrages aux-
quels on pent se reporter pour etudier, soit dans son ensemble,
soit dans ses details, les annales haitiennes. >
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PREFACE
Je me suis hasarde a ecrire Thistoire des populations
primitives et de la decouverte d' Haiti. Je pourrais
m'inquieter d'avoir bien ou mal reussi ; mais si les lec-
teurs indulgents m'aihnistient rien que pour avoir
essaye de produire une oeuvre utile, cela me suffira.
L'histoire entiere d'Haiti jusqu'a ce jour se divise
bien nettement en quatre periodes : d abord, celle de la
decouverte ou s'opere Tenvahissement du pays par la
race europeenne et oil nous voyons la population abo-
rigine rapid ement devoree par la conquSte ; la seconde,
celle de la colonisation et de Tintroduction de la race
africaine, oil Haiti deyient Saint-Domingue ; latroisieme,
epoque du conflit des deux races, des mailres etdes
esclaves, puis celle de laclasse intermediaire des libres
et des affranchis, celle de Temancipation generate suivie
de la tentative du retablissement de la servitude et de
la guerre de Tlndependance ; la quatrifeme, enfin, celle
du triomphe des indigenes, de la liberte et de la natio-
nalite haitiennes, oil Saint-Domingue redevient Haiti.
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12 ^ PREFACE
Les deux dernieres periodes ont ete traitees avec un
talent qui honore le pays par deux de mes compatriotes.
Dans Tun de ces ouvrages qui est en plus grande partie
publie, la premiere periode, n entrant pas dansle plan
de Tauteur, a ete resumee trop brievement pour offrir
tout I'interet qu'on doit y trouver. J'ai eu I'intention de
combler cette lacune, Qu'un ecrivain national entre-
prenne maintenant de retracer Tepoque de la colonisa-
tion, voila toute Thistoi^e d'Haiti edifiee par' des mains
haitiennes.
II est tres honorable assurement pour le pays que ses
annales soient conservees et transmises par ses propres
nationaux. Je tiens beaucoup, pour ma part, a cet hon-
neur. J'ignore les destinees de ma patrie; j 'ignore ce
qu'elles pourront peser dans celles deThumanite; mais,
je Tavoue, je me suis toujours vivement preoccupe de
Timportance de sauver son histoire de Toubli.
Haiti a deja suffisamment de titres a Tattention et a
Tinteret de la posterite, pour avoir ete le premier berceau
de la civilisation europeenne en Amerique. Les premieres
denrees tropicales qui sont devenues aujourd'hui indis-
pensables et d'un usage universel, c'est elle qui les a
prodiguees. G'est la que la premiere eglise a ete batie,
et que la premiere semence du christianisme conquerant
un monde nouveau a ete repandue. Une race sociable
"^'■'^~— ""CrTnteressante y a peri tout entiere et sa poesie avec
elle. Le premier essai de la colonisation qui a transforme
cet hemisphere y a ete tente ety a reussi. L esclavage
africain avec ses horreurs a commence sur ce sol ; mais
' les premiers cris de liberte en sont partis ; les premieres
chaines de la servitude y ont ete brisees^ Le premier
peuple noir libre s'y est constitue. Depuis la decouverte
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I
PRfiFAQE I 13
jusqu'a nos jours, que de souffrances, que de meurtres,
que d'heroisme et de martyres ! G'est la plus belle ile qui
soit eclose au sein des mers et sous des cieux splendides,
mais c'est aussi la terre du globe qui a peut-6tre bu le
plus de sang humain. II faut que la posterite le sache,
il faut qu'elle laplaigne de toute sa piti^. EUe Tadmirera
aussi, je Tespere, car la gloire peut-6tre sera la fin etle
couronnement de ses infortunes. De grands et heroiques
peuples, apres avoir longtemps subi les epreuves du
malheur, out ete combles enfin par la Providence qui
veille sur nous comme elle veilla sur eux, des bienfaits
du progres et d'une civilisation puissante et durable.
Qui sait Favenir, et cq que nous reserve le supreme
remunerateur des soci6tes.
Je ne presume pas qu'aucun Haitien mette en doute
rinteret special de cette his toire pour lui, qu'il s'imagine
qu'il aura assez fait de la lire ou de Tetudier comme
une histoire etrangere, et qu'elle ne le touche qu'en
tant qu'elle est une portion des annales du genre humain.
Ce serait une erreur. II est vrai que nous ne sommes
pas les descendants des aborigenes d'Haiti, que nous
sommes d'une autre race ; que nous n'avons rien a deme-
ler, a litre d'heritiers immediats, k leurs moeurs, a leur
civilisation, a leurs destinees ; que nous ne nous sentons
lies a eux par aucune sympathie de consanguinite. Mais le
fait d'habiter aujourd'hui le pays oh ils vecurent, nous
oblige, nous plus que personne, 4 nous enquerir denos
predecesseurs. Pouvons-nous ignorer les origines et le
passe de notre pays, Thistoire si pathetique et si lamen-
table de ce peuple interessant dontles derniers rejetons
ont ete les compagnons de servitude de nos premiers
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14 PREFACE
ancetres sur ce sol ? L'Africain et Tlndien se sont don-
ne la main dans les chaines. Voilapar quelle confrater-
nite de malheur, par quelle comraunaute de souffrances,
leurs destinees se sont trouvees mfilees. Le premier, arra-
che 4 ses brAlantes contrees, a ete substitue ici a Tlndien.
Mais d'unerace 6nergique, infatigable, inepuisable, Tes-
clavage, quelque meurtrier qu'il soit, n'a pu Teteindre ; il
a cru et multiplie dans les fers, et quand ses maux eurent
atteint leur comble, quand il se fut compte et trouve en
nombre suffisant pour lutter, il a brise ses entraves et
conquis le pays sur le premier peuple du monde, en
exterminant les plus belles et les plus heroiques troupes
qui aient jamais porte les armes. Rendre un pays ainsi
libre, c'etait venger tout ce qui y avait ete opprime,
o'etait se venger soi-meme et venger en m6me temps les
malheureux Indiens.
Pour avoir herite de leur servitude, nous avons aussi
herite de leurpatrie.
Tout ce qui est anterieur a la premiere epoque de
notre histoire se perd dans la nuit des temps. II est
impossible de remonter d'un jour au dela de la decou-
verte, a moins de se jeter dans le vague et I'arbitraire
des conjectures. J'ai seulement reuni en un corps
d'ouvrage relatif a Haiti les fragmens de cette histoire,
epars dans les historiens et les recits de voyage qui
embrassent la decouverte entiere de TAmerique. J'ai
donne, ou du moins j'ai essaye de donner plus de con-
sistance aux faits et gestes des aborigenes, et de repro-
duire, durant un court moment de leur existence,
d'apres de faibles donnees et des traditions incompletes,
leur caractere, leurs moeurs et leur vie. G'est en me
placant au milieu d'eux, et de ce point de vue, que j'ai
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' PREFACE ll>
raconte la decouverte et la conquete de Tile. J'ai pro-
fondement deplore leur sort. Singuliere position que
eelle de rhistorien qui a tant de larmes, de regrets et de
pitie pour un peuple de victimes dont il s'est charge
d'ew*ire le martyrologe et qui est force, tout en maudis-
sant les bourreaux de ce peuple, d'admirer leur courage
et leur genie de Chretiens !
Quel crime en efiet d'avoir egorge tout un peuple !
Oui, mais, d'un autre cote, quelle gloire d'avoir decou-
vert unmonde nouveau a la civilisation, a la science et
a la religion ! Ce qui est regrettable, c'est que cette
gloire soit entachee de meurtre, de torture et de sang.
Gombien elle eut ete plus grande, si elle eut ete pure,
si les conquerants, en s'emparant du sol, en avaient
civilise et converti les habitants !
Toute gloire qui se souille s'expie. Qu'il me soit per-
mis, puisqu'il s'agit d'histoire, etde Thistoire d'Haiti,
d'y prendre deux exemples terribleset frappants d' expia-
tion historique. Ghristophe Colomb charge de fers et
fait perir le plusillustre des Caciques d'Haiti; pen apres
il est jete lui-meme dans les fers, et, en sortant de cap-
tivite, il ne tarde pas a s'eteindre dans Tabandon, la
pauvret6 et la disgrace. Napoleon fait arreter deloyale-
ment Toussaint Louverture, le premier des noirs, et
Tenvoie mourir sur un rocher glace du Jura ; douze ans
plus tard, les rois deTEurope co9,lisee le releguent surle
rocher brAlantde Sainte-Helene ou il expire.
Les annales d'Haiti, malgre le pen de place qu'elles
paraissent encore tenir dans cellesdu monde, abondent
en enseignements utiles pour I'etude et Tinstruction
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16 PREFACE
de rhumanite. Le temps y ajoutera probablement
d'autres evenements de plus grande portee que ^eux qui
se sont deja accomplis. En attendant, ces annales re-
centes et circonscrites comme elles sont, n'auront tonte
leur valeur et tout leur interfit que quand des mains plus
habiles que les notres les auront compulsees, et que de
grands penseurs auront pris la peine de les mediter plus
profondement. Ce que j'ai fait, j'y reviens en finissant,
ce que nous avons fait, si mes collaborateurs veulentbien
me permettre deparler en leur nom, est un traveiil d'ex-
plorateur. La matiere que nous avons traitee est riche
et neuve. Pour Thistorien, il y a la des mines fecondes
dont notre ambition serkit satisfaite d'avoir provoque la
decouverte et Texploitation.
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CHRISTOPHE COLOMB
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INTRODUCTION
Christophe'Colomb. — Decouverte de rAm^rique. — Haiti.
I
L'Amerique completement inconnue, avant 1492, ne
figurait point sur les cartes geographiques : rocean y
com Wait le vide de cette partie du monde.
Ce vide tourmentait Tesprit humain. Des longtemps
rimagination des pofetes et des legendes y avaient pre-
dit un monde nouveau et Tavaient peuple a leur gre.
Seneque, dans sa M^dee^ avait dit : « II viendra un siecle
« .eloigne dans les temps futurs, oil Tocean desserrant
« les liens du monde, un immense continent surgira.
« Telhys decouvrira des regions nouvelles et Thule ne
« sera plus a Textremite des terres. »
Platon y avait place son Atlantide. L'ile merveil-
leuse de Saint-Brandan y elevait au-dessus de Thorizon
lointain ses montagnes enchantees ; les flots qui la bai-
gnaient roulaient, assurait-on, sur les cotes des lies de
Fer et de Gomera, des citrons, d'autres fruits, des
branches d'arbre encore vertes, tombees de ses forSts.
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byGoO^
18 INTRODUCTION
Mais <5haque fois que de hardis navigateurs partaient
pour y aborder, de violentes temp6tesles en eloignaient,
ou bien cette terre inhospitaliere fuyait a leur approche
et s'evanouissait comme le phenomene atmospherique
qui en avail produit Tillusion.^Des traditions populaires
parlaient encore d'une autre ile oil, apres avoir vogue
longtemps, aborderent sept eveques partis de Portugal.
C'etait a Tepoque de la conquSte du Portugal et de
TEspagne par les Maures. Pour se soustraire d, la ser-
vitude des conqu^rants, iis s'etaient embarques sur cet
ocean inexplore, s'abandonnant a leur destin. Descendus
sur ces plages inconnues, ils brMerent leurs vaisseaux
pour oter tout espoir de retour a ceux qui les avaient
suivis. lis fonderent chacun une cite dans cette ile qui,
depuis ce temps, s'appela Tile des sept cites.
Les esprits furent bientot abuses par ces fables ; mais
le pressentiment de Texistenee de terres nouvelles au ,
milieu de TAtlantique n'en subsista pas moins. Bien
avant la Renaissance des sciences et des lettres en
Europe, les savants arabes qui en avaient conserve les
traditions, elaboraient les connaissances geographiques
qui devaient plus tard conduire aux decouvertes. Xerif
al Edris, dans sa description de I'Atlantique, constatait
que tout etait inconnu au dela de cet ocean qui borne
les terres habitees. « Personne, disait-il, n'a tente
« de verifier ce qu'on en rapporte, c'est-a-dire sa navi-
es gation difficile et perilleuse, Tobscurite qui y regne,
« sa profondeur, la frequence de ses tempStes, et cela,
« par crainte de ses monstrueux poissons et de la vio-
<( lence des vents qui s'y dechainent. Gependant, il
(( renferme beaucoup d'iles, les unes habitees, les
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INTRODUCTION iQ
« autres desertes. Pas un marin n'ose se hasarder sur
« ses flots, ou s'il en est qui le fassent, ils ne s'eloignent
<t pas des cotes et craignent de les perdre de vue, Les
« vagues de cet ocean se dressent corame de hautes
€ montagnes, sans se briser ; car, si elles se brisaient,
<( il serait impossible aux navires de les labourer. »
L'lmprimerie, decouverte au commencement du
XV® siecle, propagea en Europe les ouvrages des Arabes.
L'antiquite eut aussi une grande part a ce genre de
publicite aussi puissant deja que nouveau. La chaine
des etudes scientifiques et litteraires se renoua. La geo-
graphie ne fut pas des sciences celle qui regut la
moindre impulsion. Tandis que les cosmograpbes per-
fectionnaient les systemes au fond de leurs cabinets, de
bardis marins, sillonnant les merfe, couraient aux decou-
vertes. Christophe Colomb, qui allait devenir le plus
savant de ces cosmograpbes et le plus audacieux de
ces marins, se forma de bonne heure aux expeditions
maritimes, Le jeune navigateur, au milieu de cette rude
et militante pratique, n'avait pas cesse d'approfondir
ses etudes theoriques. Le jour qu'il se presenta pour
entrer a son tour dans la carriere des decouvertes, il
vint avec une experience de la mer consommee et des
idees dont la hardiesse et la nouveaute le firent passer
mfime aux yeux des savants pour un fou ou un vision-
naire. G'etait cependant un homme de genie, d'un genie
que ses malheurs seuls egalerent plus tard. II etait d'une
sublime piete. L'autorite d'une raison superieure ne fai-
sait pas la seule force de ses convictions : il s'y ajoutait
Tenthousiasme d'un croyant. Et pour les faire triompher
dans un temps comme le sien, il ne lui a fallu rien
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20 INTRODUCTION
moins que le don supreme de T eloquence. Ses contem-
porains nous ont transmis de sa personne un portrait
minutieux. U etait de haute taille, bien fait, musculeux,
d'une attitude pleine de dignite. Soji visage long n'etait
ni plein ni maigre. Son teint etait clair et tacha de rous-
seurs, son nez aquilin, et son front tr^s eleve. Ses yeux
etaient gris et prompts a s'enflammer. Toute sa conte-
nance avait un air d'autorite. Ses cheveux dans son
enfance etfiient couleur de feu ; a TAge de trente ans,
iis etaient presque blancs. Son temperament etait natu-
rellement irritable, mais la magnanimite de son carac-
tere le maitrisait. 11 etait envers tons d'une gravite cour-
toise et paisible et ne se permettait jamais aucune
intemperance de langage. Toute sa vie, il s'acquitta
avec ponctualite de ses devoirs religieux, observant
rigoureusement les commandements et les ceremonies
de TEglise. Sa piete ne consistait pas seulement dans
des demonstrations exterieures ; elle participait de cet
enthousiasme qui constituait le fond de son caractere.
Ge qui avait blanchi avant Tage la t6te de Colomb, ce
n'etait pas d'avoir perdu trop tot une epouse adoree,
de n'avoir pas toujours eu le pain dA a la vieillesse
infirme de son pere, et, quand il battait la poussiere
des grands chemins, d'avoir ete reduit a frapper aux
portes des convents demandant un pen d'eau et de pain
pour son pauvre fils, tout enfant, qu'il trainait sur ses
pas; — c'etait d'avoir vu meconnaitre son genie et
deverser le mepris et le ridicule sur ses idees fecondes.
La fievre de conquStes paraissait s'Mre apaisee pour
quelquesterres de plus decouvertes sur les cotes occiden-
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INTRODUCTIOlV 21
tales de TAfrique* La vanite des navigateurs les plus
intrepides se sentait presque satisfaite d'avoir penetre
jusqu'i pres de dix-huit cents milles dans FAtlantique
inhospitalier et d'avoir dote le monde connu des iles
nouvelles des Agores. La science geographique avait vu
s'accompUr a pen pres tout le progres qu'elle ambition-
nait alors, sauf pourtant la route de Flnde par le sud du
continent africain, dont les principales etapes etaient
deja ouvertes. Et elle assurait qu'il etait impossible de
pousser I'exploration a Toccident plus loin qu'elle n'etait
allee ; — parce qu'au deU on rencontrait la zone tor-
ride oil les eaux de la mer bouillonnaient sous une
temperature de feu et oil la terre nue et brulee 6tait
entierement inhabitable.
Colomb, plus avance que son siecle, affirmait au con-
traire qu'au dela se trouvaient de vastes territoires
inconnus, habites par de nombreuses populations. Par-
tant de ce principe que la terre est une sphere divisee
en mers et continents et pouvant etre parcourue de Test
a Touest, il disait qu'il etait impossible que Timmense
espace contenu entre les regions orientales de I'Asie et
les cotes occidentales de TEurope et de TAfrique ne fM
rempli que par Toc^an. II admettait que ces regions
orientales de TAsie se prolongeaient fort avant en face
des deux autres continents. II avait ainsi raisonne : la
circonference du globe vers Tequateur etant divisee,
d'apres Ptolemee, en vingt-quatre heures de quinze
degres chacune, il resulte un total de trois cent soixante
degres. En comparant le globe de Ptolemee avec la
carte de Marin de Tyr, il est constant que quinze heures
etaient connues aux anciens, a partir du detroit de
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22 INTRODUCTION
Gibraltar jusqa'a la ville de Tine en Asie, et qu'il restait
encore huit heures, c'est-d-dire le tiers de la cireonfe-
rence dela terre inconnu etinexplore. II rejetait comme
une fable inventee par ses contemporains pour la com-
modite de leur ignorance, la temperature excessive des
tropiques, pure hypothese toujours mise en avant, sans
justification ni preuves.
Enfin il fixa desormais, la theorie de la sphericite de
la terre et renouvela celle des antipodes, en depit du
fanatisme religieux qui professait encore Terreur sui-
vante et Timposait comme article de foi : « la surface
« de la terre est plane, et le ciel est tendu au-dessus
« comme une peau, exlendens ccelum sicut pellem ».
Pen importait alors Terreur commise 4 son tour par
Golomb sur la veritable dimension du globe, s'il se trou-
vait reellement, dans la direction oii il en assignait la
place, des contrees nouvelles et ignorees ; pen impor-
tait egalement la configuration de ces contrees, fussent-
elles, comme il le croyait, un prolongement du continent
asiatique, ou bien cet autre continent qui occupe tout
un hemisphere, reliant presque les deux poles de la
terre, et separe de TEurope comme de TAsie, par deux
immenses oceans.
L'astrolabe etait recemment appliquee k la naviga-
tion, et le marin pouvait desormais plus surement
diriger sa course sur les mers. Golomb, arme de cet
instrument, offrit de realiser lui-meme les promesses
de son genie. 11 s'engageait a doter la puissance qui lui
donnerait les moyens d'executer son entreprise de vastes
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INTRODCCTION 23
territoires riches en mines d'or et renfennant d'innom-
brables sujets.
Jl entrait dans ses calculs apparenls d'amorcer Tarn-
bilion el la cupidile des souverains, mais en realite il
etait mu par la grande et religieuse pensee de reculer
les homes du monde chretien et de conquerir an calho-
licismedes populations nouvelles. Cette pensee le sauva,
peut-6tre, de rincrimination d'heresie : car il avait
assez proclame de verites inouies pour s'attirer le
martyre. II etait condamnahle au hucher : on le jugea
seulement en proie a la vision ou k la demence. C'est
a pen pres ainsi qu'il fut traite par la Junte de Portugal
devant lacjuelle il fut appele a developper son projet. II
avait su captiver Tattention du roi Jean II, epris, comme
son grand oncle le Prince Henri, de la passion des decou-*
vertes, et avait reussi a flatter ses esperances. Quelles
que fussent celles que lui firent concevoir les hrillantes
off res de Colomh d'accroitre la prosperite de son
royaume, il parait cependant qu'il se laissa persuader
par ses principaux conseillers.que Tentreprise etait trop
hasardeuse. Uun d'eux, TEvSque de Ceuta, ne se
proposa pas seulement, dans un discours prononce
devant la Junte, de renverser les projets du pilote
genois, mais aussi d'enrayer toutes les decouvertes dans
lesquelles s' etait engagee depuis quelque temps la
cour de Portugal. « Elles tendent, disait-il, a distraire
« Tattention, 4 epuiser les ressources et a diviser les
« forces de la nation, dej4 trop affaihlie par des guerres
« recentes et par la peste. Quand nos forces seront
« ainsi disseminees 4 1'exterieur etdans des entreprises
« lointaines et sans profit, nous nous exposerons aux
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2i INTRODUCTION
« agressions de notre actif ennemi, le roi de Oastille.
« La grandeur dea monarques consiste moins dans
« r extension de leurs Etats que dans la sagesse et
« rhabilete qu'ils mettent a les administrer. La nation
« portugaise est possedee de la manie de sejancer dans
« des entreprises, sans considerer prealablement si
« elles sont compatibles avec ses moyens. Celles qui
« occupent en ce moment le roi sont suffisantes et
« offrent assez d'avantages , pour qu'il n'aille pas se
« commettre dans d'autres projets chimeriques et extra-
« vagants. S'il desire de Temploi pour la valeur active
« de la nation, la guerre commencee contre les Maures
« de Barbarie suffit. lei Tavantage du triomphe est reel,
« puisque son effet est d'affaiblir et de desarmer des
« ennemis limitrophes qui ont prouve combien ils etaient
(( dangereux quand ils possedaient le pouvoir. »
Tel fut le langage d'un homme d'Eglise, plus interesse
qu'un autre peut-6tre au succes de Golomb. Gependant
il se trouva une voix pour protester au nom de la foi
chretienne et de la gloire de sa nation, ce fut celle d'un
soldat. Singuliere interversion de roles !
« Le Portugal, repliqua le Gomte de Villa Real, n'en
a est pas d son enfance, et ses princes ne sont pas si
« pauvres qu'ils soient tout a fait prives des moyens
« d'entreprendre des d6couvertes. En supposant meme
« que les projets de Golomb soient chimeriques, pourquoi
(( abandonnerait-on ceux dont Texecution a commence
« sous le feu Prince Henri, sur de si solides bases, et
a s'est pour sui vie a travers tant d'heureux resultats ?
a Les trones s'enrichissent par le commerce, s'affer-
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INTRODUCTION 25
« missent par les alliances, et accroissent leur puissance
« par la conqu6te. Le Portugal est en paix avec tons
« les princes de TEurope. II n a rien acraindre de s'en-
« gager dans de grandes entreprises. La plus grande
« gloire de la valeur portugaise serait de penetrer dans
« les secretes horreurs de cet ocean si redoutable aux
« autres nations du monde. G'est outragerle nom portu-
« gais que de le menacer de p6rils imaginaires apr^s
« qu'il a donne tant de preuves de son intrepidite. Les
(( grandes ames sont faites pour les grandes entreprises.
« II est etonnant qu'un prelat, distingue comme Teveque
« de Ceuta, soit oppose a une entreprise dont Tobjet, en
« definitive, est d'eteujdre la foi catholique, en la propa-
ne geant d'un pole a rau4;re. Quoique soldat, j'ose pro-
« phetiser au prince qui achevera cette entreprise plus
« de bonheur et de durable renommee que n'en
« obtinrent jamais les souverains les plus favorises de
<( la fortune et du courage. »
L'evSque de Ceuta ne se contenta pas de discourir.
Homme d'intrigue et de manoBuvre, il imagina d'agir
sur Tesprit de son souverain et de fixer ses irresolutions
par le stratageme suivant. 11 demanda a Golomb d'expo-
ser son plan en detail et d'exhiber les cartes et tons
les documents qui devaient servir a son entreprise, sous
pretexte de les soumettre k Texamen du conseil du Roi.
Golomb s'empressa d'y obtemperer. Durant le temps
suppose necessaire pour cet examen, un navire fut expe-
die avec la mission ostensible d'apporter des provisions
au Gap Vert, mais avec Tordre secret de suivre la route
tracer sur la carte du pilote genois. Le resullat combla
I'attente de I'artificieux ev^que : les marins de Texpe-
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26 INTRODUCTION
dition se decouragerent de courir toujours a I'Ouest
sur une immensite de mers inconnues et a travers les
plus violentes tempetes. Saisis de toutes les teireurs
dent rimagination populaire avait rempli ces regions,
lis changerent brusquement de route et regagnerent
bientot Lisbonne, sans plus s'aventurer.
Sur la foi de cette ridicule epreuve, le projet fut
declare extravagant et impraticable. Golomb vit bien
qu'il ne devait plus compter sur le roi qu'on avait pris
tant de soin de lui rendre contraire ; indigne surtout de
la perfidie du dernier procede dont on venait d'user
en vers lui, il quitta le Portugal et retourna dans sa
patrie.
Pen de temps apres, ilpartitpour TEspagne. II eprou-
vera de nouveaux deboires, mais enfin il finira par
vaincre Tobstination de Tignorance et des pr6juges de
son siecle sur ce dernier theatre de sa gloire et de ses
malheurs. II se presenta a la cour d'Espagne dans un
moment tres pen favorable au succes de sa demarche.
EUe etait tout occupee de preparatifs de guerre contra
la ligue des deux rois maures rivaux qui se partageaient
alors le royaume de Grenade.
Bientot survinrent les sieges etles combats. Compli-
cation facheuse ! Mais fut-on en paix, qu'il y aurait en-
core pen de chance de faire ecouter des projets de
decouvertes dont la hardiesse et Tetrangete soulevaient
partout rincredulite et la raillerie ; et, pour comble de
tort ou de malheur, celui qui les venait derouler en pre-
sence de la cour d'Espagne, environnee de tant de luxe
et de splendeur, avait tout Fair, au denuement de sa
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INTRODUCTION 27
mise, d'un importun ou d'un aventurier chercheur de
dupes. II etait tolere a peine par les uns et dedaigne par les
autres. A force de sollicitations, il obtint une audience
du roi. II developpa devant luiavec une grande chaleup
de conviction et d'eloquence ses idees sur Texistence,
dans TAtlantique, d'un monde nouveau, habite etabon-
dant en or et en epices. Ferdinand, qui etait un esprit
eclaire et perspicace, ne se laissa pas seulement char-
mer au recit de ces brillantes chimeres (comme on le
disait alors de ces inspirations du genie, justifiees plus
lard), il fut frappe de la solidite des raisons et des
preuves alleguees par Golomb dans tout le cours de
son entretien. II ne voulut pas cependant, en une ma-
tiere si grave, s'en rapporter a ses seules lumieres ; il
resolut de consulter les savants les plus competents de
son royaume dans le but d'eclaii'er plus sciemment sa
decision.
En consequence, un conseil fut convoque dans le
convent dominicain de Saint-Stephen, a Sulamanque^
devant lequel Golomb comparut pour exposer ses doc-
trines et son projet. L'obscur navigateur s'y trouva en
presence de ce que TEspagne comptait d'astronomes,
de geographes, de mathematiciens les plus c61ebres, de
moines et de dignitaires ecclesiastiques les plus savants^
et les plus respectables. La seule composition de ce
conseil etait faite pour ipspirer de Tespoir et de la con-
fian<5e. On dit que Golomb en couQut beaucoup et qu'il
se flatta m6me de triompher ; qu'en cette occasion, il
deploya tontes les ressources de sa science, et fit un
supreme effort d' eloquence et de genie, et que jamais
il ne plaida avec plus de bonheur la cause du nouveau
monde promis. 11 conquit les suffrages de plusieurs
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28 INTRODUCTION
d'enlre eux, c'eteit le petit nombre. Quelques autres
convinpent avec lui de la forme spherique de la terre et
de Texistence probable d'un hiemisphfere oppose et ha-
bitable, mais ils maintinrent qu'il etait impossible d y
atteindre, a cause de la chaleur insupportable de la
zone torride, de la longueur du voyage qui ne durerait
pas moins de trois ans ; et qu'un navire qui, ensuivant
la route indiquee par lui, arriverait 4 Textremite de
VInde, se verrait tout retour ferrae; car Teminence
qu'occasionne dans ces regions la rotondite du globe,
est plus haute que la plus haute montagne, et tons les
vents du monde n'aideraient pas k la franchir. Le plus^
grand nombre, animes contre lui de preventions aveu-
gles et obeissant 4 un inter^t religieux etroit et malen-
tendu, s'eleverent contre la nouveaute de ses doctrines,
lis n'accepterent point la discussion sur le terrain ou
elle leur etait offerte ; et, an lieu d' objections scienti-
fiques, ils assaillirent leur adversaire de citations tirees
des Ecritures saintes et des Peres de TEghse. lis s'atta-
querent surtout a sa theorie des antipodes que Tortho-
doxie du temps ne lui pardonnait pas. Est-il quelqu'un
d'assez simple, lui disait-on sur Tautorite de Lactance,
pour croire qu'il y a des antipodes dont les pieds sont
a Topposite des notres : des gens qui marchent les
talons en Tair et la t6te en has, des lieux ou il pleut,
grele et neige par en haut ? C'est I'idee de la sphericite
de la terre qui a fait inventer cette fable, ajoutait-on,
et les philosophes une fois partis de cette erreur, out
marche d'absurdite en absurdite, defendant Tune par
Tautre. Enfin s'6tayant sur saint Augustin, ils d^clare-
rent la theorie des antipodes incompatible avec les fon-
dements historiques de la foi ; et que soutenir qu'il y
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INTRODUCTION 29
a des terres habitees dans les regions opposees de la;
terre, c'est vouloir qu'il existe des nations qui ne des-
cendent point d'Adam, puisqu'il est impossible qu'elles
aient traverse ce vaste ocean intermediaire. De pareilles
doctrines tendent a discrediter la Bible qui declare
expressement que tous les hommes descendent d'un
pere commun. Puis enfin, en refutation de sa proposi-
tion : « la forme de la terre est spherique », ils lui
opposerent le fameux psaume : extendens ccelum sicut
pellem,
II etait evident que ceux qui s'evertua^ent ainsi a
mettre en question la fidelite de ses croyances reli-
gieuses n'avaient pas eu raison de ses theories, soit
qu'ils voulussent comprendre et qu'ils ne le pussent, soit
qu'ils pussent les comprendre et qu'ils nele voulussent.
A cette epoque et particulierement en Espagne, Taccu-
sation oule soupQond'heresie etait le plus grave qui put
planer Slip la t6te d'un homme. Colomb le sentit. II etait
autantque ses juges sincerement religieux, et verse dans
Tetude des Livres saints ; il imagina d'aller chercher la
sanction de ses idees Id oil ceux-ci pretendaient en avoir
trouve la condamnation. La conviction qu'en reculant
les bornes du monde, il serVait Dieu, la foi et Thuma-
nite n'eut-elle pas d'ailleurs suffi a lui inspirer cette
heureuse pensee, d defaut d'y 6tre soUicite par le besoin
de son salut?
]1 ouvritdonc la Bible, en divers passages, et signala
I^s textes dont il s'autorisait. lis n'ont ete recueillis dans
aucun des documents authentiques de ces conferences ;
mais la posterite, curieuse de les connaitre, croit les
avoir trouves dans Isaie , le plus vehement des prophetes :
« Voici, tu appelleras la nation que tu ne connaissais
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30 INTRODUCTION
V( point ; et les nations qui ne te connaissaient point
« accourront a toi. »
« Les iles s'attendront a moi, et les navires de Tarsis
a les premiers, afm d'amener tes fils de loin, avec leur
« argent et leur or. »
(( Je m'en vais creer de nouveaux cieux et une terre
« nouvelle. »
II n'y a pas de doute que Golomb s'etait vu oblige de
donner a ses doctrines Tappui de Tautorite religieuse;
mais il n'en benit pas moins Toccasion qui le riiit en
possession de ces propheties aux.quelles il ajoutait,
quelque pen explicites qu'elles nous paraissent aiijour-
d'hui, une foi sincere et sans reserve. S'il ne se croyait
en effet appele a les realiser, il n'eut pas dit :
(( Quant a moi, malgre les desagrements que
« j'eprouve, je suis bien sur que mes predictions se
(( realiseront. Tout passera, excepte la parole ^e Dieu,
« tout ce que je dis s'accomplira. w
En voila bien assez certainement pour Tacquit de sa
conscience et pour ne pas encourir, a eet 6gard, le
desaveu de la generalite de ses contemporains ; mais
reussit-il k satisfaire les scrupules theologiques de ses
adversaires ? Assurement non ; il semble meme qu'en
n'insistant pas da vantage a montrer la religion solidaire
de ses idees, il jugeat prudent de ne pas exciter une
controvei^B inutile qui lui eut peut-etre ravi toute chance
de triompher a Tavenir.
Les conferences de Salamanque furent dans ce
moment interrompues par les evenements de la guerre
qui se succedaient sans relache. Golomb, retenu a la
cour, malgre le desir d'aller offrir son projet 4 I'Angle-
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INTRODUCTION 3i^
terre et' le peu d'espoir qu'il concut d*un arrangement
definitif et favorable en Espagne^ continuait a 6tre le
point de mire des railleurs; el la mauvaise; reputation
de visionnaire et d'insense qu'on lui avait faite, s'etait
tellement propagee que les enfants m6me, en le voyant
passer dans les rues, le suivaient en criant apres lui :
Haro le fou !
II suivit Ferdinand et Isabelle, pendant toute la cam-
pagne, aux camps et dans les villes assiegees. En maints
combats, il deploya le plus rare courage. S'il y avait
trouve la mort qu'il n'evitait pas, quisait si le Nouveau-
Monde serait encore decouvert ?
La victoire couronna enfin les armes espagnoles et
chretiennes. La cour et le public en signalerent leur
joie par toute sorte de fetes : mariage de princesse,
tournois, bals, illuminations, spectacles. Tons ceux qui
Fentouraient etaient ivres de plaisirs^ lui seul s'attris-
tait ; toutes les physionomies etaient radieuses, excepte
sienne. Le bruit et les distractions de la guerre avaient
fait place dans son coeur au souvenir devenu plus amer
de ses desappointements. Pourquoi s'associerait-il a
toute cette folle aHegresse excitee par un evenement
heureux, a la verite, mais si peu comparable a Timmense
evenemelit pour I'humanite de la decouverte d'un
monde ?
La paix retablie, Golomb demanda avec instance une
reponse decisive a ses propositions. II n'y avait plus de
raison de Tajourner. Le roi s'en reiera au conseil qui
avait ete charge de les apprecier et qui lui fit enfin un
rapport oii, apres avoir refute ces propositions sur le
ton le plus dedaigneux, il conclut ^en ces termes :
3
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32 INTRODUCTION
« Quelle presomption de croire que seul on possede des
(( connaissances superieures a celle reunies du reste des
« hommes ! Quoi ! s'il existait reellement des contrees
« nouvelles, comme le pretend Colomb, seraient-elles
a restees ignorees depuis un laps de temps si long ; et
« la sagesse ou la sagacite des siecles anterieurs aurail-
a elle laiss6 la gloire de les decouvrir d un obscur
« pilote de G6nes ? — Ces propositions sont vaines el
« impraticables. II ne convient point a d'aussi grands
« principes que ceux de I'Espagne de s'engager dans
« une entreprise de cette espece, si denuee de fonde-
« ments. »
Ferdinand, qui des Fabord avait prete une oreille
favorable aux ouvertures de Colomb, s'etait laisse ensuite
gagner insensiblement par le doute : ce rapport y vint
mettre le comble. 11 laissa partir Colomb, decourage.
L'illustre Genois alia importuner encore des reves de
son genie deux princes subalternes, infeodes a la gran-
deur de TEspagne, les dues de Medina Sidonia et de
Medina Celi ; mais ses dernieres esperances reposaient
sur TAngleterre vers laquelle il s'acheminait. G'est alors,
quand tout espoir semblait perdu et que Colomb avait
tpurne le dos a TEspagne, c'est alors que ses amis ten-
terent un dernier et supreme effort. Dans leur inquiete
soUicitude, cherchant aqui s'adresser, ils recoururent a
la Reine. Heureuse inspiration ! Car Isabelle etaitrestee
jusqu'ici indifferente aux querelles scientifiques qui
avaient tellement change les dispositions de Ferdinand
que celui-ci n'entendait plus parler de decouvertes
qu'avec impatience et irritation. On avait trop raisonne
et trop mal sur la matifere ; les debats et les delibera-
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INTRODtlCTION 33
tions n'avaient abouti, a travers des interruptions et des
delais infinis, qu'a tout compromettre. II ne restait
plus qu'une ressource, c'etait de laisser de cote les dis-
cussions et les controverses et de trouver Toccasion de
passionner une grande dme pour la realisation de cette
grande pensee. II etait si simple alors de s'adresser a
Isabelle, cette reine, douee a un si haut degre de sym-
pathie et d'enthousiasme. Perez, le gardien du monas-
tere de la Rabida, lui ecrivit resolument pour la
conjurer d'examiner les propositions de Colomb avec
toute I'attention qu'elles meritaient.- EUe manda aussitot
Perez aupres d'elle. lis eurent un entretien a la suite
duquel elle envoya en toute hate rappeler Colomb. Cette
circonstance encouragea d'autres amis de Colomb,
* devoues a ses doctrines. Quintanilla et Saint-Angel, qui
jouissaient de quelque influence a la cour, font en per-
sonne une demarche aupres de la Reine. lis lui expri-
ment respectueusement leur surprise de la voir hesiter,
elle qui a toujours ete la genereuse patronne de toutes
les grandes entreprises, a accepter la plus brillante pro-
position qui ait jamais ete faite a un monarque. lis lui
representent que Colomb, par son caractere, son savoir
et son experience dans la navigation, est capable de
r6aliser son projet, et qu'en ofTrant d'y risquer sa vie et
sa fortune, il donne les meilleures garanties de succes.
« En contribuant a la reussite de cette entreprise,ajou-
« tent-ils, vous glorifierez Dieu, vous augmenterez
n I'autorite de TEglise, vous agrandirez votre propre
<( pouvoir et vos Etats. Quel regret pour vous, quel
<c triomphe pour vos ennemis, quelle douleur pour vos
« amis, si, profitant de votre refus de conquerir ces
<( contree^ nouvelles, une autre puissance allait le faire ]
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34 INTRODUCTION
« Bien des princes se sont illustres par des decouvertes,
n voici ToccasiiDii de les surpasser.'Ne vous arretez pas
a aux assertions des savants qui traitent ce projet de
« reve et de vision. » Entrant ici dans quelques deve-
loppements sur le plan et les idees de Colomb, ils
demontrent avec force la facility de les executer. « II
« appartient, continuent-ils, a une Reine magnanime et
« eclairee comme vous de mediter ces profondes et
« interessantes questions et de penetrer les secrets de
<( rUnivers. » lis terminent en disant que Colomb offre
d'entrer pour un huitieme dans les frais de Texpedition
et qu41 suffit, pour Tentreprendre, de deux navires et de
trois mille couronnes.
. Ces paroles paraissaient produire de Teffet sur Tes-
prit impressionnable de la Reine ; mais le Roi les
accueille avec froideur, et entre autres objections qu'il y
oppose, il declare que la guerre ayant completement
epuis6 ses finances, il s'interdit de rien entreprendre
avant de les restaurer. Isabelle s'arretera-t-elle devant
cette consideration de penurie absolue d'argent? Les
protecteurs de Colomb, pleins d'anxiete, s'y attendaient.
<c Eh bien ! s'ecria la Reine, j'entreprendrai cette de-
couverte au profit de ma couronne seule de Castille,
dusse-je engager mes bijoux et mes joyaux particuliers
pour trouver les fonds necessaires. »
Resolution heureuse qui comble Isabelle de gloire !
Colomb etait au pont de Pinos, au pied du Mont El-
vire, a proximite de Grenade, lorsque le courrier de la
Reine Tatteignit. II eut peine a croire a la soudaine faveur
dont son plan de decouverte etait devenuTobjet. II hesita
a rebrousser chemin. II n'hesita qu'un moment ; car ce
retour inespere de fortune etait Toeuvre d'amities qui ne
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INTRODUCTION 35
Tavaient jamais trahi ; et cette fois, il avait pour garant
renthousiasme (sentiment qu'il n'avait pas encore
excite dans un coeur puissant) et la parole sacree d'une
Reine d'honneur. Jusqu'alors les humiliatiops et les
deboires qu'il avait subis lui etaient venus uniquement
de la presomption aveugle des savants et du fanatisiiie
de la piete.
Isabelle regut Golomb, a son retour, a Santa-Fe. lis
eurent un entretien dans lequel celui-ci, encourage par
Tinterfit passionne que Tillustre Reine mettait a Tecou-
ter, developpa cette fois, sans la moindre contrainte,
son plan et ses idees. II osa tout exprimer, meme celles
de ses esperances qui sontrestees des illusions. 11 avait
4a certitude, disait-il, d'atteindre Textremite de TAsie,
de parcourir le vaste empire du Grand Kan, d'en rap-
porter et de verser aux pieds de ses souverains Tor des
riches provinces de Mangi et de Cathay. — Ferdinand
etait visiblement seduit par FappS^t de ses promesses.
II devangait en esprit leur realisation, et, concevant
Tespoir tardif d'etre amplement dedommage, il se mon-
trait ihaiutenant dispose a^toute sorle de concessions.
Aussi pretait-il une avide attention k Golomb parlant,
, sur la foj de Marco-Polo, des mines inepuisables des
bon trees asiatiques. Mais il laissa la Reine s'enthou-
siasmer seule de la grandeur morale de Tentreprise et
de la gloire imperissable de conquerir des peuples nou-
veaux a Dieu et a la civilisation. Ges nobles pensees
-ne faisaient en effet battre que le noble coeur d*Isa-
belle. Rien surtout ne la transportait de plus dj
joie que le sublime voeu de Golomb de consacrer
k la Jelivrance du tombeau du Ghrist toutes ces ri-
chesses dont il chargeratit les navires. Genereuse illu-
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3r> INTRODUCTION
sion qui, peut-Stre, plus que sa science et la force de
son genie, donna h Timmortel pilote la perseverance et
le courage de conduire a fin son entreprise !
Ce que les ariiis de Golomb avaient offert en son noEH
fut accepte.
II fut convenu qu'il contribuerait pour le huitieme
dans les fpais de Texpedition et que trois navires seule-
ment y seraient affectes.
D'apres les clauses d'un traite signe avec les Altesses
royales :
i^ Golomb serait nomme, lui, ses heritiers, et ses
descendants, Amiral de toutes les contrees qu'il aurait
decouverles ;
2^ II en devrait 6tre aussi le Vice-Roi et le Gouver-
neur ;
3f^ Ilpercevrait le dixieme de toutes les marchandises
qui seraient transportees, de tons les articles : perles,
pierres precieuses, or, argent, epices, qui seraient
trouves ou exploites dans Tetendue de son amiraute,
les frais deduits ;
4^ II aurait la juridication souveraine de toutes les
pauses et contestations intervenues dans le trafic entre
ces contrees et TEspagne.
Le petit port de Palos en Andalousie fut choisi
pour le lieu de rarmement et du depart de la flottille.
Golomb s'y rendit et y trouva deux caravelles qu'un
ordre royal avait mis a sa disposition. II semblait que
rien ne dut plus s'opposer a Fexecution de son entre-
prise. II en hatait les preparatifs, et il avait un peu de
temps pourvu a tout : provisions, instruments de voya-
ges, armes et collection d'objets de fabrique destines a
Mre echanges contre Tor des sauvages. Gependant de
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IIVTRODUCTION 87
sinistres rumeurs circulaient a roccasion du voyage ; en
rappelait tout ce qui avait ete invente de fables et de
recits alarmants sup rimplacable ocean, en y ajoutant
des circonstances tres propres a augmenter Teffroi des
imaginations ; en sorte qu'il fut impossible, durant pr^
de deux mois, de trouver des matelots pour composer
les equipages. Personne ne voulut s'embarquer et les
caravelles restaient vides et d Famarre dans le port.
L'autorite dut employer la contrainte pour se procu-
rer des marins ; elle eut reussi difficilement, sans la
resolution et les efforts de deux hommes considerables
et influents dans la localite, les Pinzon qui se decide-
rent a prendre part a Texpedition. Grace a leur aide
aussi Colomb put y joindre un troisieme bdtiment.
Enfin on s'embarqua. Martin Alonzo Pinzon, comman-
dait la Pinta^ Yanez Pinzon, la Mina et Colomb mon
tait le navire amiral de Santa-Maria. A Texception de
ces principaux navigateurs, presque tons les autres ne
prirent aucun soin de dissimuler leur tristesse et leur
irresolution ; ils etaient sous Timpression d!une terreur
indefinissable. La ville elle-mftme s'attrista, aTapproche
de ce depart, comme si elle pressentait quelque
malheur.
II
La flottille mit 4 la voile le 3 aout 1492. An debut
de la navigation, un accident faillit Tinterrompre. Le
gouvernail de la Pinta se brisa et une voie d'eau se
declara a bord de la caravelle. Les equipages en tire-
rent mauvais augure ; mais Colomb s'en preoccupa sen-
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B8 INTRODUCTION
lement comme une contrariete, et, contmuant sa route ^
il attdrrit d Tile de Gomera, Tune des Canaries. II s'y
arreta quelques jours pour faire radouber la Pinta ; puis
il reprit la mer.
^ A cela pres, Tocean ^nhospitalier et si redoute favori-
sait admirable'ment la navigation. Pas upe ^tempfete n'ea
troublait les eaux profondes et limpides. Des vents cqns-
tants et reguliers y soufflaient et poussaient rapidement
les trois caravelles vers Themisphere inconnu. De legers
calmes venaient, a de rares intervalles seulement, ra-
lentir la vitesse de leur marche. Alors la mer etait unie,
I'ait doux et agreable. Ce qui faisait dire a Tamiral, par
uuide ces beaux temps continuels : ?< La mer est comme
i( le fleuve de Seville, grace a Dieu ; la temperature est
•« aussi douce qu'a Seville au mois d'avril, et Fair si em-
« baume que c'est plaisir de le respirer. » On n'avait ja-
mais vu d'autres mers, un ciel plus bleu, d'une telle pu-
rete et si eblouissant d'etoiles pendant des nuits a la
beaute desquelles rien, en aucun autre climat, n'etait
comparable.
A defaut de tempete, les esprits deja effrayes trou-
verent des sujets d'alarme dans d'autres phenomenes,
tres peu redoutables sans doute, mais qui s'annonQaient
pour la premiere fois. La variation de la boussole, par
exemple, parce que les pilotes avaient pris la direction
du nord, excita la surprise et Tapprehension des equi-
pages. L'Amiral s'en etant apergu ordonna de marquer
de nouveau le nord et leur prouva que c'etait la la
cause du phenomene, et non point une alteration des
aiguilles qui etaient tre§ bonnes. II reussit a les calmer.
Plus tard, ils recommencerent a murmurer, disant tout
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INTRODUCTION 39
haut que les vents alizes qui r6gnaient d'une maniere
si constante dans les parages ou ils etaient et qui souf-
flaient toujours de Test emp^cheraient leur retour en
Espagne. Us se seraient mutines a la fin, si par un
heupeux hasard, le vent n'avait change et n'etait devenu
contraire, an moment m6me de leur plus vive effer-
vescence.
Toute la traversee, ce fut ainsi une lutte permanente
d'ou le genie de TAmipal dut sortir vainqueur. Depuis
le depart de Gomera, il avait pris Thabitude de compter
moins de lieues q^'il n'en faisait reellement, afin que
ses marins ne perdissent point courage, si le voyage
venait 4 se prolonger an dela de ses previsions; mais
il n'etait pas en son pouvoir d'abreger le nombre des
jours. Or ils remarquferent bientot qu'il y avait plus
d'un mois qu'ils etaient absents d'Espagne, encore
qulls se fussent arretes plusieurs jours aux Canaries.
Leur impatience de voir la terre promise et d'y
atteindre etait tres vive. lis etaient a peine a six cents
milles du deriiier port qu'ils avaient quitte, qu'ils
epiaient d^ji les moindres indices qui revelent ordi-
nairement en mer la proximite des terres. C'etait une
hirondelle marine qui ne s'aventure jamais a plus de
viujgt lieues des rivages, un moineau de riviere, d'autres
oiseauxdes forets qui venaient se poser, en chantant,
sur les mats ; enfin des algues vertes detachees des
rochers ou elles croissent. Ges indices se multipliaient
au gre de leur impatience. G'etait encore une grande
obscurite qui ne pouvait planer que sur une terre qu'ils
ne tarderaient pas d voir, ou des roseaux et de petits
batons charges de sapinettes que les lames avaient
derobes k quelque rivage prochain. Et chaque fois, les
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40 INTRODUCTION
caravelles, fines voiliferes, couraient d Tenvi Tune de
Tautre, et a qui verrait la terre la premiere. La Nina^
un jour, fit une decharge en signe de ce qu'elle la
voyait, et arbora aussitot son pavilion au bout du mat
de hune. Tous les equipages entonnerent le Gloria in
excelsis Deo. Mais ils se trompaient, la terre ne parut
pas. Ce desenchantement les fit passer de la.joie a la
mutinerie. lis se mirerit a se plaindre de la longueur du
voyage. . L'Amiral qui, depuis plusieurs jours, avait
mis le cap tout a fait a Touest, changeant sa direction
primitive du nord-ouest, « ne voulut pas s'arreter,
« comme il leur dit, aux iles qui se trouvaient dans les
« parages du nord, parce que son but etait de se rendre
(( aux Indes, et que perdre son temps en route, c'eiit
<( ete manquer de prudence et de jugement. J'entends
« poursuivre mon voyage, ajouta-t-il, jusqu'a ce
« qu'avec I'aide de Notre Seigneur, je trouve les Indes.
(( Vos murmures et vo's plaintes ne changeront pas ma
« determination ». Avant qu'il eut parle ainsi, tous
les hommes des equipages, courrouces d'impatience et
de desespoir,ys'etaient ameutes et proferaient des
menaces. Sa vie pendant un moment etait en grand
peril. Et cependant le moindre sentiment de crainte
ne se peignit sur ses traits. Son courage et ses paroles
imposerent, au contraire, aux rebelles. — Alors
il ranima leurs esperances du mieux qu'il put et par
des propos plus doux et plus affectueux. La sedition
s'apaisa entierement. Apres la sublimite d'un Dieu
maitrisant, au plus fort de la temp^te, la fureur des
flots, rien n'egale cette puissance du genie qui dompte
r exasperation des hommes mutines contre lui dans les
deserts perdus de Focean.
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INTRODtCTfON U
Le lendemain de cet incident, on vit d'autres signes
de terre. « Apres la chute du jour, dit le Journal tenu
« de ce voyage, comme le navire la Pinta etaitmeilleur
« voilier et allait devant I'Amiral, il aper^ut la terre
« et fit les signes que celui-ci avait ordonnes. Un
« marin, nomm6 Rodrigo de Triana, fut le premier qui
a vit cette tei*re, car TAmiral, etant a dix heures du
« Boir dans le gaillard de poupe, vit bien un feu, mais
« au travers d'une masse si obscure qu'il ne voulut
a pas affirmer que ce fut la terre. II appela n^anmoins
« Pero Gutierrez, tapissier du roi, et lui dit que ce
n qu'il voyait lui paraissait Stre une lumiere, qu'il
a regard^t h, son tour. C'est ce que celui-ci fit, et il vit
t< une lumiere. L'Amiral en dit autant 4 Rodrigo
« Sanchez de Segovie que le Roi et la Reine avaient
<c envoye sur la flotte en qualite de controleur. Ce dernier
« ne vit pas ladite lumiere, parce qu'il n'etait pas dans
« une position d'ou il put rien voir. Apres Tavertis-
« dement de TAmiral , on la vit une fois ou deux ;
(c c'etait comme une bougie dont la lumiere montait et
« baissait, ce qui eut ete pour pen de personnes un
« indice de proximite de terre ; mais TAmiral regarda
(^ comme certain qu'il en etait pres. Aussi quand on
« dit le Salve que les marins, qui se reunissent tons k
« cet effet^ out coulume de reciter ou de chanter d leur
« manifere, I'Amiral les avertit et les pria de faire
« bonne garde au gaillard de poupe, et de bien regarder
a du cote de la terre, et leur promit de donner un
« pourpoint de sole k celui qui dirait le premier qu'il
(( la voit, et cela, sans prejudice des autres recompenses
« promises par le Roi et la Reine 4 celui qui la verrait
(( le premier. Enfin a deux heures apres minuit la terre
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45 INTRODUCTION
« parut ; elle n'etait plus qu'a deiix lieues. On ferla
« toutes les voiles et on ne laissa que le treou qui est
x( la grande voile sans bonnettes et on mit en panne
<c pour attendre jusqu'au jour du vendredi qu'on amva
« 4 une petite tie des Lucayes, qui, dans la langue des
<( Indiens, s'appelait Guanahani. »
L'Amiral descendit a terre dans yne barque armee,
ave€ plusieurs de sfes compagnons de voyage ; et, por-
tant lui-m6me la banniere royale dans une main, il prit
possession de cette tie au nom du roi et de la reine.
Elle etait peuplee ; ses habitants, accourus au rivage,
Tentourerent. lis etaient nus et barbouilles de couleurs
par tout le corps, les uns de rouge ^ les autres de blanc
ou de jaune. Leur surprise etait extreme de voir arriver
si inopinement sur leur terre des hommes d'une autre
espece qu'eux ; et ils Texprimaient par de bruyantes
clameurs. lis s'adressaient aux nouveaux venus sans
pouvoir etre compris et ils se parlaielit entre eux. Mais
les Europeelis purent demfiler aux gestes dont ils accom-
pagnaient leurs apostrophes qu'ils leur demandaienl
s^ils etaient descendus du ciel.
C'est de ce moment que les premiers auteurs de la
decouverte commencerent a appeler ces sauvages mrfzV?!^
du nom d'Indes Occidentales qui est reste 4 TArchipel
am^ficaiii. Le premier mouvement de ces Indiens avait
ete de s'effaroucher et de fuir ; mais ils etaient revenus
presque aussitot vers leurs hotes, obeissant autant a la
curiosite de les voir qu' attires par leurs bienveillantes
dispositions. '
L'aptitude si forte des intelligences humaines a se
communiquer leur fait surmonter en pen de temps
Tobslacle de la diversite des langues, quelle qu'elle soit.
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INTRODUCtlON 43
Desle lendemain, Europeens et Indians etaient parvenus
A se faire entendre les uns des autres. Us etaient entres
en rapport. Pendant tout le temps que les batiments
etaient restes mouillesr devant Guanahani, ils etaient
continuellement visites par les naturels qui y allaient en
foule a la nage ou en pirogues. Ges pirogues etaient
creusees dans de grands troncs d'arbre ; elles se croi-
saient sur ces mers ; et les insulaires dont elles etaient
remplies roulaient entre leurs levres de petits tuyaux
ou calumets au moyen desquels ils aspiraient pour la
lancer en boiiffees la fumee d'une feuille sechee qu'ils
fumaient. lis en avaient des paquets au fond de leurs
embarcations, puis des calebasses remplies 4'eau, des
pelotons de fit de coton, et des cassaves, espece de
pain, qu'ils donnaient aux Europeens en echange de
colliers de verre, de petits tambours de basque, d'ai-
guillettes, d^ bonnets de laine et d'ecuelles. lis livraient
aussi en retour de ces bagatelles dont ils paraissaient
enchantes Tor et les perles qu'ils portaient aux bras et
auxjambes.
Colomb prit avec lui deux de ces Indiens pour lui
servir d*interpretes, et poursuivit sa navigation. II
voulut visiter plusieurs petites iles, a proximite de la
premiere, avant d'aller reconnaitre les grandes terres
dont les Indiens lui parlaient en lui indiquant le point
de rhorizon oil elles etaient situees, Cuba et Haiti, dont
le sol, habite par de nombreuses populations, etait con-
vert d'aromates, et dont les fleuves roulaient Tor et les
perles.
-La plus importante de ces petites iles dont il
parcourut les cotes fut Saometo qu'il appela Ferdinanda.
II les trouva toutes charmantes et toujours plus belle
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U INTRODUCTION
que celle qu'il avait quittee, celle qu'il venaitd'atteindre.
La magnificence de la nature dans ces contrees vierges
le remplissait a la fois d'extase et d'etonnemont. C'est
lui qui le dit ; et, en effet, quand au moment meme oii
il voguait sous ces tropiques, Thiver en Europe
depouillait la terre de toute verdure, Tensevelissait
sous les givres et les neiges, et enchainait le cours de
ses fleuves, ici un printemps eternel la parait. En no-
vembre, tant de forfets vertes, tant d'arbres charges de
feuilles, de fruits ou de fleurs et retentissants de chants
d'oiseaux, tant de parfums dans Fair calme et tiede,
n'etait-ce pas, d la verite, une merveille pour des Euro-
peens? Ce sont toutes ces clioses qui excitaient leur sur-
prise etleur admiration et qui semblaient faites, comme
I'a dit Colomb, pour retenir dans ce sejour Thomme qui
les a vues une fois.
L'Amiral, parti d'un groupe de petites ilee, qu'il
appela les lies du sable, apergut, le 27 octobre, Cuba
et ses hautes montagnes. Le lendemain il y abordait et
, en trait dans un fleuve superbe qui se decharge dans
un vaste et beau port. « C'est la plus belle ile, dit-il,
qu'aient jamais vue des yeux humains. » EUe etait
aussi la plus grande et la plus fertile de toutes celles
qu'il eut encore decouvertes. II papcourut une assez
longue etendue de ses c6tes nord; mouilla dans plu-
sieurs rades spacieuses, et remonta a quelques lieues
dans rinterieur, le corn's de profondes rivieres qui lui
parurent arroser Tile en sens divers. II depecha, pour
explorer des villages situes loin des rives de la mer,
des envoyes qui revinrent lui faire les rapports les plus
avantageux sur la population et les produits du sol de ce
pays. lis raconterent qu'apres avoir fait douze Ueues, ils
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INTRODUCTION iU
trouverent un village de cinquante maisons qui pouvait
renfermer mille habitants environ ; que ces maisons
ressemblent k de grandes tenles de campagne ; qu'ils
furent regus avec la plus grande solennite; que tons
les hommes et toutes les femmes etaient venus les voir ;
qu'ils leur baisaient les pieds et les mains, leup deman-
daient s'ils etaient descendus du ciel et leur offraient a ^
manger tout ce qu'ils avaient. A leur arrivee, les plus
distingu6s du village les avaient portes sur leurs bras
jusqu'a la maison principale, leur offrant des sieges sur
lesquels ils les avaient fait asseoir. Tons les habitants
s'assirent par terre autour d'eux. Llndien qui les
avait accompagnes leur assura que ces Chretiens
etaient de bonnes gens. Les hommes sortirent et les
femmes rentr^rent 4 leur tour et s'assirent par terre
autour d'eux, baisant leurs pieds et leurs mains, et les
tatant pour reconnaitre ^'ils etaient d'os et de chair
comme elles-mfimes. EUes les prierent de rester au
moins cinq jours avec elles, et ce ne fut point sans beau-
coup de peine qu'ils reussirent a se defendre de leurs
instances. Us ajouterent en terminant que s'ils eussent
voulu y consentir, plus de cinq cents Indiens, hommes
et femmes, seraient venus les accompagner,^croyant
qu'ils retoumaient au ciel. Us rapporter^t de leur ex-
cursion des 6chantillons d'or et d'epices ; mais ils cons-
tatferent surtout que les Indiens de Cuba s'accordaient
avec ceuxde Guanahani pour designer une grande terre,
Bohio, au sud-est oti ce metal abohdait. Us I'appelaient
aussi Aiti, c'est-a- dire terre montagneuse.
L'Amiral, en appareillant de Cuba, voyait distincte-
ment cette terre dans le lointain. Deploy ant toutes ses
voiles, il en pritla direction. Au moment de son depart,
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46 INTRODUCTION
le vent avail fraichiet luietait favorable et, les courants
aidant, la traversee fut rapide ; car dans la soiree du
meme jour, il etait en vue d'un port magnifique. La
Nina^ detach^e pour aller en avant et voir le port, avant
la chute du jour, en atteignit Tembouchure, comme il
faisait deja nuit. La caravelle envoya sa chaloupe pour
le sonder a la lumiere. Avant que TAmiral arrivat a
Tendroit oii la JSina attendait en louvoyant que la cha-
loupe lui fit le signal pour entrerdans le port, la lumiere
de cette chaloupe s'eteignit. Alors la caravelle n'en aper-
cevant plus, courut an large et en alluma une autre.
L'Amiral s'approcha. Pendant ce ^temps les gens qui
montaient la chaloupe allumerent une autre lumiere, la
caravelle s'avanga vers elle ; mais TAmiral ne pouvanl
pas s'approcher davantage, passa toute la nuit a courir
des bordees sur la cote.
II semblait impatient de toucher aux rivages de la
plus belle lie du monde, que, longtemps apres lui, des
voyageurs, rendant hommage a sa splendide beaute,
ont decoree du nom de Reine des Antilles.
Le 6 decembre, il mouilla avec bonheur dans le port '
du Mole-Saint-Nicolas, nom qu'il lui donna en Thonneur
du sainl^ dont ce jour etait la fete. Colomb appela cette
lie Hispagnola. <( Hispagnola, ecrivait-il au Roi et d la
Reine d'Espagne, est une merveille ! » ^
Je m'arrele ici dans le recit du voyage du sublime
navigateur, parce que mon dessein est d'ecrire Thistoire
des Aborigenes d' Haiti depuis ce moment de la decou-
verte jusqu'a leur complete extinction. Je vais memeler
aux Indiens et tacher de m'identifier avec cette courte
et malheureuse periode de leur existence pour la repro-
duire, si c'est possible. Quoique cette decouverte leur
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INTRODUCTION 47
fut bien fatale et coul&t, en general, tant de sang hu-
main et de victimes, il faut reconnaitre qu'elle exer^a
une influence immense sur la civilisation et Tindustrie
du monde, sur la science dont elle etendit le domaine
et sur la religion dont elle agrandit T empire. 11 y au-
rait a la maudire, sans ces bienfaits, pour tons les
crimes qui en ont marque I'ere dans les annales hu-
maines. En eiit-il m6me resulte plus de maux que de
bien-6tre pour Thumanite, ou ces contrees, longtemps
ignorees, eussent-elles, veritables Atlantides, sombre au
milieu deces mers, apres avoir ete revelees par Golomb,
qu'il faudrait encore eternellement admirer ce genie si
clairvoyant, si perseverant dans sa foi, si confiant dans
sa puissance, qui dit un jour, comme un homme qui
semblait rever : « II y a un monde nouveau, ties et terre
ferme, dans cet ocean que vous croyez a tort inhospita-
lier et innavigable ; il est habite par de nombreuse§
populations qu'il est utile, pour leur salut, de ranger
sous la banniere du Christ ; il abonde en or, en pierres
precieuses eten aromates ; » qui surmonta les plus grands
obstacles qui se soient conjures contre la volonte hu-
maine : incredulite, fanatisme, ignorance, faiblesse des
hommes, insuffisance de moyens ; qui realisa presque
de tons points ses oracles, et ajouta en efl'et au mond«
connu un monde nouveau, habite, et des entrailles du-
quel Tavidite industrielle du vieil hemisphere ne cesse
de tirer Tor, tons les autres metaux, les pierres pre-
cieuses, et tant de riches denrees.
Transporte de joie et de bonheur d'avoir reussi dans
une si grande entreprise, Colomb termine le bulletin de
sa glorieuse conqufite, qu'il adressait a ses souverains,
par ces paroles qui temoignent de la generosite de ses
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48 INTRODUCTION
vues, dans toute la smcerite de leur premiere inspiration :
(( Qu'on fasse des processions, qu'on celebre des ffites
« solennelles ; que les temples se parent de rameaux et
« de fleurs ; que Jesus-Christ tressaille de joie sur la
« terre, comme il se rejouit dans les cieux, en voyant le
(( prochain salut de tant de peuples devoues, jusqu'a
(( present, k la perdition ; rejouissons-nous en meme
« temps, tant a cause de F exaltation de notre foi qu'a
« cause de Faugmentation des biens temporels dont non
c seulement FEspagne, mais toute la chretiente recueil-
« lera les fruits. »
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D^BARQUEMENT DE CURISTOPUE COLOMB
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CHAPITRE PREMIER
(1492)
Aspect d'Haiti au premier jour de la d6couverte. — Le pays est
divise en cinq grandes provinces, commandees chacune par un
Cacique principal. — Subdivisions. — Etat social de ses habitants.
— Leur gouvernement ; leurs moeurs, leur caractere et leur indus-
trie. — Leur religion : croyances, riles, cavernes sacrees, fonctions
des pr^tres ou butios. — Influence de la religion chretienne sur
ces Aborigenes. — Emprunts qu'ils lui firent. — Hymnes chantees
en rhonneur des dieux, dans les fetes et aux obseques des Caci-
ques. — Ces derniers chants etaient de veritables annales histo-
riques. — Poetes, auteurs de ces compositions. — Anacaona
cacique et poete. — Perte de cette litterature. — Langue des Abo-
rigines. — Perte de cette langue. — Population autochtone de
meme origine que celles des aulresiles de TArchipel. — Extinction
totale de cette population. — Cosmogonie des Aborigenes mise a
n^ant par Tamv^e des Conqu^ranls.
Les voyageurs qui aborderent pour la premiere fois
a Haiti, en 1492, trouverent Tile vierge et neuve, comme
au premier jour de la creation. Son sol ne portait au-
cune empreinte de la main de Thomme. Pas de villes
ni de bourgades riveraines pouvant fetre apergues de
loin ; point d'edifices nide monuments ; les rades desertes
confondaient leurs flots avec la vegetation de la terre ;
quelques rares canots y couraient ou etaient echoues
dans le sable du rivage sous des arbres. Des fleuves,
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t)0 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
apres avoir longtemps coule entre des rives obstruees de
lianes et de roseaux, charriaient dans la mer avec leur
sable m^le d'or leurs eaux inutiles. Point de champs
ensemences ni dans les plaines, ni sur le revers des
montagnes, ce qui, dans les moindres pays civilises,
annonce que leurs habitants les cultivent ; partout des
rochers abrupts, des forfets sauvages dont la hache
ne semblait pas avoir abattu un seul arbre — par-
tout ce silence qui atteste Tabsence de la vie ou au
moins de Tactivite humaine. Les petites colonnes
de fumee qui s'elevaient ga et la des cabanes de
rindien et les feux allum^s, pendant les nuits, furent
les seuls indices, au premier abord, que cette ilen'etait
pas sans habitants. EUe etait cependant plus peuplee
que les autres. Sa population plus intelligente, plus
douce, moins sauvage, vivait dans un etat de societe
comparativement plus avance. Pen belliqueuse, elle ele-
vait ses bourgades dans Tinterieur des terres, comme
pour les derober a la vue et pour Mre moins exposee
aux invasions des Caraibes, habitants des petites iles,
race guerrifere et anthropophage.
Tout le pays etait divise en cinq grandes provinces,
commandoes chacune par nn Cacique principal.
La Magna, ou royaume de la plaine, comprenait toute
la partie nord-est de Tile ; une portion en etait habitee
par une peuplade qui portait un nom particulier : les Ci-
guayens. Le Cacique Guarionex y regnait. C'est dans
la Magna quese trouvait cette magnifique plaine appelee
plus tard, par les Espagnols, la Vega Real.
Le Marien, toutd faitau nord, renfermait les petites
provinces de Guahaba et de Cayaha, et etait travei'se
dans presque toute la longueur de ses limites occiden-
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 51
tales par le fleuve Hatibonico. Guanagaric y comman-
dait.
• Le Xaragua se composait de Touest et de la bande du
sud. Son territoire etait arrose par une infinite de pe-
tites rivieres, k defaut de fleuves ; mais en revanche, il
s'y trouvait de grands lacs et beaucoup de lagunes. Ha-
nigagia, Yaquimo et Yaguana etaientdes subdivisions de
ceroyaume, et Tile deGuanabo en dependait aussi. On
y voyait Tune des plus grandes chaines de montagnes
deTile : les Indiens lui donnaient, dans leur langue, le
nom de Caoruco. Bohechio etait le souverain du Xara-
gua, et, apres lui, Anacaona, sa soBur, femme du cacique
de la Maguana.
La Maguana, soumise au fier Caonabo, occupait le
centre deTile. La chaine du Gibao oule Yaqui prend sa
sa source y etendait ses nombreuses ramifications. En-
fin, le Higuey, situe a Textr^me-est, avait ete successi-
vement sous la domination du cacique Cayacoa, de sa
veuve Agnes Cayacoa, de venue chretienne, et du fa-
rouche Cotubanama.
Telles sont, a peu pres, dans la langue des naturels
d'Haiti, les seules denominations geographiques ou du
moins les principales. II y a meme lieu de croire qu'ils
ne procedaient pas comme les peuples civilises qui de-
corent, d un nom, le moindre carre, la moindre eminence,
le moindre filet d'eau du sol qu'ils mesurent pas a pas
pour le morceler et se Tapproprier. 11 leur suffisait
de denommer les principales circonscriptions de leur
territoire, leurs plus hautes montagnes et leurs plus
grands fleuves.
L'existence des populations primitives de TArchipel
americain etait voisine de Tetat de nature. Des circons-
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52 HISTOIRE DES CAaQUES D'HAi'TI
tances particulieres ont seules favorise telle de* ces
peuplades, et ont occasionne la superiorite des unes
sur les autres. Un territoire plus vaste, par exemple,
et plus fertile, a permis qu'une plus grande population
s'y agglomerat; et cette population, grAce au nombre
et aux avantages des lieux, s'est conformee d une
existence ou a un regime social moins grossier qu'ail-
leurs. II y eut effectivement cette diffi^rence entre les
Aborigenes de ces lies, que les uns, indolents et abjects,
vivaient a peine en hordes, dans un etroit . espace,
parce qu'ils avaient pour toute subsistance les produits
d'une maigre p^che et le pen de fruits qu'ils retiraient
d'un sol sterile ; que les autres, plus miserables encore,
etaient nomades et feroces au dernier degre, parce
qu'ils habitaient un rocher aride au milieu de ces
mers qu'ils franchissaient continuellement pour aller
piUer leurs voisins et manger ceux d' entre eux qu'ils
avaient faits prisonniers, — tandis que les premiers
Haitiens, jetes dans une grande et magnifique contree,
avaient en abondance la venaisdn et les produits de la
peche et de la terre. lis se servaient, pour chasser les
oiseaux et les autres b6tes des bois, de petits chiens
muets, de fleches, de zagaies, de frondes et de baches
de picrre, lis p^chaient avec des rets qu'ils excellaient
A tisser et se livraient mfime a une certaine culture.
Le coton, les epices et d'autres denrees croissaient
spontanement dans leurs for^ts. Us semaient sans
preparation le cohiba pour s'enivrer de la fumee de
ses feuilles sechees. lis Taspiraient au moyen d'un
calumet ou tobaco, etant couches dans leurs hamacs;
ou bien ils se r6unissaient en cercle autour d'un foyer,
y jetaient ces feuilles de cohiba et plongeaient leurs
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 53
narines dans les nuages de fumee qui s'en exhalaient.
lis plantaient le mais, Tigname, le manioc, les ajes ou
patates, en confiant k des sillons a peine traces, des
graines et des petites branches de liane, et au bout de
quelques mois, ils en recoltaient des epis et d'enormes
racines bulbeuses qui servaient a leur nourriture. lis
fabriquaient avec celles du manioc une fecule aont ils
faisaient la cassave ou leur pain. Une ancienne tra-
. dition consacrait parmi eux Torigine de cette informe
agriculture. Si ce n'est pas pour les progres qu'il leur
avait fait faire qu'ils eurent en honneur celui qui le
premier leur enseigna Tart de cultiver la terre, c'est au
moins parce qu'il est naturel au coeur humain, sous
quelques cieux qu'il batte, d'etre reconnaissant des
moindres subsistances qu'il tire du sol. Et cette recon-
naissance est si fervente qu'il sent le besoin d'en
rendre un cul|,e soit a Dieu, soit d un mortel qu'il egale
alors aux Dieux, soit enfin a la terre elle-meme qu'il
divinise. Peut-6tre encore ceux des Indiens de TArchipel
qui avaient cet avantage sur les tribus nomades et
anthropophages, .s'en prevalaient-ils simplement, en
racontant que Louquo, le premier homme, vecut long-
temps sans contemporains et s'adonnait a la culture,
qu'apres avoir cree les autres hommes et les animaux,
il mourut laissant un vaste jardin tout plante d'ajes,
d'ignames, de mais et de manioc ; que les Indiens qui
vinrent apres lui recolterent en pure perte ce qu'il avait
seme, ne sachant quel usage faire de ses produits de
la terre^ ni comment les reproduire, et que, leur appa-
raissant alors sous la forme d'un vieillard, il leur
apprit a planter, recolter et fabriquer leur nourriture.
Louquo, tout a la fois, I'Adam et le Noe des Indiens,
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M HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI
tira de son nombril et de sa cuisse, en y pratiquaut
des incisions, les premiers hommes : Racumon, Sava-
cou, Achinaon et Couroumon, lesquels, apres diverses
transformations, furent, en definitive, changes en etoiles.
Le' second de ces descendants de Louquo presidait,
sous sa forme siderale, aux grandes pluies ; le troisifeme
occasionnait les petites pluies et les vents violents, et
Couroumon, le genie des temp6les, soulevait les grandes
lames a la mer, tournait et engloutissait les canots et
causait les flux et reflux.
Les Indiens b4tissaient des bourgades assez consi-
derables, de plusieurs milliers d'h^bitants. Leurs
cabanes etaient solidement construites et ils mettaient
un certain luxe a edifier celles des Caciques ou des
chefs pour les distinguer des autres. EUes avaient la
forme carree ou circulaire : cette derniere etait la plus
commune. Apres avoir fiche en terre, debout et i
distance, de forts pieux, ils clissaient tout autour une
epaisse palissade en bois de latanier ; puis its y assu^
jettissaient de grandes gaules qui dlaient se terminer en
pointe au-dessus et formaient un toit en cone qu'ils
liaient avec des lattes et recouvraient de plusieurs
couches de feuilles de palmiers ou de roseaux. Ce toit
avait une ouverture ou cheminee par laquelle s'echap-
pait la fumee de leur foyer allume le plus souvent dans
Tinterieur de la cabane. Tout autour, au-dessus,
etaient suspendus des hamacs, et, au-dessous, etaient
ranges des sieges de pierre ou de bois poli, leurs
matoutous, espece de petites tables, leurs armes, leurs
filets, des calebasses et autres ustensiles. Ils obtenaient
leurs bois de construction, en mettant le feu an pied des
arbres, et les minaient ainsi par la racine. lis abat-
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HISTOIRE DKS CACIQUES d'haItI oS
taient, par ce moyen, des bois de plus haute futaie,
ceux dont.ils faisaient leurs canots, et ils se servaient
aussi de feu pour les creuser.
Pour tous ees travaux, ils associaient leurs efforts et
suppleaient a leur imperitie et k rimperfection de leurs
outils par le nombre et la force des bras. Dans uu
pareil etat, de soci6te, la propriete ne se reconnait a
aucun signe. Ces sauvages ne semblaient pas songer &
se rien approprier. Tout etait a tous. La propriete etait
commune : celle du sol indubitablement. Tout le reste
etait le butin de la nature qu'ils se partageaient
entre eux.et qu'ils consommaient.
Jls etaient assujettis d la discipline d'un gouvernement
regulier et doux, quoique absolu. Le commanderaent
supreme etait d6fere a un Cacique environne, autant
que quelque roi que ce fut au monde, de I'obeissance
et de rhommage de ses sujets. La puissance etait here*
ditaire dans sa famille et ne manquait meme pas du
prestigieux entourage d'une noblesse. Des Caciques
subalternes gouvernaient les provinces et payaient au
souverain principal des tributs de poudre d'or, de
cohiba, et de coton. Ces tributaires, les anciens, les
nitaynos (grands personnages), composaient le conseil
du Cacique qui le convoquait dans toutes les circons-
tanoes oti il avait besoin de consultation. Cette institu-
tion avait force de coutume, et d'autres usages, en
toutes choses, tenaient lieu de lois. Le Cacique les
observait toujours fidelement, c'etaient les seules
limites, en quelque sorte, qui restreignissent son pou-
voir discretionnaire. Le Cacique etait aussi le chef
de la religion ; les pr§tres ou butios accomplissaient
leurs rites sous sa direction. Cette attribution impor-
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56 HISTOIRE DES CACIQUES o'lfAiTI
tante explique Tespece de culte dont il etait Tobjet. II
etait porte sur un brancard par quatre Indiens. II allait
rarement d pied. Dans les reunions, il etait place,
n'importe le lieu, sur une elevation quelconque, d'ou
il put dominer la foule de ses sujets. II portait une
couronne de plumes de perroquet ornee de petites
plaques d'or, et un masque de bois sculp^e dont les
yeux, les narines et la bouche 6taient aussi bordes
d'or ; une espece de sayette faite d'une toile de coton
ou de longues plumes d'oie lui ceignait les reins. Les
hommes et les femmes etaient vetus de la m6me
faQon, mais avee des ornements differents : rien de
plus, que cette espece de tiare k la tSte, et qu'une
courte tunique. Les jeunes Indiens des deux sexes,
jusqu'a Tage nubile, restaient dans la plus complete
nudite, sans aucun souci de chastete ni de pudeur.
Mais jeunes et vieux, hommes et femmes, tons se pei-
gnaient le corps de couleurs differentes, moins pour
s'embellir, d ce qu'ils pretendaient, que pour amortir
sur leur chair nue TeSet des rayons d'un soleil brulant.
Leur couleur naturelle etait brune. lis etaient agiles et
de stature assez haute ; ils avaient de belles formes, des
yeux noirs et saillants et des cheveux noirs aussi, abon-
dants et retombant sur les epaules.
lis etaient sans defense contre les influences exte-
rieures. Leur physionomie ne savait pas dissimuler
leur joie, leurs esperances ou leurs surprises, leur
colere, leurs craintes ou leurs terreurs. La moindre
chose leur arrachait des exclamations et des cris pro-
longes d'indignation, de contentement, d'etonnement,
d'effroi. Pour pen que ces impressions se ^communi-
quassent de proche en proche ; le sentiment de leur
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HISTOIRE DES CAaQDES D HAITI 57 .
faiblesse et de leur conservation les poussaient a se
reunir, et ils s attroupaient tout tremblants et en
tumulte, comme sous le fouet de Temotion. lis s'alar-
merent de la sorte, lorsqu'ils virent, pour la premiere
fois, aborder aux rivages de leur ile, les monstrueux
navires de Colomb et les hommes extraordinaires qui
en sortirent, les uns marchant comme eux, d autres
montes sur de fiers quadrupedes qui leur paraissaient
ne faire qu'un avec leurs cavaliers ; lorsque sur tout ils
les entendirent faire eclater sur la terre la foudre qui
n'avait, jusqu'alors, gronde qu'au-dessus de leurs tStes.
lis etaient indolents, insouciants, pen capables de
reflexion, imprevoyants ; ils n'avaient ni perspicacite,
ni prudence. S'ils etaient prompts a sentir, ils ne sen-
taient en revanche rien profondement. lis suppor-
taient mal la douleur. Un exces de fatigues corporelles
les tuait, il est vrai ; mais ils ne pouvaient mourir que
du seul chagrin d'Mre arraches a leur vie, sans but,
sans activite, sans etude. Une telle existence enervait
leur intelligence et leur coeur. Aussi etaient-ils incom-
parablement inferieurs sous tons les rapports, et meme
en force physique, a Tenergique race de leurs conque-
rants. Ce fut leur plus grand malheur, et ils le subiront
jusqu'a Textinction du dernier de leurs descendants.
Lorsque les Romains, au contraire, rencontrerent, dans
le cours de leurs conquetes, les nations barbares, ils
etaient deja corrompus, et Tenergie de race etait du
cote des sauvages de Tantiquite qui eurent le dessus,
tout en se civilisant.
Les moeurs simples et douces des naturels d' Haiti,
leur induslrie et leur organisation politique, sigrossiferes
encore, etaient, cependant, celles d'un peuple destine a
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58 HISTOiRE DES CACIQUES D HAITI
fonder une civilisation au moins aussi remarquable que
des Mexicains ou des Peruviens. La decouverte de
TAmepique semble 6tre venue trop tdtenarretepTessor.
Une preuve que leurs aptitudes sociales et leur intelli-?
gence etaient susceptibles de progres, c'est que pour
contenter Tavidite etles exigences de leurs conquerants,
ils etendirent leurs cultures en les perfectionnant et reus-
sirent a leur payer de considerables impositions en
vivres et en colon ; et que, s'insurgeant plus tard, contre
ces intolerables oppresseurs, leur derniere tribu brisa
ses fleches, ses baches de pierreet ses piques de bois
dur, pour s'armer contre eux, a leur imitation, de Tepee
et du fusil, et ne fut ni moins brave qu'eux, ni moins
habile a seservir de ces armes.
La religion chretienne, avec la magnificence de son
culte et sa sublime morale, seduisit aisement leur ima-
gination, lis seraient peut-6tre devenus Chretiens, si la
rapidite de leur destruction n'eut pas trompe le zele du
pieux et ardent apotre qui avait embrasse la cause de
leur conversion. Las Gasas, u6anmoins, en convertit
autant qu'il pAt, notamment la veuve de Gayacoa et le
dernier des Gaciques, lesquels regurent du bapt^me
cathoUque, Tune le nom d'Agn^s, Tautre celui d'Henri.
II semble meme que leur conception d'un Dieu supreme,
immortel, tout-puissant, invisible, residant dansle ciel,
soit posterieure a la decouverte et empruntee a la reli-
gion des Europeens. La ressemblance parfaite de ces
attributs avec ceux du Dieu Chretien et jusqu'a cette
mere de Dieu qu'ils appelaient Attabeira ou Mamona
et qui etait peut-etre une imitation de la mere du Christ,
le font raisonnablement supposer. Rien, au surplus, dans
leur naive theogonie, ne rattache la foule de leurs divi-
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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 59
nites subalternes a ce Dieu superieur qui vient s'installer
au milieu de celles-ci, selon toute apparence, en bote
etranger, mais en dominateur qui regoit les suprfemes
honneurs. lis lui vouaient un culte d'amour mele de
terreur ; d'amour, lorsque la serenite regnait dans le
ciel, la paix parmi eux ; lorsque la p6che etait abondante,
les forSts cbargeesde fruits et les champs prodigues de
moissons ; — de terreur ^ lorsqu'ils croyaient s'6tre attire
la colere divine et qu'ils voyaient les sources et les ri*
vieres tarir, la secberesse desoler leur campagnes, le
sol osciller et Touragan fondre sur leur ile. L'ouragan,
dans leur langue Vurucane, est cette conspiration propre
aux Antilles, de tons les fleaux reunis : vents, foudre,.
tremblement de terre, incendie, inondation et meme
epidemie.
Mais les Cbemis ou Zemes etaient leurs Dieux fami-
liers, ce qu'etaient, pour les anciens les Dieux Lares.
lis presidaient, visibles et presents, au cours ordi-^
naire de leur existence. Les Indiens le's constituaient
les ministres des evenements journaliers, des joies ou
des infortunes de la cabane et du village. lis en fagon-
naient des images en bois, en pierre ou en terre cuite
qu'ils portaient comme des reliques, partout avec eux.
II n'y avait pas une seule hutte qui n'en eut un grand
nombre. lis taillaient aussi dans le roc vif deia voute
et des parois de leurs cavernes des statues de ces Dieux.
II en existe encore, seuls vestiges d'un peuple primitif
sur ce sol. Cette grossiere sculpture represente le
Zemes assis ou accroupi, Fair effare, faisant signe d'une
main, tenant dans Fautre une zagaie et pr^t a s'elancerde
son seant. Ce qui marquait sans doute les destinations,
diverses des Zemes, c'etait la forme differente de leurs.
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60 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
figures. Les uns portaient la face humaine, d'autres des
tfetes d'animaux*, Le Zemes rendait des oracles par la
bouche des butiosj pretres indiens qui jouissaieat d'une
grande autorite, autant a cause de leurs fonctions reli-
gieuses qu'd cause de leur profession de medecin. Leurs
connaissances embrassaient les pratiques du culte aussi
bien que la vertu des plantes et des simples. Ge n'etait
pas sans une raison particuliere que ces deux professions
etaient associee,s. La medecine etait sacree aux yeux
des Indiens, et parmi toutes sortes d'oracles qui ema-
naient des Dieux ceux qui concernaient les maladies et
leur guerison, n' etaient ni les moins frequents, ni les
moins soUicites.
Le Cacique commandait les ceremonies religieuses et
y presidait, entoure des butios. La foule convoquee se
rendait aux eavernes sacrees, en chantant et en dan-
sant, le souverain en t6te. Gelui-ci dirigeait le chant et
baltait lui-m6me d un tambour. La danse continuait
dans le lieu sacre, les hymnes se succedaient. Puis, tout
a coup, le silence se retablit. Le moment est venu pour
les butios d'officier. lis ont a consulter les Ghemis ou
Zemes sur le but determine de la reunion. Au moyen
d'une baguette qu'ils s'enfoncent dans la gorge, ils rejet-
tent tout ce que pent contenir leur estomac, afin de com-
muniquer avec les divinites, le coeur net. lis se recueil-
lent. Pendant ce temps, la multitude est attentive a
saisir dans leur contenance le sens de Toracle. Si la
consternation se peint sur leurs traits, elle se prosterne
et se lamente. L'oracle prononce, chacun se retire de-
(1) Les differenles tetes d'animaux que Ton reconnait aisement sont
celles du Singe, de T Agouti, du Mabouya, de la Gouleuvre et de la-
Chauve-Souris.
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HISTOIRB DES CACIQUES D HAITI 61
sole, line reponse favorable, au contpaire, fait rayonner
de joie la figure des butios. lis s'empressent de la pro-
clamer. La caverne, alors, retentit de oris joyeux, et les
chants et les danses recommencent aussitot.
Outre ces hymnes sacrees, les Aborigenes d'Haiti en
composaient pour les funerailles de leurs Caciques. Us
revMaient le defunt de sesornements et insignes, le des-
cendaient dans une fosse creusee en forme de niche, et
I'y deposaient assis et entoure de ses armes ; puis ils fer-
maient la tombe en chantant ces poemes funebres qui
contenaient le recit des evenements remarquables du
regne revolu et le panegyrique du Soiiverain. II est per-
mis de croire qu'ils generalisaient cette touchante cou-
• tume et qu'ils adressaient a ious leurs morts ces solennels
et poetiques adieux. Les chants composes en Thonneur.
des Caciques et des nytainos etaient epiques, puisqu'ils
etaient un evocation de la vie active et historique ; mais.
ceux qu'ils entonnaient sur les tombes d'une jeune femme
ou d'un enfant devaient 6tre de tendres et lamentables
elegies. Ces compositions etaient, en general, Toeuvre
de poetes connus et veneres parmi.les Indiens.Du temps
encore des Espagnols, Anacaona, la souveraifie de Xara-
gua, devait moins a son autorite qu'A ses talents poe-
tiques, son ascendant et sa celebrite.
Voila, assurement, une litterature originale, histoire
et poesie, qui prenait source dans les moeurs et le genie
particulier d'un peuple et avait sa langue propre. Elle a
disparu tout enliere avec ses auteurs.
La .langue deces Indiens a peri parce qu'elle n'etait
pas ecrite ; elle etait sonore et gracieuse, sans doute,
a en juger par un petit nombre de mots isoles que les
ecrivains espagnols ont conserves. Si ces hymnes
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02 HISTOIRE DES CAQQUES d'hAITI
chantees aux Dieux, aux obseques des Caciques, dans
les jeux et les fMes avaient pu etre recueillies, les Abo-
rigenes d'Haiti auraient survecu a eux-m^mes dans
rhistoire. Leur histoire tout entiere, leurs traditions et
leurs moeurs se^trouvaient dans ces ceuvres qu'une gene-
ration transmettait k la memoire d'une autre, sans
qu'aucune eut songe a les graver,
Les Indiens de Guanahani et de Cuba, amenes par
. Golomb, s'entretenaient sans difficulteavec ceux d'Haiti,
quoiqu'ils ne parlassent pas exactement la mfimelangue.
Leurs idiomes differents avaient des analogies et appar-
tenaientevidemmentdune mfimesouche. On areconnu,
en effet, a ce signe et a d'autres aussi certains, tels que
la conformation physique, les moeurs et le caractere,
que les Aborigenes des grandes et des petites Antilles
procedaient d'une origine commune, d'une mfeme race.
II y a, cependant, entre ces populations, comparees de
plus pres, des differences physiques et morales qui ne
suffisent pas d detruire Tassertion de communaute
d'origine, mais qui sont assez notables pour soulever
au moins un doute dans Tesprit de Tobservateur inat-
tentif. Ainsi, a Tepoque de la decouverte, il semblait
que deux races, tres distinctes, composassent le peuple
aborigene d'Hafti. Dans tout le nord-est, le sud-est et
assez avant dans Test, c'est-a-dire, dans les royaumes de
la Magna et de Higuey,et jusqu'au Cibao,les peuplades
etaient fortement melangees de Garaibes. Les Caraibes,
par leur grande taille, leur force musculaire, leur 6nergie
piorale^ et toutes les qualites et les vices qui s'en sui-
vaient, se distinguaient sans peine des autres Indiens
formant exclusivement la population du Marien et du
Xaragua. Une constitution' physique moins robuste, la
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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 63
moUesse et la douceur dans les moBurs, plus de socia-
bilite caracterisaient ces derniers. II est remarquable
que plus on avan^ait vers les regions qui avoisinent les
petites lies et cetle partie de la Terre-Ferme reputee le
foyer de la race 6nergique et feroce, plus celle-ci domi-
nait. Les Ciguayens et les habitants de Higuey etaient
presque entierement cara'ibes, tandis que ceux de la
Maguana Tetaient de moins en moins, a mesure qu'ils
approchaient des limites nord et ouest de ce territoire.
Et il n'y avait plus de Garaibes dans le reste de Tile.
Les grandes et les petites Antilles auraient ete peuplees
par des emigrations accourues des Florides, lesquelles
auraient alors aussi envahi jusqu'aux contrees de la
Terre-Ferme, designee aujourd'hui sous le nom de
Guyanes. La race emigrante se serait diversement
modifiee, apres un laps de temps, et suivant la diversite
des lieux, des circonstances et des climats, mais non
pourtant jusqu'au point de se depouiller, a travers ces
transformations, des caracteres generaux auxquels se
reconnait Tidentite de souche ou Tunite d'origine. D'au-
tres invasions plus, recentes, parties cette fois des
Guyanes, seraient remontees d'iles en ilesjusqu'a Haiti,
par exemple, ou elles se seraient arrfitees, et les Ga-
raibes de Higuey, dela Magna etde la Maguana auraient.
appartenu a ces dernieres alluvions d'emigrants. Gette
hypothese la plus raisonnable explique la presence, sur
le sol d'Haiti, lorsque le pays fut decouvert, des deux
races qui ne paraissaient rien moins que semblables ;
elle s'appuie, au surplus, sur une tradition positive des
Indiens qui faisaient venir leurs ancetres, en premier
lieu, du nord de Themisphere, et plus tard, du midi
que ceux-ci avaient abandonne pour se soustraire au
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(j^ HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI
joug des Arro'w acks, nation plus puissante qui les aVaient
asservis.
L'etat de civilisation, oii les Caraibes, aussi bien que
les autres naturels des iles et des Guyanes furent
trouves, ne permet pas de supposer qu'ils etaient capa-
bles de construire des monuments de Timportance de
de ceux que Ton a decouverts ensevelis dans leurs
for^ts. Ce sont de vastes cryptes creusees dans le roc,
et des murailles d'une longueetendue, en pierres seches
ou seulement en terre. tJne autre race, d'autreshommes
plus polices, auraient done occupe ces pays dans des
temps recules, et les Indiens de la derniere epoque
auraient succede a la civilisation et a cespeuples eteints
par on ne pent savoir quelles revolutions ! Ces premiers
occupants, d'oii venaient-ils ? etaient-ils autochtones?
Les savants sont partages sur ces questions. Elles sont
obscures et inextricables.
Si Ton veut pousser ces recherches un pen loin et
s'enquerir comment TAmerique s'est primitivement peu-
plee, on s'egare dans une infinite de conjectures, les
unes plus ingenieuses que les autres. Tons les systfemes
batis sur ce sujet sont denues de certitude.
Les historiens et les voyageurs, contemporains de
la decouverte, ne s'accordent pas surle chiffre de Tan-
cienne population d'Haiti. Les uns Tout porte a un
million, d'autres jusqu'a trois. Ces estimations, fort
exagerees, en Tabsence de recensements authentiques^
ne temoignent pas moins que la population qui en est
Tobjet dut etre tres nombreuse. Or, on pent raisonna-
blement affirmer que Tile comptait alors autant d'habi-
tants que de nos jours. Huit cent mille dmes est un
chiffre que jcomportent Tetendue du pays etla facilite d'y
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 65
subsister, mSme pour des sauvages. Une autre circons-
tance qui dut favorisei* raccroissement de cette popula-
tion, c'etaient ses moeurs et ses gouts pacifiques. Elle
etait souveut inquietee, il est vrai, par les incursions
des Caraibes ; mais ces insulaires voisins leur faisaient
moins une guerre qu'une chasse. Entre les peuplades
meme d' Haiti, la paix regnait presque constamment. *
Elles vivaient dans la persuasion que le monde ne
s'etendait pas fort an deU de leur lie qui, suivant elles,
en etait le centre. 11 leur fallut bien tenir comple du
pays des Garaibes. »Elles disaient que le soleil et la lune
s'etaient un jour elancesd'unede leurs cavernes sacr6es
pour monter dans le ciel. Elles appelaient le soleil
Huoiou et la lune Nonun. Ces deux astres marchaient
autrefois de concert. La lune, jalouse de voir Teclat du
soleil effacer le sien, s'enfuit et s'alla cacher de honte.
Depuis, elle ne s'est montree que la nuit. Le soleil,
avant ce divorce, etait seul Tobjet de toutes les adora-
tions, mais depuis qu'elle 6claire les nuits d'une si
douce et si chaste lumiere, Nonun a trouve des Indiens
qui prefererent ses tendres clartes aux feux eblouissants
de Huoiou. La plupart de ces insulaires comptaient
leurs mois par la lune et reglaient leurs jours sur son
cours. Au lieu d'un mois, ils disaient une lune. lis ne
disaient point combien mettrez-vous de jours a tel
voyage, mais combien dormirez-vous de nuits en route?
Aux epoques de nouvelle lune, Tastre etait attendu. On
epiait son apparition^ et, dfes qu'il se montrait, les In-
diens sortaient en foule de leurs cabanes et s'ecriaient :
Nonun ! Nonun ! voici lalune. Dans les bourgades popu-
leuses, c'etait un emoi general, un concert de cris de
joie, un court, mais un bruyant moment de f6te.
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66 HIStOIRE DES CACIQUES D'HAm
Telle etait leur naive cosmogonie. Dans ce meilleur
des mondes, leur bonheur etait de mourir en paix. Un
trait de leurs moeurs Tatteste. Aux approches de la mort,
rindien se faisait porter dans le desert, et, Id, etendu
dans un hamac suspendu aux branches des arbres, et,
laisse seul, il exhalait son dernier soupir dans le calme
de la solitude, afin que son 4me pflt aller errer sans
trouble sous les delicieux ombi^ages des Mameys, et en
savourer eternellement les doux fruits. Quel.reveil d'un
reve si innocent et si placide ! Quellexruelle deception !
Voici que subitement un jour Thorizon de ce monde
etroit s'ouvre, et des peuples de la terre, mille fois plus
vaste que leur petit univers, envahissent ces infortunes
et viennent a Tenvi remplir leur vie d^orage et leur
mort de violence.
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CHAPITRE II
(1492)
Les rivages du Marien, les premiers visiles. — Signal d'alarme, a
. Toccasion de Tarrivee des Etrangers. — Port de la Conception. —
Prise d'une jeune Indienne, amenee a bord et renvoy6e ensuite a
terre. — Une bourgade indienne decouverte k quatre lieues du
port. — Reception faite aux Etrangers par les Indiens de cette
bourgade. — Rencontre de la jeune Indienne avec les Etrangers.
— Entree de leurs b&tjments dans un autre port, appele par eux
Port-de-Paix. — Visite d'un nytaino a bord. — Sa conversation
avec Tamiral. Valparaiso. — Peche faile par les Etranger* en
compagnie des Indiens. — Premieres relations commercials. —
Arrivee d'un canot charge d'Jndiens de la Tortue. Injonction faite
par un Cacique k ces Indiens de se retirer. — Leur retraile. —
Fete de sainte Marie de TO a bord des b^timents Strangers. —
Visite du Cacique an bMiment amiral. Sa reception decrite par
Colomb lui-meme.
Les premiers rivages visiles par les Etrangers arri-
vant inopinement furent ceux du Marien. Quelques
Indiens qui habitaient un groupe de cabanes belies sur
une hauteur, a proximite d'une bourgade, observaient
avee anxiete la marche des navires europeens qu'ils
devaient prendre pour d'enormes monstres marins. Sui-
vant qu'ils les voyaient, en louvoyant, s'eloigner ou se
rapprocher, ils se rassuraient ou ils tremblaient.
Lorsque enfin ces voiles se dirigerent decidement vers
la terre, ils couronnerent leur eminence de fascines, y
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«8 HISTOIRE DES CA£IQUES d'hAITI
mirent le feu et s'enfuirent, emportanl avec eux tout
CB qu'ils possedaient et laissant leurs cabanes vides.
Gette maniere de faire des feux etait un signal pour les
Indiens. lis en allumerent de distance en distance sur
coUines qui longent ces cotes. En pen d'instants, toute
la population riveraine fut avertie ainsi de se tenir sur
ses gardes. De sorte que les Etrangers, en arrivant
dans les lieux habites, trouvaient les cabanes ouvertes
et vides et les traces des grands feux allumes sur toutes
les cretes.
Golomb, depuis qu'il avait appareille de Saint-Nicolas,
n'avait pas encore vu un seul habitant, et n'avait ren-
contre qu'une maison pres du Mole. Mais plus loin, et
en avangant plus au nord, il commeuQa k decouvrir de
pres quelques cultures, de larges sentiers et ce groupe
de cabanes d'ou son arrivee fut si singulierement
sigftalee. II entra dans un port qu'il appela la Concep-
tion, et ou il fut retenu plusieurs jours par des rents
contraires. Une riviere assez grande vient s'y decharger.
Sur ses deux rives s'etendait une foret ou les Espagnols
penetretrent a la distance de plusieurs lieues sans rencon-
trer personne. Une fois trois d'entre eux decouvrirent de
loin une bourgade dont ils n'oserent s'approcher, etant
en si petit nombre. A leur retour, ils etaient encore sur
la plage, lorsqu'un canot descendait la riviere charge
d'Indiens, venant en cet endroit pour voir ce qui se
passait sup la mer et causait taut d'alarmes. Aussitot
qu'en arrivant, ils apergurent ces matelots a terre et
leurs vaisseaux a Tancre, ils sauterent tons sur la rive,
et, abandonnant leur canot, ils se mirent a fuir. Les
Espagnols les poursuivirent et prirent une femme jeune
et fort belle qu'ils amenerent au vaisseau de TAmirai.
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 69
Les autres Indiens ne s'arreterent dans leur fuite que
quaiid ils se crurent hors de toute atteinte.^ls etaient
convaincus d'avoir ete ou trop imprudents ou trop mal-
heureux, et deploraient au fond de leur foret la perte
de la jeune Indienne qui ne gouterait plus aucune joie
de la yie et n'aurait ni une mort tranquille dans le
desert, ni I'elegie funebre, ornement de k sepulture,
qui, lorsqu'elle est chantee sur une tombe, fait tressail-
lir de bonheur, n'importe oil elle est, Tame qui s'est
envolee. — Son mari etait inconsolable. Ge n'est pas
que ce malheur ne leur arrivat souvent. Lorsque les
Caraibes surprenaient leursbourgades, e'en etait fait de
ceux dont ils avaient pu s'emparer. Ils les emmenaient
captifs pour les manger. Le seul mot Ganiba ou Garitaba
♦ par lequel ils^ designaient le pays de ces anthropo-
phages les faisaient trembler. Mais ils n'avaient jamais
vu des Garaibes de cette espece, et ils estimaient que
ceux-ci devaient 6tre plus redoutables que les autres, a
cause de l-etrangete de leur exterieur et du formidable
appareil de leurs embarcations.
Mais TAmiral avait dit a ses compagnons : « Prenez
« done quelques habitants pour leur faire honneur et
« pour dissiper leurs craintes, afin que, s'ily a dans le
« pays quelque chose d'avantageux, ce dont la beaute
<c du sol et la douceur du climat ne permettaient pas
<( de douter, nous puissions nous en emparer plus faci-
« lement. » — 11 ne se rejouit que trop de cette cir-
constance. Les Indiens qui etaient a bord parierent k la
nouvelle- venue. lis lui assurerent que TAmiral pensait
qu'elle etait belle, qu'elle n'avait rien a craijidre, et qu'elle
irait bientot rejoindre son mari etses autres compagnons.
Colomb lui donna des vStements, des perles de verre,
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70 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
des gpelots et des bagues de laiton. Puis il la renvoya
dans sa chaloupe, en la faisant accompagner de ses gens
et des femmes d'une peuplade de Cuba qui etaient
aussi a son bord, et ayec lesquelles la jeune Indienne
du Marien avait ete tres joyeuse de se trouver. EUe eut
quelque regret a s'en aller du bord, et, arrivee a terre,
elle se separa avec plus de peine encore de ses com-
pagnes. Son retour inattendu causa la plus vive surprise
parmi les siens. Elle s'empressa d'etaler a leurs yeux
les presents dont on I'avait comblee. Elle leur persuada
que les etrangers, loin d'etre des Caraibes, etaient les
meilleures gens du monde; qu'ils etaient d'ailleurs
venus du ciel, etqu'ils en avaient apporte des]objets pre-
cieux qu'ils donnaient avec generosite. Rien n'egalait
la curiosite avec laquelle ces sauvages contemplaient
les bagatelles livrees a leur examen par la jeune femme,
si ce n'est leur joie d'apprendre que ces etrangers ne
venaient pas pour les devorer. .
L'Amiral, comptant sur le bon efiet de Fincident de
la'Veille, envoy a le leiidemain neuf Jiommes bien armes
et precedes* d'un des Indiens du bord, a la reconnais-
sance de la bourgade. lis Tatteignirent apres une marche
de plusieurs heures. Elle avait ete evacuee a leur
approche : ilsn'y trouverent pas une ame. Les habitants
n'en etaient pas loin el s' etaient caches dans unbois voi-*
sin. lis ne se fiaient pas encore a ces botes, malgre la
preuve qu'ils avaient donnee de leurs bonnes dispositions .
Cependant sur les nouvelles assurances de Tlndien qui
les guidait, les sauvages revinrent peu a pen et rentre-
rent dans leurs demeures. Enhardis bientot par la con-
fiance, ils entourerent les etrangers, et chacun vint
apposer les mains sur leurs tfites en signe d'amitie.
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HISTOIRE DES CAaQCES d'hAITI 71
Les emissaires de FAmiral etaient surlout ravis du
spectacle qu'ils avaient sous les yeux, Ces Indiens
etaient les plus beaux et les plus sociables qu'ils eussent
encore vus* Leur bourgade, d'un millier de cabanes
environ, 6tait bdtie sur le bord d'une riviere abondante
et limpide, et au milieu d'une vallee profond^ plus belle
que toutes celles de Cordoue. Les arbres y etaient verts
et charges de fruits, lesherbes hautes et toutes fleuries.
Des oiseaux qu'ils prenaient pour des rossignols y chan-
taient en multitude, et ils disaient que s'il y avait
quelque chose au monde de comparable 4 la douceur
de ces chants, c etait la douceur elle-m^me du climat.
J^'air pur et frais y etait impregn6 de tons les parfums
de la for^t.
Les Indiens leur firent prendre du repos et leur appor-
ihvent des fruits et une racine 4 laquelle les Europeens
trouverent un goflt de ch^taigne. Ils consentirent diffi-
cilement a laisser partir leurs botes. lis leur donnerent,
pour FAmiral qu'ils promirent d'aller visiter, un hamac
et des perroquets. Le don d'un perroquet etait surtout
une marque d'amitie. L'utilite de cet oiseau'en faisait
le prix pour eux.Ils se servaient, pour leurs ornements,
de ses plumes teintes des plus vives couleurs de leur
ciel, en mangeaient la chair, et se plaisaient singulifere-
ment au bruit de son caquetage, non moins qu'aux cris
de Foie qui a le meme instinct partout, et donne Teveil
sur le parapet des Gapitoles, comme autour des cabanes.
Les etrangers avaient a peine quitte la bourgade
qu'ils virent s'avancer a leur rencontre une troupe
d'autres Indiens, en grand tumulte etpoussant des 'cris.
— Ge n'6tait pas Vordinaire de ces sauvages. S'ils
allaient en 6tre attaques, pensaient-ils. Ils pourraient cer-
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72 HISTOIRE DES CACIWES D HAITI
tainement, sans peine et sans grand danger, les repousser .
Mais quelle fa,cheuse extremite, et combien cette pre-
miere et gratuite hostilite serait, par la suite, suivie de
difficultes ! La cohue s'approchait. lis remarquerent que
ces Indiens portaient en triomphe une femme sur leurs
epaules, et ils ne tarderent pas a reconnaitre la jeune
Indienne qui avait ete conduite d bord et si bien traitee
par r Amiral. EUe venait avec les siens remercier les
Espagnols de leur generosite.
La nouvelle de tout ce qui s'etait passe se repandit
bientot de bourgade en bourgade, jusqu'a celle oil resi-
dait Guacanagaric, le cacique du Marien, laquelle etait
situee non loin de la ville actuelle du Cap. Partout^
maintenant, sur cette cote, les Espagnols sont atten-
dus, et les peuplades auxquelles ils ont ete annonces^
au lieu de fuir a leur aspect, viendront au-devant d'eux
et leur feront au contraire un accueil empresse.
Un Indien, recueilli a bord des caravelles, a pen pres
a seize milles en mer, au fort d'un mauvais temps, au
moment ou son canot allait etre englouti, indiqua a
TAmiral un port voisin de celui d'oii il sortait, a proxi-
mite duquel se trouvait une grande bourgade. La rade
y est profonde et permet aux plus grands navires de
mouiller a contiguite de la terre. Le flottille y vint
Jeter Fan ere et sur ce rivage que Ton touchait, plus de
cinq cents Indiens accoururent a la premiere nouvelle
de Tarrivee des etrangers. Beaucoup d'entre eux vinrent
jusqu'a bord. « Ils portaient aux oreilles et aux narines
a des grains d'un or tres fin qu*ils donnaient aussitot
<( avec plaisir. »
Colomb remarqua parmi ceux qui etaient restes k
terre un jeune homme qui etait Tobjet de la deference
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HiSTOIRE DES CACIQUES d'haKTI 73
et du respect de ceux qui Tentouraient. C'etait un grand
personnage, un nytaino. Un gouverneur age et d'autres
conseillers ne le quittaient pas. Us parlaient et repon-
daient le plus souvent pour lui. Lui ne proferait que
peu de paroles. — L'amiral lui envoya un present. Un
des Indiens de sa suite qui en etait le porteur lui
apprit que les Chretiens venaient du ciel, allaient a la
recherche de Tor et desiraient savoir de quel cote etait
Tile Baneque * qui est reputee en contenir beaucoup.
— II lui repondit que c'etait bien, qu'il y avait beaucoup
d'or en effet dans cette ile. II indiqua le chemin a
suivre, et ditqu'il ne fallait pas plus de deux jours pour
s'y rendre. II ajouta que si les etrangers avaient besoin
de quelque chose de son pays, il le leur donnerait tres
• volontiers.
II manifesta son desir de voir Tamiral ; dans la soiree
m^me il alia a bord de son navire. II etait accompagne
d'une nombreuse escorte. II fut re^u avec tons les
honneurs dus d son rang. Uamiral lui apprit qu'il etait
au service des deux plus puissants souverains de la
terre. II repliqua qu'il n'ajoutait pas foi a ce que disait
I'amiral, parce que sa conviction etait qu'il arrivait du
ciel. Au reste, son incredulite 6tait vivement partagee
et fortifi6e par les interpretes eux-mfimes de Colomb
qui, tout en traduisant sa pensee, Taccompagnaient des
reticences de leur doute.
L'Amiral fit servir au nytaino des mets de Castilk. 11
en gouta, et passa le reste a son gouverneur et aux
autres gens de sa suite. En se retirant, le gouverneur
indien insista beaucoup pour que les etrangers restas-
* Voir YAppendice a Tart. Banique,
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74 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
sent quelques jours dans ces parages avant d'aller a
Baneque. Gette invitation entrait dans les vues de TAmi-
ral ; car il voulut se donner le temps de lier des rap-
ports d'amitie avec les habitants de Tile et d'explorep
un pen les lieux.
Ce port appele plus tard le Port-de-Paix fut le pre-
mier oti Colomb ait ete accueilli avec une si Tranche
hospitalite ; il y trouva un refuge paisible au sortir d'une
violente tempete. Apres avoir amarre ses vaisseaux, il
entra avec ses chaloupes dans Tembouchure du fleuve
qui s'y jette. Le courant en etait tres rapide ; il ne put
pas le remonter tres loin. Mais en jetant le cable a terra,
et en se faisant remorquer par ses matelots, il arriva a
un endroit d'oii il put embrasser d'un coup d'oeil la
grande et magnifique vallee qui se deroulait devant lui *
a perte de vue. EUe s'etendait du cote de I'ouest jus-
qu'au port de la Conception. Par les fumees qui s'ele-
vaient dans le lointain, il reconnut la bourgade que ses
emissaires avaient visitee, quelques jours auparavant^ et
il voyait distinctement non loin de lui celle eu vue de
laquelle sa flottille etait mouillee. Quel pays enchante ! '
« C'est une chose merveilleuse, disait-il, de voir cette
« vallee, ces belles et bonnes eaux, ces terres si propres
« a faire d'excellents jardins et a produire toutes les
(( choses du monde que Thomme pent demander. »
Quelle vegetation ! Les feuilles des arbres cessaient
d'y etre vertes et devenaient noiratres a force de verdir.
L exclamation du pieux et enthousiaste voyageur,
emerveille du spectacle de ces lieux, en fut longtemps
lapoetique appellation : Valparaiso, s'etait-il eerie, vallee
du Paradis !
Les Indiens se m^laient cordialement aux Espagnols.
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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 7t)
Les uns prenaient aussi souvent le chemin de la bour-
gade, que les autres celui du bord. Les matelots
allaient a la p6che, et les Indiens se faisaient un plaisir
de les y accompagner et de jeter les filets avec eux.
Bientot des relations commerciales s'etablirent entre eux.
n^procedaient k leurs echanges sur le rivage mfime. Les
Espagnols y apportaient leurs bonnets de laine, leurs
ecuelles, leurs billes de verre, leurs ^relots, etles Indiens
leur or. Ce premier essai de negoce ne fut pas sans
attrait pour ces sauvages. lis s'y livraient avec plaisir.
Les habitants d'une petite lie voisine, tentes par le desir
d'echanger aussi leur metal, accoururent a ce marche.
Un canot monte par quarante indiens de la Tortue ar-
, riva un jour que le chef de la bourgade assistait et pre-
nait part, avec une grande affluence des siens, a ces
operations commerciales. Aussitot que les habitants de
la Tortue debarquerent, ceuxd'Haiti, interrompant leurs
echanges et jaloux apparemment de cette concurrence,
s'ecarterent et s'assirent a terre. Comme les premiers
persistaient a rester, le chef du heu, qui etait probable-
ment un des caciques subalternes, gouverneurs de pro- •
vinces, se leva seul, et par des paroles qui paraissaient
etre des menaces, il les obligea d rentrer dans leur
canot; et, quand ils furent tons embarqu^es, il leur
jeta de Teau et ramassa des pierres sur le rivage qu'il
langa dans la mer. II expliqua ensuite aux Espagnols les
motifs de son mecontentement. Ghacun, disait-il, devait
echanger son or chez soi. II y enavait, d'ailleurs, beau-
coup plus k la Tortue, puisque cette ile etait plus pres
de Banfeque.
Le Cacique qui avait annonce une visite 4 Tamiral,
choisit pour la faire un jour qu'il y avait grande joie a
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7C HISTOIRE DES CACIQUES d' HAITI
bord. Des le matin de ce jour, les bdtiments elaient pa-
voises avec les armes et les pavilions ; le port retentis-
sait de salves repetees en Thonneur de Sainte-Marie de
rO * dont les equipages celebraient la f^te. Le cacique,
porte en palanquin et suivi d'une foule d'Indiens, arriva
sur le rivage et se rendit aussilot a bord. L'amiral di-
nait sous le chateau de son navire.
« Au moment oii le roi entra dans le b^timent, dit Ta-
« miral, en rendant compte au roi et a la peine d'Espagne
« de cette visite, il me trouva a table sous le chateau
<( de la poupe ; il vint droit d moi, s'assit a mes c6tes,
« et il ne me permit pas de me deranger, ni de me
« lever de table avant que j'eusse termine mon repas.
« Presumant qu'il aurait du plaisir a gouter de nos^
« viandes, j'ordonnai qu'on lui en servit de suite.
« Lorsqu'il entra sous le chdteau, il fit un signe de la
Or main pour que tons ses gens restassent en dehors ; ils
«. s'empresserent d'obeir k cet ordre, qu'ils executerent
« avec les plus grandes marques de respect, et ils
<v allerent tons sasseoir Bur le pont, a Texception de
(( deux hommes d'un age mur, que je jugeai etre Fun
« son conseiller, et Tautre son precepteur, et qui vinrent
« s'asseoir a ses pieds. Le roi ne prenait de toutes les
« viandes que je lui presentais que ce qui etait neces-
« saire pour me faire honnetete et les gouter; il les
« envoyait ensuite a ses gens qui en mangeaient tons.
« 11 en fit autant des boissons ; il se contentait d'en
« mouiller ses le v^res, et il les donnait ensuite a ses gens ;
* Sainte Marie de TO est une des 75 ou 80 Vierges qu'on honore ea
Espagne d'un culte particulier. L'O est la forme de la ceinture natu-
relle de pierre qui entourent le Couvent et I'Eglise dediee a cette Vierge
sur une montagne pr^s de Segovie.
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HISTOIRE DES. CACIQUES D'hAITI 77
« il faisait tout cela avec un air de dignite bien remar-
« quable; il parlait peu; le petit nombre de paroles
« qu'il proferait etaient, autant que je pouvais les com-
« prendre, bien judicieuses et bien reflechies. Les deux
« personnages qui etaient a ses pieds examinaient le
« mouvement de ses levres, parlaient pour lui, s'entre-
« tenaient aussi avec lui, et toujours avec le plus grand
« respect. Le repas termine, un ecuyer apporta une
« ceinture en tout semblable, pour la forme, a celle
« dont on sesert en Castille, excepte qiie le travail
« n'en est pas le meme. Le roi la prit et me la remit,
« ainsi que deux morceaux d'or ouvre, qui etaient tres
a minces .... r ...
« Je m'apergus qu'une garniture de mon lit lui plai-
« sait; je la lui donnai ainsi que plusieurs beaux grains
« d'ambre que je portals a mon cou, des souliers de
« couleur et une fiole d'eau de fleurs d'oranger : il en
a fut si content que c'etait merveille, et il etait, ainsi
« que son gouverneur et ses conseillers, tres chagrin de
-« c6 que nous ne pouvions pas nous entendre, je com-
« pris neanmoins qu'il me dit que si quelque chose
« d'ici me convenait, toute Tile etait a mes ordres.
a J'envoyai chercher un coUier qui portait pour me-
« daille Excellent d' or ^ sur lequel etaient graves les por-
« traits de Vos Altesses; je lui montrai en lui repetant
« ce que j'avais dit hier, que Vos Altesses gouvernaient
a la plus grande partie du monde et qu'il n'y avait
« pas de princes aussi puissants. Je lui montrai aussi
« les banniferes royales et celles de la Croix, dont il
« parut faire grand cas. Quels grands seigneurs dpi vent
« Mre Vos Altesses, dit-il a ses conseillers, puisque
a sans aucune crainte, elles m'avaient envoye dans ce
6
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78 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
« pays, de si loin et du ciel ; il dit encore beaucoup
« d'autres choses que je ne icompris pas ; mais je vis
« bien qu'il etait emerveille.
<( Lorsqu'il elait tard, ajoute le journaliste du voyage,
« et qu'il voulut partir, Famiral le renvoya avec dis-
(i tmction dans le canot, et le fit seduer de plusieurs
« decharges de mousqueterie. Descendu a terre^ il se
« plaga sur son brancard, et s'en alia avec son cortege,
« compose, comme nous Tavons dit, de plus de deux
c( cents hommes, et son fils le suivit, porte sur les epau-
« les d'un Indien tres distingue. II fit donner a manger
« et rendre de grands honneurs a tons les marins et a
<( toutes les autres personnes des vaisseaux, partout
« ou on les rencontrait. Un matelot dii qu'il Tavait ren-
« contre dans sa route, et qu'il avait vu que les objets
<( que Tamiral lui avait donnes etaient portes devant
« lui par un nombre egal de personnes, qui lui parais-
« saient 6tre les plus marquantes. »
« Le fils du roi le suivit pendant assez longtemps
« avec une escorte semblable a la sienne, et il y en
« avait une autre aussi nombreuse pour un frere du
« meme monarque, avec la difference que ce frfere
« marchait a pied, appuye sur les bras de deux hommes
« notables. Ce dernier vint an vaisseau apres le roi
« et TAmiral lui donna quelques-uns de ses objets
« d'echange. Ge fut alors que TAmiral apprit que le roi
« etait nomme Cacique dans la langue du pays. »
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ANCRE DE LA CARAVELLE « SANTA'MARIA t>
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CHAPITRE III
(1492-1493)
Desir de Guacanagaric de voir les Etranger§. — Invitation qu'il fait
a Colomb de venir mouiller en vue de sa bourgade. — Colomb
s'arrete k une autre bourgade a quelques milles de la sienne. —
II continue sa rout^. — Naufrage d'un des bAtiments de la flottille,
a la bale de TAcul. — Secours envoyes par Guacanagaric. — Sa
visile a bord du b^timent de TAmiral. Ses condoleances. II dine a
bord. -— II descend accompagn^ de Colomb. — Collation preparee
dans la maison du Cacique. Conversation avec I'Amiral. — Recrea-
tions apr^s le repas. — Colomb obtient la concession d'an terrain
et y construit une forteresse ti laquelle il donne le nom de « La
Nativiie » pour commemorer le jour de son arrivee dans ce lieu.
— II y place une garnison. — Instructions de Colomb a la garni-
son de la Nativite. — Visite d'adieux h. Guacanagaric. — Recep-
tion. — Jeux et danses des Indiens. — Exercices militaires des
Espagnols. — Depart de Colomb. — Oubli de ses recommanda-
tions. — Indiscipline des Espagnols. — Mauvais traitements infli-
ges par eux aux Naturels. — Mauvais effet de celte conduite dans
les autres parties de Tile. — Ligue formee contre Guacanagaric et
les Esjpa^nols de la Nativite, et dirigee par Caonabo, cacique de la
Maguana. — Escovedo et deux de ses compagnons surpris dans
une excursion sur le territoire de Caonabo, saisis et mis k mort. —
Expedition de Caonabo contre la Nativite. — Massacre des Espa-
gnols. — Incendie de la forteresse. Incendie de la bourgade de
Guacanagaric. — Combat livre par celui-ci ou il est defait et
blesfee de la main m^me de Caonabo — Retour immediat de Cao-
nabo dans son royaume.
Guacanagaric etait desireux de voir les etrangers
dont on lui avait fait tant de rapports merveilleux. Les
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80 HISTOIRE DES CAGIQUES D'HAill
ladiens qui les avaient devances dans le village du
Cacique, assuraient qu'ils reconnaitraient de loin leurs
vastes canots qui couraient sur la mer sans rames,
mais avec de grandes ailes blanches enflees par les
vents; et ils allaient sur les pics les plus eleves qui
bordent le rivage pour les decouvrir et les signaler a
leur maniere, dfes leur apparition.
La flottille vint mouiller; an grand regret de Guaca-
nagaric, a la distance de plusieurs lieues de son village,
mais d proximite d'un autre village oil elle fut accueillie
avec joie. Les b4timents avaient d peine jete Tancre
qu'une multitude dlndiens vinrent d bord en canots ou
d la nage. L'Amiral leur fit distribuer des presents en
retour des provisions qu'ils avaient apportees et donnees
de si bon coeur. 11 expedia ensuite d terre deux hommes
de son equipage charges de complimenter le gouverneur
du village. Celui-ci, par le retour des deputes, envoya
d TAmiral du coton en tissu et en pelotons files, des
fragments d'or et trois oies tres grasses.
Des messagers de Guacanagaric vinrent aussi en cet
endroit, dans un grand canot, d la rencontre des
strangers, lis demanderent d voir TAmiral d qui ils
remirent, de la part du Cacique, une ceinture qui avait,
an lieu de bourse, un mufle avec deux grandes oreilles,
la langue et le nez en or battu. lis lui dirent que leur
souverain Tinvitait et le priait d'approcher avec ses
vaisseaux de sa bourgade, et lui offrait d'avance tout ce
qu'il poss6dait.
Cette invitation fut si gracieuse que Colomb, pour y
repondre avec empressement, appareilla contre sa cou-
tume, un dimanche. Faute de vent, il ne put pas atteindre
le port oil il devait se rendre. 11 se fit preceder par ^ne
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fflSTOIRE BES CACIQUES d'hAITI 81
de ses embarcations qu'accompagnait le canot qui
portait les messagers du Cacique. Le canot indien,
marchant plus vite que la chaloupe etrangere, la
devanea at alia annoncer au Cacique les envoyes de
TAmiral. Le Cacique, suivi de toute la population de sa
bourgade, les regut sur le rivage, et les conduisit de la
sur une place preparee d'avance et parfaitement appro-
priee. 11 leur fitrendre de glands honneurs. Les Indiens
leur apporterent, k Tenvi, k boire et a manger, et leur
donnerent pour FAmiral des morceaux d'etoffes de
colon, des ^erroquets et de la poudre d'or. Le soir,
quand les Espagiiols voulurent se retirer, les Indiens les
accompagnerent en grand cortege.
A mesure que I'Amiral avangait vers le nord, il trou-
vait plus d'or ; les Indiens de ce quartier en donnaient
davantage en effet dans leurs echanges avec les Espa-
gnols. On lui avait fait esperer que Guacanagaric
mieux que personne lui ferait connaitre les lieux d'oti
Ton tirait ce metal precieux. On lui avait parle d'une
region de Test, qui confinait au Marien, comme le siege
principal de ces mines ; on avait prononce le nom de
Cibao, que Colomb croyait 6tre le Cipango de Marco-
Polo, et dont le souverain, assurait-on, avait des ban«
niferes toutes en or battu.
La flottille etait a renl^ree de la baie d'Acul lorsqu'un
calme plat la surprit dans la nuit du 25 decembre.
L'Amiral venait de quitter le pont pour aller prendre
un pen de repos. Tons les autres marins s'etant aussi
endormis, le timon fut abandonne a un novice. Ce
parage etait seme de recifs et de bancs de sable ; et, d
la distance de deux milles environ ou Ton etait du rivage
on entendait rugir les brisants. Tout h coup, le novice,
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82 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
sentant la barre du gouvernail engagee, se mit a crier.
Les courants avaient entraine le navire sur un banc.
L'equipage fut en un instant sur pied ; mais, pensant
plutot a fuir le danger qu'a le conjurer, il n'executa
rien de ce qu'avait commande TAmiral. Bientot le bati-
ment pencha d'un cote et s'ouvrit par les coutures.
Les eaux s'y precipiterent . II fallut Tabandonner. 11
submergea.
L'Amiral et son equipage se refugiferent a bord de
Tautre caravelle qui mit en panne le reste de la nuit, en
attendant le jour. Des messagers etaient deja partis
pour aller apportep la nouvelle de ce sinistre an Cacique,
qui avait fait a Colomb Tinvitation de venir mouiller
dans son port. Guacanagaric en fut si afflige qu*il
pleura. 11 envoya de suite du secours, et le lendemain,
au jour, la mer etait couverte de canots remplis d'in-
diens se dirigeant vers le lieu du naufrage. lis secon*
derent avec beaucoup de zele et de celerite le sauve-
tage des effets du navire, et les transporterent a terre
dans des maisons que le Cacique avait destinees a cet ^
ettet. lis firent eux-memes constamment la garde autour
de ces depots ; et jamais rien n'y manqua.
Guacanagaric avait envoye a plusieurs reprises quel-
qu'un de ces parents ou de son escorte faire des con-
doleances a I'Amiral et lui renoruveler Toffre de tout ce
qu'il possedait. II vint bientot lui-mfeme a bord. II
versait des larmes en abordant Colomb qu'il s'imaginait
inconsolable. Le calme et la serenite presque joyeuse
de son bote le frapperent d'etonnement et d'admiration.
Le sauvage concevait si peu qu'un homme fut capable
de tant de force d'ilme.
Le Cacique dina avec TAmiral ; apres quoi, ils se
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 83
rendirent ensemble k terre. Une collation y etait aussi
preparee dans les appartements du souverain indien.
Celui-ci se revetit d'une chemise et des gants que
TAmiral lui avail donnes. II paraissait surtout iaire
grand cas de ces gants, et ne cessait de regaifder
ses mains. Cette preoccupation ne Tempecha p^s,
durant le repas, de se livrer a une conversation tres
suivie avec son convive qui, de son cote, s'etonnait de
trouver dans un sauvage, a Tetrangete pres de son
costume de ce jour, tant d'affabilite, de dignite et de
distinction dans les manieres. On n'acquerait alors en
Europe ces qualites, a un degre si remarquable, qu'au
prix d'une education Ires liberale et en frequentant les
cours et la noblesse.
Guacanagaric exprima a Golomb combien il trouvait
admirable son courage dans le malheur, et lui avoua
qu'a sa place il eut ete inconsolable de la perte de son
navire, et qu'il n'eiit pas cesse de trembler devant cet
acte si manifeste de la colere de Z6mes. II lui dit que
s'il voulait rester avec lui et ne plus s'exposer aux
perils de la mer, il lui procurerait beaucoup d'or et lui
enseignerait les lieux oil il y en a en grande abondance.
II lui parla de sa premiere impression de terreur, de la
terreur de toute sa population, lorsqu'on annonga Tar-
rivee de FAmiral dans Tile. Qu'on avait cru d'abord
que lui et ses compagnons etaient des Garai'bes, mais
que des qu'il sut au contraire qu'ils etaient des envoyes
du ciel, il ne desira rien tant que de les voir et de les
avoir pour botes ; qu'il etait maintenant au comble de la
satisfaction. II parla en tremblant des Cara'ibes, et s'eton-
nait que son bote ne parut ressentir aucune crainte, au
ri&cit qu'ii faisait des horreurs qu'ils avaient commises.
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84- HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
L Amiral le remercia de sa sollicitude, de sa bonne
amitie dont il lui avait donne une preuve bien eclalante
en Fassistant si genereusement dans son infortune. II
lui cUt qu'il avait le courage du chr^tien, la resignation,
■:\'U\xe cette force d'dme que son bote admirait en lui,
le Oieu qu'il adorait, le seul et le veritable, Tinspire a
tons ceux qui professent son culte avec ferveur et se
confient en sa toute- puissance. Qu'il n'etait pas des-
cendu du ciel, mais qu'il accomplissait peut-6tre les
desseins" de la Providence avec foi et en toute humilite.
,i}ue son projet etait de vivre desormais an milieu des
Indiens, mais qu'it lui fallait auparavant retoumer au
pays de Castille, d'oii il etait venu, afin d'aller rendre
compte du succes de son voyage d ses souverains, les
plus puissants de la terre. II ajouta qu'il ne craignait
point les Caraibes, quelque terribles qu'ils pussent etre ;
qu'il etait certain de les vaincre et de les detruire ; quer
s'ils avaient des piques et des fleches de bois dur,
r^pee, le sabre, les lances et les fleches aux pointes de
fer acere du Castillan, etaient des armes autrement
puissantes. II fit voir ces armes au (kcique, et lui
expliqua aussi que les espingoles et les canons qu'il
avait vu debarquer de son navire naufrage lan^aient
une foudre aussi meurtriere que celle du ciel.
Des serviteurs attentifs attendaient la fin du repas,
et apporlferent au Cacique, aussitot qu'ils s aper^urent
qu'il avait fini de manger, des herbes odorantes avec
lesquelles il se frotta les mains avant de les laver.
Colomb le suivit, au sortir de la, dans un lieu, a quel-
ques pas de la maison, tout plante de grands et beaux
arbres. II y fit venir quelques-uns de ses compagnons
avec les armes dont il avait parle au Cacique, pour les
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HISTOIRE DBS CACIQUEB d'hAITI \85
essayer et lui donner une idee d6 leur puissance. Lf^s
Indiens, eurieux de ce spectacle, s'assemblerent ^n
foule. L'un des Espagnols, en tirant de Tare et een
frappant k chaque coup Je but, les emerveilla par s(jin
adresse. Les autres, armes d'espingoles, s'avancerdnt
ensuite. Apres avoir fait quelques evolutions, ^Is
chargerent leurs armes sous les yeux des sauvages c^ni
ne comprenaient rien 4 cette manoeuvre. A la premiere
decharge, ceux-ci tomberent tons a la ren verse.
lis en furent assurement quittes pour la peur ; mais
Teffet de ces excereices fut prodigieux sur T esprit des
Indiens. lis n'eurent pas de peiae a croire qu'en faisant
alliance avec les Espagnols, ils se procuraient des pro-
tecteurs formidables contre les Caraibes. Colomb profita
de rimpression de ce moment pour proposer d Guaca-
nagaric de fonder sur son territoire un etablissement oti
il laisserait une partie de ses gens, sous le pretexte
specieux de le defendre contre ses ennemis ; mais, en
r6alite, il saisissait Toccasion d'occuper un point impor-
tant de la cote, et d'y deposer le germe d'une colonie.
Le chef indien, ne soupQonnant rien de semblable dans
une proposition qui paraissait faite dans ses interets,
s'empressa de Taccueillir.
En exhortant I'Amiral et tons ses equipages a
demeurer avec lui, n'avait-il pas desire davantage ? et
n'etait-ce pas le moins qu'une partie de ses botes se
conformdt maintenant a son desir ? La seule chose qui
luiinspirat quelque defiance, on moins que cela peut-
^re, quelque ombrage, c'etait I'avidite des Espagnols
pi^ur Tor. Les sauvages avaient toujours attache un
certain prix k ce metal, puisqu'ils I'employaient comme
ornament ; mais ils etaient loin d'en faire le meme cas
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^•\^ HISTOffiE DES CACIQUES d'hAITI
ijMo les etrangers ; et Tardeur cupide qu'ils virent ceux-
mettre a le rechercher modera le desinteressement
i\\ t'C lequel ils le prodiguaient. lis commencerent des
■ovs a soupQonner qu'ils elaient possesseurs de richesses
(ju. ils n'avaient pas su apprecier. Guacanagaric regretta
(1 ivoir trop promis d'op d Colomb, et de lui avoir dit,
dans un moment d'effusion, que puisque ce metal
paj'aissait lui faire taut de plaisir, il Ten couvrirait
a\aut son depart. 11 ne tint pas la promesse qu'il lui
avail faite de lui indiquer les localites qui en renfermaient
. los mines, et s'emporta contre son neveu, un tout jeune
Aomme, qui eut rindiscrelion , en conversant avec
" TAmiral, de les lui reveler.
La Pinta s'etait separee de la flottille des le depart de
Cuba, et Tamiral ne la retrouva plus que sur sa route,
en retournant en Europe. Comment eut-il pu ramener
en Espagne, sur la plus petite caravelle, T equipage du
navire naufrage? Les Europeens, d'ailleurs, qui, depuis
Tevenement, avaient et^ laisses a terre, demandaient a
rester. Ils etaient tellement et sitotamoUis, que rien ne
semblait pouvoir les arracher desormais aux charmes et
a la nonchalance de la vie indienne. Ils abjuraient tres
volontiers Tausterite des mceurs europeennes et les
rudes labeurs de la mer pour Texistence qui s'ecoulait
si calmeet si exempte de soucis, sous le tiede et volup-
tueux climat des Antilles. Ils se passeraient aussi diffici-
lement que le sauvage du roulis du hamac, de la fumee
enivrante du cohiba, de la chasse dans les forets vierges,
de la p6che dans les grandes rivieres; et ils se livraient
avec le plus complet abandon aux jouissances d!un
amour sans chastete avec les belles et naives indiennes*
Le projet de Colomb, apppouve par Guacanagaric, de
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 87
construire nne forteresse pour la residence des Espa-
gnols, concilia la difficulte. Les materiaux etaient abon-
dants pour cette construction. On y employ a les debris
et tout rarmement du bdtiment naufragei Les travaux
furent pousses avec activite, et un fort, surmonte d'une
haute tour, fut bient6t eleve. L'amiral lui donna le nom
de La Nativity pour commemorer le jour de son arrivee
dans ce lieu. II y plaga trente-neuf hommes sous le
commandement de plusieurs officiers de confiance,
Diego de Arana, Pedro Gutierrez et Rodrigo de Esco-
vedo, en leur transmettant tons les pouvoirs qu*il avait
regus du roi et de la reine d'Espagne. II leur laissa, en
grande quantite, des marchandises qui avaient ete ache-
tees pour les echanges : du pain de biscuit, du vin et
autres provisions pour un an; une chaloupe, afin qu'ils
pussent, aToccasion, aller ala decouverte des mines d'or ;
des ouvriers, un 6crivain, un alguazil, un bon arq^ebu-
sier, un constructeur de navires, un tonnelier, un me-'
decin et un tailleur, tons, hommes de mer ; et enfin des
graines pour faire des semailles. 11 leur recommanda
vivement d'obeir a leurs chefs ; de n'oublier jamais le
respect et la deference qu'ils devaient an Cacique et aux
autres chefs indiens, si bienveillants pour eux en toute
occasion ; d'etre circonspects dans toutes leurs relations
avec les naturels ; de les traiter toujours avec indul-
gence et justice ; d'eviter soigneusement tout acte de
violence et tout sujet de dispute, et de mettre surtout
la plus grande discretion dans leurs rapports avec les
femmes indiennes. II les exhorta enfin a maintenir
parmi eux-mSmes.la plus constante union, et a ne ja-
mais franchir d'un pas, pendant toute son absence, les
limites du territoire ami de Guacanagaric.
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88 HISTOIRE MS CACIQUES D HAITI
Ces dispositions faites, Tamiral descendit une der-
niere fois A terre avec tout son equipage pour prendre
conge du Cacique. II fut re§u dans une grande maison,
pres du fort, qui avait ete cedee aux Espagnols. Une
estrade en nattes de palmier y avait etait preparee. Le
frere du Cacique y fit asseoir Colomb, et depecha un
indien de son escorte pour aiinoncer 4 Guacanagaric,
comme s'il n'eut rien su de Tarrivee de Tamiral, que
celui-ci etait venu lui rendre une visite d'adieux.
Guacanagaric accourut aussitot entoure de cinq Caci-
ques tributaires qui venaient d'arriver en mission au-
pres delui. Ilsportaientlous leurscouronnes, etavaient
une bonne representation. Guacanagaric s approcha de
Testrade et mit au cou de Colomb une grande plaque
d'or qu'il tenait a la main, lui presenta ensuite un
masque orne, retira de sa t6te sa couronne qui etait
d'or, j3e jour-ld, etla plaga sur celle de Colomb. Colomb,
de son cote, avait apporte avec lui plusieurs presents
destines au Cacique ; il lui remit une aiguiere avec un
bassin a laver les mains, attacha autour de son cou un
magnifique collier de pierres des Indes, le revfitit d'un
fort beau manteau d'ecarlate fine, lui fit chausser des
brodequins de couleur, et lui mit enfin au doigt un
grand anneau d^argent. Guacanagaric n'aurait pas cru
egaler la munificence de Famiral avec dix fois plus d'or
qu'il n'en avait donne. II portait d'ailleurs ces ornements
avec plus d'aisance et de grace qu'on ne pouvait Tattendre
d'un sauvage, et excitait Fadmiration bruyante de ses
sujets, Sur un signe qu'il fit, ceux-ci commencerent des
jeux et des danses qu'ils avaient coutume d'executer
dans toutes les occasions solennelles, ffiles ou visiter
ceremonieuses. lis n'avaient pas une autre maniere de
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 80
manifester plus vivement leur joie. Les Espagnols, d leur
tour, les gratifierent du spectacle d'une bataille simulee.
lis se •partagerent en deux petites troupes qui s'avan-
Cerent Tune centre Tautre. Elles se chcxjuerent, et
fucent bientot enveloppees dans un nuage de fu-
mees qu'epaississait un feu roulant d'arquebuses.
Aucune victoire ne couronna la lutte. Ces deux corps
d'armee se formerent ensuite en un seul pour donner
Tassaut au fort dont les batteries elaient prates a re-
poussep tbute agression. Une vive canonnade accueillit
les assaillants qui firent d'heroiques mais vains efforts
pour emporter La Nativite. L'artillerie du fort etait plus
puissante que leurs armes.
Le divertissement etait tout nouveau pour les indiens^
*et plus innocent qu'ils n'etaient disposes a le croire.
C'etait de la strategic, du bruit et de la fumee sans une
goutte de sang, verse meme par accident. Dans la pen-
s6e de Golomb, ii devait remplir le double but de les
rassarer contre leurs ennemis anthropophages, et de
leur inspirer une crainte salutaire des Espagnols qui
leur otat toute idee ulterieure de les attaquer, s'ils y
songeaient ; c'6tait un gage de siirete pour la petite co-
lonic. Enfin, une scene de tristesse succeda a ces r^-
jouissances. Les Europeens qui restaient et ceux qui
partaient se separerent en s'adressant des adieux tou-
chants. Guacanagaric lui-meme embrassa Colomb, les
larmes aux yeux.
Colomb n'etait pas plutot parti que ses recommanda-
tions furent oubliees. Les Espagnols de La Nativite s'a-
bandonnerent aux plus coupables exces. La desobeis-
sauce et Tindiscipline s'etaient introdu|tes dans leur
raog. Ghacun s'eloignait du fort qui n etait plus garde,
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92 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
ses sujets, surpris par une agression si soudaine,
avaient deserte leurs demeures et revenaient trop tard
opposer une faible resistance. Gaonabo lejs defit, et
blessa de ses propres mains leur cacique dans un
combat livre a la lueur de Tincendie de leur village. II
n'en resta pas une hutte debout. Toutes ces ruines se
conspmm^rent dans cette mfimenuit; el, avantle jour,
Gaonabo, assouvi de vengeance, reprenait le chemin de
son royaume.
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CHAPITRE IV
(1493)
Consequences du desastre de La Nativile. — Second voyage de
Colorab, decouverle des iles Caraibes. — Golomb recueille k bord
de la flotte une vingtaine d'Indiennes captives dans'ces iles. —
Arriv^e a La Nativity. — Comment. I'amiral apprend Tevenement
survenu pendant son absence. — Concordance de tons les recits
sur cet evenement. — Colomb descend h terre, visite les mines et
* se fait conduire a la demeure de Guacanagaric. — Visite du Cacique
a bord. — II est epris de Gatalina, Tune des captives. — Sa con-
duite parait suspecte a quelques compagnons de Colomb. — Le
Pere Boyle insiste aupres de I'amiral pour que le Cacique soit con-
signe a bord et puni du meurtre des Espagnols. — Refus de Co-
lomb. — Raison qu'il allegue. — Guacanagaric prend conge de
Taniiral. — Rumeur inaccoutumee sur le rivage un jour, au cou-
cber du soleil ; les Indiens s'y assemblent en foule, les Espagnols
ne devinent pas le but de cette agitation. — Evasion des Indiennes
pendant la nuit ; deux au trois seulement sont reprises ; les autres
ont le temps de regagner le rivage. — * Vaines recherches des
Espagnols pour les decouvrir. — • Guacanaric s'enfuit dans les
montagnes avec les captives evadees. — 11 forme le projet d'y ter-
miner ses jours, en abdiquant le commandement. — Ses eujets
vont Tarracher a sa retraile et le remettent a leur tete. — Les
persecutions de la ligue qui avaient cess6, pendant sa retraite,
recommencent. — Nouvelle invasion de Caonabo. — Bobechio est
entralne dans la ligue contre Guacanagaric par I'influence d'Ana-
caona. — Bobechio envahit le Marien. — L'amiral reldche dans
un port a douze lieues au dela de Monte-Christ, le trouve con-
venable pour un nouvel etablissement et y debarque sa colonic.
— Fondation d'Isabelle. — Alarme du peuple aborigene.
La plus faible nation du monde ne s'est jamais
laissee subjuguer paciiiquement. Le desastre de La
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94 HISTOIRE DES CAQQUES D HA'iTl
Nativile fut le signal de la lutte entre les conquerants
et les aborigenes. II affligera profond6ment Golomb.
Golomb avail tout fait pour Teviter ; il avait ete aussi
sage et aussi prevoyant que ses compagnons furent
imprudents et coupables. Quant a Guacanagaric, il
etait douloureusement affecte de Tincendie de son vil-
lage et du trouble soudain de la paix et des jouissances
de son r^gne; on ne saurait dire ce qu'ilredoutait le
plus, du ressentiment et des represailles de Golomb qui
Youdra peut-6tre s'en prendre k lui, malgre son inno-
cence, ou de la haine que Gaonabo et les autres
caciques avaient juree contre lui, haine dont il venait
d'eprouver un si terrible effet.
Si un hasard, soit de naissance ou de position,
n'avait place Guacanagaric a la t6te de sa peuplade, il *
eut ete incapable d'y aspirer. II etait plein de bonte,
sans doute, et il avait assez de sagesse et de justice
dans le caractere pour etre un chef de sauvages ; mais
il etait trop d^nue d'energie, et il lui manquait trop des
autres qualites qui font F ordinaire fortune des moindres
souverains. II ne pouvait se relever du coup qui I'avait
frappe ; il ne s'en releva jamais. — 11 etait dans une
cruelle perplexite, et il errait dans les bois oil il s'etait
retir6, ou il s'etait mal abrite, n'osant pas se recons-
truire de nouvelles huttes sur les cendres de son village
detruit.
Golomb etait parti cette fois de Gadix, avec dix-sept
voiles et un personnel nombreux et assorti, destine a
Textension de sa colonie; il transportait avec lui, en
grande quantite, les materiaux de construction qui ne
se trouvaient pas sur les lieux, des provisions, des
munitions de guerre et des objets d'echange. La petite
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAixI 95
armee d'audacieux Castillans qui Taccompagnait et qui
devait, dans ses previsions, suflire d proteger ses eta-
blissements, pourrait entreprendre, au besoin, la con-
qu6te militaire de Tile. G'etait la premiere fois que les
Indiens allait voir une cavalerie de centaures ; car, pets
plus que Tantique fiction de la Grece, ils ne feront de
distinction entre son cavalier et le fier quadfupede
andalou. Les chevaux et Tusage de les monter leur
etaient absolument inconnus. Les plus grands qua-
drupedes trouves alors dans les Antilles, ne depas-
saient pas la taille d'un chien. — Colomb explorait les
lies ignorees des Caraibes qu'il avait espere rencontrer
sur sa route, en la dirigeant dans les mers a Test
d' Haiti. II avait, en effet, decouvert Turuqiera ou Marie-
^ Galante, Ceyre ou Dominique, Avay ou Guadeloupe,
Burriquem ou Porto-Rico, et plusieurs autres. II avait
trouve Tune d'elles presque deserte, parce que les habi-
tants en etaient partis, pen de jours avant son arriv6e,
dans une multitude de canots pour aller s'approvisionner
de chair humaine. II y prit une vingtaine de femmes
indiennes captives, heureuses d'etre ainsi delivrees. II
approchait d'Haiti plein d'une joie impatiente de revoir
sa petite colonic. S'il ne s'etait arrete a ces dernieres
iles, il serait arrive a Nativite, suivant toute probabi-
lite, juste d tertips pour en prevenir le desastre. Enfin,
le 27 novembre, au soir, il y jeta Tancre. La flotte
mouilla h une lieue de terre, n'osant pas s'enfoncer.
davantage, la nuit, dans un port seme de tant de bas-
fonds et de recifs. L'obscurite etait si profonde qu'il ne
serait possible de voir que les feux allum6s au village
et au fort ; mais pas un feu, pas un bruit, pas un signe
de vie, Ge premier indice fut dej£i bien inquietant.
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06 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
L'amiral fit tirer deux coups de canon auxquels le fort
Qe repondit point. II attendit : personne ne vint a bord.
Les Espagnols de La Nativite ne pouvaient pas s^etre
absentes tous d la fois. Auraient-ils tous disparu ? —
C'etait le malheur qu'il pressentait, etlafinde toutesles
conjectures qui se faisaient autour de lui. Cette pensee
le remplit de tristesse. II se resigna, enfin, d passer
une longue nuit d'attente et d'angoisse.
Vers minuit, cependant, un canot, ou se trouvaient
plusieurs indiens, vint le long des navires, cher-
chant celui de Tamiral. lis voulurent voir Tamiral et
entendre sa voix, avant de monter a bord. Lorsque
celui-ci parut et leur parla, ils reconnurent bien la
voix qu'ils avaient entendue si souvent ; mais ils insis-
tferent encore pour le voir, afin d'etre bien certains que ^
ce fut lui-m6me. On apporta une lumiere dont on
eclaira la figure de Colomb. Alors ils monterent. lis
etaient envoyes par Guacanagaric. lis temOignerent a
Tamiral beaucoup de joie de le revoir. lis feignirent, a
plusieurs reprises, de ne pas entendre qu'on leur
demandait des nouvelles des Espagnols qui avaient ete
laisses a La Nativite. Presses de questions, il repon-
dirent que plusieurs etaient morts de maladie ou d la
suite de rixes qu'ils s'6taient livrees entre eux ; mais
que tous les autres se portaient bien. lis raconterent
que plusieurs caciques, a la suite de Gaonabo, etaient
, venus recemment incendier leur bourgade et attaquer
Guacanagaric qui avait ete blesse dans la melee ; et ils
ajouterent que, malgre sa blessure, le cacique se pro-
posait de faire sa visite d bord le lendemain. On s'etait
aperQU qu'ils s'exprimaient avec contrainte et s'abste-
naient de reveler de plus fdcheuses nouvelles ; on ima-
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 07
gina, pour les exciter d parler, de leur faire servir du
vin qu'ils trouverent delicieux et dont ils burent trop.
lis s'enivrerent bientot et ne purent plus articuler un mot.
Ils se jeterent, en cet etat, dans leur canot et s'en alle-
rent, au grand risque de se noyer.
Guacanagaric ne vint pas le lendemain. L'amiral des
cendit enfin a terre. G'est alors qu'il sut toute la verite.
II p£ircourut les lieux ou etait La Nativite ; c'etaient des
mines desertes. II n'y trouva d'abord aucun vestige
qui temoigndt que des Europeens avaient vecu en cet
endroit. Deux Indiens, les seulsqu'ilrencontrat, s'appro-
cherent de lui, et, tout en lui racontant les circons-
tances de revenement, ils le conduisirent dans un bois
ecarte oil ils lui montrerent, sous d'epais ombrages,
les fosses fraichement remuees de onze Espagnols qu'ils
y avaient inhumes. Ils affirmerent qu'il n'en avait pas
survecu un seul, et, avec une naivete involontair^ment
cruelle, ils dirent aux Espagnols qui versaient des
larraes a la vue de ces depouilles : ils se sont attire
eux-m^mes ce malheur. Celui-ci, en indiquant leurs
tombes, avait trois femmes ; cet autre, quatre. L'a-
miral fit benir ces tertres; de la il alia deblayer sous
ses yeux Templacement de La Nativite. On y pratiqua
des excavations en differents endroits pour voir si Ton
o'y decouvr j-ait pas Tor que les Espagnols auraient pu
trouver ou echanger, pendant I'absence de Tamiral, et
qu'ils auraient enfoui, en cas d'evenement, suivant sa
recommandation expresse. On ne trouva rien.
Plusieurs jours se passerent en explorations dirigees
sur divers points de la cote et dans Tinterieur, a quel-
que distance, dans le but de chercher un autre site
meilleur que celui de La Nativite, pour Tetablissement
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98 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
d'un fort et d'une nouvelle ville. Les Espagnols, dans
ces incursions, visiterent des cabanes isolees et eparses
dans les forfits d'alentour, et y trouverent des objets
tjui avaient appartenu d la colonic; ici, un manteau a
la mauresque qui avait ete conserve tel qu'il etait venu
de Gastille; la, des bas, des fragments de drap, une
ancre de navire, et, parmi ces objets, une horrible
relique, une tete d'homme, d'Espagnol apparemment,
cousue soigneusement dans une natte. lis decouvri-
rent aussi fortuitement la demeure de Guacanagaric.
L'amiral s'y fit conduire. 11 etait accompagne des. prin-
cipaux officiers de la flottille ; ils s'etaient tons vetus ce
jour-la du meilleur de leurs costumes, avec le soin et
Telegance qu'ils eussent mis pour descendre dans une
grande ville. Uamiral entra le premier, dans la cabane
du Cacique. Celui-ci etait couche dans son hamac, lit
indien, suspendu en Tair, tissu en coton et semblable a
un filet de nasse. Guacanagaric ne se leva point; mais,
de son seant, il fit le mieux qu'il put des demonstrations
de politesse. II s'etait preoccupe du moyen de conjurer
le ressentiment de Golomb qu'il croyaitfort irrite contre
lui, et lui avait reserve dans cette intention de Tor et
des pierreries. II s'empressa, avant toute chose, de lui
presenter environ huit marcs et demi d'or et 5 ou 600 de
pierreries travaillees de diverses couleur§. II dut croire
a Tefficacite de ses dons, en voyant Golomb lui parler
avec bonte et paraitre touche de ses souffrances qu'evi-
demment il exagerait. II s'emut aussi, sincerement ou
^non, en racontant a son tour, avec abondancede larmes,
le malheureux evenement de La Nativite.
L'amiral Tengagea a laisser visiter sa blessure par
un chirurgien d'armee qui etait avec lui et qui etait tres
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HISTOIRE DES GAQQUES D HAITI 99
habile, disait-il, dans Tart de guerir toute sorte de ma-
ladies. II y consentit sans difficulte ; mais comme il ne
faisait pas assez clair dans Tinterieur de la cabane, le
chirurgien lui proposa, si cela lui elait possible, de sortir
an grand jour, afin qu'il put mieux examiner la plaie.
II sortit immediatement, en s'appuyant sur le bras de
Tamiral auquel il dit, pendant qu'on enlevait les bandes
qui emmaillotaient sa jambe, que sa blessure avait ete
faite par une ciba^ c*est-a-dire une pierre. Ce n'etait,
en effet, qu'une contusion, mais il faisait mine den
beaucoup souffrir.
La conduite de Guacanagaric etait a tort celle d'un
suspect. L'emploi de ces petits moyens dont Tintention
visible etait de se racheter aupres de ceux a qui il avait
compte a rendre, ou d' exciter leur pitie, etait de nature
k inspire? le soupgon qu'il n'etaitpas entierement inno-
cent du meurtre des Espagnols. Aussi ceux des cora-
pagnons de Colomb qui n'avaient pas connu anterieure-
ment le genereux et bienveillant Cacique, et qui n'hesi-
taient pas a concevoir de lui une opinion contraire a
tons les sentiments qu'il avait d'abord inspires, le tin-
rent-ils pour traitre et coupable. Le plus convaincu de
ces derniers etait un moine violent et emporte, le Pere
Boyle. II etait fort indigne, et il manifesta a Tamiral
h"-meir»e son mecontentement de la lenteurque celui-ci
mettait a chfttier Tassassin des Espagnols. Cependant
Guacanagaric n'avait pas trempe la main dans le sang
de ces infortunes. II avait eu contre eux toute espece de
griefs ; et malgre son repentir amer de s'etre donne des
allies si incommodes etsi compromettants, il avait tout
snpporte avec une entiere resignation jusqu'a etre enfin
victime du desastre qu'ils avaient eux-memes et eux
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100 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
seuls provoque. Les apparences etaient contrelui; mais
il est bien yrai que le trouble de son imagination et de
son coeur lui otaitflfe courage d'etre sincere et confiant
dans son innocence.
Le pusillanime Cacique du Marien avait au plus haut
degre la passion des femmes. II en comptait plusieurs
deja entre lesquelles il partageait ses amours. Le plus
souvent il negligeait les soins de son royaume, et se
derobait aux importunites de ses devoirs de souverain
pour se Jeter dans les bras de cinq ou six odalisques
indiennes qui se disputaient a Fenvi les tendresses de
son lache coeur. Le chagrin de ses malheurs Tobsedait ;
il pensait, en abdiquant tout, hors Tamour, a aller au
sein d'une retraite profonde s'ensevelir dans Toubli et
les voluptes. On lui avait rapporte que Colomb avait
amene d'Ayay, plusieurs Indiennes, toutes egalement
belles comme si elles avaient ete choisies d'entre une
peuplade entiere, et que Tune d'elles, cependant, sur-
passait les autres tellement en beaute, que les etrangers
eux-m6mes qui seflattaient que les femmes deleur pays
etaient les plus belles du monde, ne cessaient de Tad-
mirer, et Tappelaient Gatalina du nom d'une celebre
Castillane. Gatalina etait fiere, bardie et passionnee.
Des femmes de ce caractere n'etaient pas rares parmi
les sauvages. On en trouvait communementa la, tAte
des peuplades ou des tribus, et souvent elles y acque-
raient plus de celebrite que les souverains de Tautre
sexe. Gatalina, sans aller plus loin, eut ete une plus
illustre et plus capable souveraine que Guacanagaric lui-
m6me qui etait tout epris d'elle deja sans Tavoir encore
vue, sur la foi de ses envoyes, parlementaires d'amour
et ministres de son goftt. II s'empressa d'alfer a bord
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 401
pour y. voir Catalina et ses autres compagnes bien plus
que pour reudre sa visite a Colomb. II fut accueilli avec
autant de politesse et d'attentions qu'aux meilleurs
jours de sa prosperite. On lui rendit les honneurs k son
arrivee. Une cgllation lui etait preparee ; il y prit part
avec moins de cette cordialite qu'il y mettait autrefois.
II ^taitj^isiblement distrait, et ne cherchait pas a s'en
cacher. II regardait avec indifference tous les objets
curieux de TEurope qu'on lui montrait. 11 n'y a que la
vue des chevaux qui Tarracha pour un moment d sa
distraction. 11 contempla pour la premiere fois avec une
admiration melee de crainte ces superbes coursiers qui
pietinaient dans les etroites.ecuries du bord, comme
s'ils etaient impatients de fouler le sol et de porter le
cavalier. Mais ce qui le preoccupait, c'etait de pouvoir
s'entretenir avec les Indiennes des lies Cara'ibes. 11 les
aborda enfin et se mit a converser affectueusement avec
elles. n parut plus que s'y plaire : il en etait joyeux et
ravi. Pendant qu'il s^oubliait ainsi, le Pere Boyle insis-
tait avec d'autres aupres de Golomb, pour que le Cacique
fut consigne a bord, arrete et puni. « L'occasion est la
meilleure qui puisse s'ofifrir, disait Timplacable moine,
Dieu le veut ! Le sang des viclimes poursuit le coupable
puisqu'il vient de lui-meme se livrer a leurs vengeurs. »
n causa presque une emeute dans les equipages, et
ebranla pour un moment ceux memes qui avaient le plus
de confiance dans la sagesse et le genie de Colomb.
Mais Colomb objecta avec le plus grand calme qu'il
n'avait pas la conviction que Guacanagaric fdt coupable ;
qu'en supposant meme qu'il ne f6t pas entierement in-
nocent, la sagesse et la politique lui coiiseillaient, au
lieu de sevir contre lui, de le convertir a de meilleurs
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102 HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI
sentiments ; que son but etait de prevenir le retctur d'un
nouveau desastre, de prendre ses precautions pour
fonder avee plus de succes un nouvel etablissement, et
qu'il craindrait, en ne faisant aucun sacrifice pour se
reconcilier des allies farouches et ignorants, des amis
egares, en employant inconsiderement la rigueur, de
reunir contre lui dans une hostilite commune et deses-
peree tons les habitants de Tile. Qu\u reste, s'il avait
cru urgent de frapper imagination des sauvages, en
infligeant un chatiment exemplaire a leur chef, il n'eut
pas eu la deloyaute de Fattirer a bord, de le faire
asseoir a sa table et de Tapprehender au corps traitreu-
sement ; il eut envoye des hommes armes a terre le
saisir au milieu mSme de ses sujets, et le lui amener
ici charge de fers, mort on vif.
Colomb, en sepronongant ainsi, calma aussitot Teff er-
vescence excitee^par le Pere Boyle. S'il ne reussit pas a
convaincre Fopiniatre ecclesiastique de generosite et de
prudence, il contint du moins son ardeur et ses desseins
de vengeance. Guacanagaric, soit qu'il comprit a Tagi-
tation dont il etait temoin qu'il eourait quelque danger,
soit qu'il fut r^ellement temps de se retirer, prit
conge de Tamiral, non sans s'ijiformer du jour de son
depart.
Tandis qu'il etait a bord et que quelques-uns des
etrangers tramaiqpt sa perte en sa presence, instruisant
en quelque sorte son proces, Taccusant, demandant sa
condamnation au supreme juge de sa conduite, a Tami-
ral qui se constituait son protecteur, il ourdissait de son
cote une innocente conspiration. II ne preparait rien
moins que Tevasion et Tenlevement des charmantes
prisonnieres des Espagnols. Une apres-midi, vers le
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HISTOIRE DES CACIQUES D'haStI 103
coucher du soleil^ une rumeur inaccoutumee se remar-
qua sur le rivage. II etait couvert d'Indiens. Les regards
et les gestes de cette foule tendaient vers les navires
qui paraissaient, on ne savait a quelle occasion, la cause
on le but de son tumulte et de son agitation. Get inci-
dent, tout inexplicable qu'il fut, n'etait pas de nature d
inquieter s6rieusement Tamiral. Aussi sb borna-t-il k se
mettre sur, ses gardes et h observer, attendant une
issue. La nuitvint; Tattroupement se dissipaou fut seu-
lement derobe a la vue par Tobscurite. Toute rumeur
d'ailleurs s eteignit. A une heure plus avancee les equi-
pages se reveillerent en sursaut par le bruit qu'occa-
sionna T^vasion des Indiennes. EUes s'etaient toutes
jetees a Teau, Catalina en tete, et gagnaient laterre a
la nage. Des canots arm6s de flambeaux furent aussit6t
diriges a leur poursuite. Deux ou trois seulement furent
reprises; les autres, d la faveur de Tobscurite, reussi-
rent a atteindreje rivage. Lelendemain,ramiral expedia
des emissaires vers le Cacique pour lui reprocher sa
felonie et lui enjoindre de renvoyer a son bord les In-
diennes dont il avait evidemment favorise la fuite. Ces
emissaires etaient accompagnes d'un detachement
d'hommes armes et devaient faire d'eux-mi&mes des
recherches partout ou ces prisonnieres pourraient s'^tre
cachees, les disputer, s'il le fallait, a leurs receleurs,
les leur arracher de vive force et les reconduire aux
navires. Mais ils firent durant toute une journee de
vaines perquisitions ; ils ne rencontrerent pas une ame
a qui parler, et toutes les cabanes qu' ils avaient visitees,
celle du Cacique la premiere, etaient vides.
Guacanagaric s'etait retire avec Catalina et ses autres
femmes dans des montagnes inaccessibles, avec le pro-
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104 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
jet d'y terminer ses jours, a Tabri des vicissitudes du
souverain pouvoir, et se flattant d'en finir ainsi avec les
malencontreux etrangers et de se derober aux persecu-
tions des caciques qui s'etaient ligues contre lui.
Mais soit qu'il fut las bientot de cette vie de mollesse
et de solitude, soit que ses sujets, soufirant trop de
Tabandon dans lequel il les avait l^isses, Tallassent cher*
cher au fond de sa retraite pour lui faire reprendre les
renes du pouvoir, il retourna dans son ancienne resi-
dence quelque temps apres le depart de Colomb. II ren-
tra dans les bonnes graces de TAmiral avec lequel il
entretint de nouveau les rapports de la plus etroite alliance.
Sa retraite et son abdication momentanee avaientpresque
desarme ja colere de ses ennemis ; ses sujets n'etaienl
plus inquietes dans leur delaissement, et son territoire
avait cesse d'etre envahi. Mais son retour ralluma aus-
sitot les persecutions ; a tout instant, il etait assailli de
divers cotes. Caonabo, dans une de ces invasions qu'il
dirigeait encore en personne, faillit s'emparer de lui et
lit prisonni^re une de ses femmes. Le cacique du Xara-
gua, le plus pacifique, sans etre pour cela le moins vail-
lant des Caciques d'Haiti, s'etait, jusque-14, tenu en
dehors de la ligue contre Guacanagaric, malgre les ins-
tigations personnelles de Caonabo. Celui-ci, n'ayant pas
reussi a obtenir sa participation qui etait jugee d'un
grands poids, a cause de la contiguite de son territoire
d'un cote oil Tennemi commun pourrait trouver un
refuge et des secours assures, en laissa le soin a Ana-
caona, sonepouse et sa soeur de Bohechio. Si Guacana-
garic avait ete un ennemi plus habile et plus entrepre-
nant, il eut pu gagner d sa cause Bohechio qui, par son
caractere, ses inclinations et ses moeurs douces et hos-
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HISTOIRE DES CAaQUES D HAITI 105
pitalifepes, fut devenu aisement Tallie et Tami des Espa-
gnols; il eut oppose 4 la coalition des Indiens de Test
un rempart formidable, appuye, d'nne part, sur les
Europeans etablis nouvellement dans le nord-est, et,
de Tautre, sur ce vaste territoire de Touest et du sud,
le plus populeux, et dont les habitants etaient,, sans
contredit, les plus intelligents et les plus sociables de
toute Tile. II n'en fut rien. Anacaona avait de Tascen-
dant sur son frere, elle le vit dans de frequentes confe-
rences et parvint, en y employant toutes les ressouroes
de son adresse ingenieuse de femme et de femme supe-
rieure, a lui monter I'imagination et a souffler dans
son ccBur la haine et Texasperation. Bohechio envahit a
son tour le Marien, brula plusieurs de ses villages ; et.
dans une derniere incursion qu'il poussa jusque sur les
limites de la residence de Guacanagaric, il tua une
autre de ses femmes qui se laissa immoler pour favo-
riser la fuite de son epoux.
Golomb avait quitte La Nativite immediatement apres
Taventure de Gatalina et de ses compagnes. II ne pou-
vait pas tarder da vantage k debarquer sa colonie, car
elle souffrait considerablement de tenir si longtemps
la mer. Aucun des rapports fails par les differentes
missions qu'il avait expediees pour chercher un site
convenable ne Favait satisfait. II resolut de partir avec
toute la flotte, et de faire en personne les explorations,
en parcourant la cote nord-est dont il avait deja exa-
mine une partie d'assez pres a son retour en Espagne.
II Favait a peine remontee a douze lieues au deld de
Monte-Ghrist qu'il fallut chercher un refuge dans un
port un peu sur contre de mauvais temps qui rendaient
sa navigation dans ces parages inconnus de plus en
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i06 HISTOIRE DES CACIQUES d'haItI
plus perilleuse. II entra dans celui qui, a ce moment,
etait a sa porlee. Un choix delibere ne Teut pas mieux
^ervi que ce hasard. II y trouvareunis tousles avantages
qui auraient determine sa preference apres le plus mur
examen. line rade spacieuse defendue par la nature,
oil se jettent deux rivieres, Tune grande et Tautre
petite, charriant Tor dans leur sable ; entire ces deux
piviferes, la meilleure position possible pour asseoir une
ville ; des bois de haute futaie et des pierres pour les
constructions en abondance ; et, a proximite, le Gibao.
L'Amiral debarque aussitot sa colonic, personnel et
materiel : le plan de la ville est dresse, les rues tra-
cees et les travaux d'edification commencent avec cele-
rite. Une eglise, une maison d 'administration et la'
demeure de TAmiral sont bdties en pierre ; puis, autour
de ces edifices s'elevent des maisons de construction
legfere en bois. Telle est la premiere ville fondee dans
le Nouveau-Monde. Colomb Tappelle Isabelle du nom
de son illustre patronne. Les sauvages accoururent de
tons cotes assister h ce spectacle merveilleux du genie
des Chretiens. lis admiraient la superiorite de ces
hommes, leur vigueur et Tactivite de leurs travaux, et
ils etaient surtout enchantes de la nouveaute de lout ce
qu'ils voyaient ; ma is ce qui commande notre admira-
tion, k nous, enfants de cette civilisation chr6tienne que
n'egale aucune autre, c'est Tintrepidite de la science et
de la foi qui vont, unies ensemble, implanter une cite,
sur un point a peine decouvert d'un vaste hemisphere
•encore ignore. La Croix, ce signe de la redemption de
rhumanite, est aussi le signe de la decouverte du Nou-
veau-Monde. Colomb la plantait d^ile en ile, d mesure
que les horizons nouveaux s'ouvraient devant lui; elle
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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 107
brille enfin sur la Tour d'une premiere eglise. Chaque
fois que la cloche y sonne, elle appelle de loin les sau-
vages etonnes qui viennent en foule, assistent aux
messes, imitent ce que font les Chretiens, se signent,
s'agenouillent, se levent, se recueillent comme eux. Ne
croyez pas qu'ils songent pour cela d abjurerleurs dieux
et leurs cavernes saerees. lis s'empressent aussi de ravi-
tailler la ville naissante; ils y apportent Tor, les ajes,
I'igname, le coton, et ce que les Espagnols appelaient
deja le tabac, ety etablissent un marche d'echange : ils
auraient mieux aime cependant Tassieger et la detruire.
La fondation d'Isabelle repand une profonde alarme
dans tout le peuple aborigene. Les hostilites grondent
et la lutte se prepare.
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CHAPITRE V
(1494)
Fievres resultant du climat et de la fatigue des travaux de la fonda-
tion d'Isabelle. — Colomb tombe malade. — Plainte^ des Espa-
gnols centre lui. — Grainte d'une disette. — L'Amiral soumet les
Indiens des environs d'Isabelle a une imposition de vivres. — II
envoie Alonzo de Onjeda explorer le Cibao. — Caractere d'Ojeda.
— Son depart. — Son retour. — Rapport favorable sur les lieux
qu'il a visites. — Echantillons d'or trouves dans leslits des rivieres.
— Conspiration de Bernard Diaz et de Firmin Gedo decouverte ;
les complices punis : les principaux auteurs envoyes en Espagne
pour y etre juges. — Excursion de Colomb dans la Vega et le Ci-
bao. — Colomb b^tit une forterresse, a laquelle il donne le nom de
Saint-Thomas, sur le territoire du Cacique de la Maguana. — 11 y
laisse une garnison commandee par Pedro de Margarit. — Retour
a Isabelle. — Etat de la colonie, — Intrigues des ennemis de TAmi-
ral. — Caonabo se dispose aussitot a assieger Saint-Thomas. —
Antipathie de Caonabo contre les Etrangers. — Origine de ce
Cacique. — Comment il devint le souverain de la Maguana. —
Organisation d'une armee a Isabelle . — Envoi de secours a Saint-
Thomas. — - Alonzo de Ojeda remplace P. Margarit au commande-
ment de Saint-Thomas. — Ce dernier a mission de faire le tour de
Tile avec des forces militaires. — II est mecontent. — II conduit sa
petite armee dans la Vega ou il sejourne, en violation de ses
instructions. — II autorise le desordre de ses soldats et meconnait
Tautorite de Diego Colomb, frere de I'Amiral, place a la tete de la
colonie pendant I'absence de Colomb parti pour Cuba. — Margarit
abandonne sa troupe indisciplinee et rentre k Isabelle. ~ Les Espa-
gnols se repandept par bandes dans cette plaine ; exercent des
depredations et poussent les Indiens a la revolte. — Guatiguana,
Cacique tributaire de Guarionex, s'insurge. — II massacre les Espa-
gnols et assiege une petite forteresse, Magdalena, ci proximite de
son village. — D'autre part, incidents sur la route d'Ojeda, pres du
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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 109
Rio del Oro. — Altaque de Saint-Thomas par Caonabo. - Ne reus-
sissant pas a emporter la forteresse d'assaut, il Passing e. — Priva-
tions endurees paries assi6ges. — Beau trait d'Ojeda. — ^Lev^e du
siege. — Les communications de Saint-Thomas avec Isabelle se
retablissent. — Caonabo explore clandestinement les environs de
cette ville. — Retour de Cblomb de Cuba. — Etat dans lequel 11
retrouve sa colonic. — Sa maladie. — Visite de Guacanagaric. —
Veritables motifs de cette visile. — Envoi de secours a Magdalena.
— Massacre des bandes de Guatiguana. — Ce dernier se r^fugie
aupres de Guarionex pour ne pas 6tre pris. — Protection dont
Guarionex le couvre,. — Dispositions du Cacique de la Magna
envers les Espagnols. — Deputes envoyes vers lui par Colomb. —
Leur reception. — Menagements de Colomb. — Secrete pensee de
Guarionex. — Colomb fait demander au Cacique de la Magua la
main de sa fiUe pour Diego Colomb, interprete de la colonic, et la
concession d'un terrain pour Tedification d'une forteresse. — Fon-
dation de la Conception de la Vega. — Colomb con^oit le projet de
s'emparer, par stratag^me, de la personne de Caonabo. — L'execu-
lion en est confiee ti Ojeda. — Colomb s'intitule ou est appele Gua-
miquina. Cacique des Espagnols. — Ojeda exec^le sans retard sa
mission. — Capture de Caonabo. -^ II est conduit k Isabelle,
charge de fers. — Fermete de ce Cacique dans le malheur. —
Manicatoex, son frere, tente de le vjenger. — Nouvelle atlaque de
Saint-Thomas par le frere de Caonabo. — Nouvel echec des In-
diens. — Caonabo, embarque pour TEspagne, perit en route.
Si les Espagnols avaient su jusqu'a quel point le cli-
mat chaud et humide d'Haiti etaif mortel aux habitants
des regions froides, peut-6tre qu'ils eussent modere leur
activite laborieuse. Apres les fatigues d'un long sejour
sur mer, ils s'etaient livres avec trop d'ardeur aux
penibles travaux de Tetablissement d'une ville. Les
fievres fondirent sur eux et en moissonnerent un grand
nombre. Colomb lui-meme tomba gravement malade.
Les souffrances irritent et rendent impatient. Bientdt
desplaintes s'eleverent de tons cotes contre Tetranger,
le Genois qui n'avait point d'entrailles pour des Espa-
gnols, et qui les avait conduits si loin de leur patrie,
pour les immoler a son ambition et a sa foUe cupidite.
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no HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
On disait qu'il n'y avail ni or, niperles, nidenrees dans
ces contrees qui pouvaient bien rester ignorees et qui
n'etaient habitables que pour des sauvages abandonnes
de Dieu, sans foi, ni loi. Les provisions apportees
d'Europe etaient presque epuisees, etles vivres du pays
devenaient chaque jour plus insuffisants. C'etait le pire
des malheups que cette perspective d*une disette si pro-
chaine ; et pour pen qu'une telle situation se prolon-
geat, la colonic d'Isabelle tombait dans la detresse et la
revolte.
L'Amiralne puty obvier'quepar des expedients et des
diversions. II obligeales Indiens des environs dlsabelle
a augmenter leurs cultures, et les soumit-d'abord a une
imposition de vivres, premier acte^ de cette oppression
sans relache qui devora en moins d'un demi-siecle toute
la race conquise. Puis il confia la difficile mission de
penetrer sur le territoire de Caonabo, a la recherche de
Tor du Cibao, a Alonzo de Ojeda, jeune homme d'une
famille noble de la Nouvelle-Gastille qui I'avait accom-
pagne a ce second voyage. Ojeda, quoique de petite
taille, dit un auteur, etait bien fait ; il etait d'une force
et d'une activite etonnantes, d'un esprit eleve, d'une
fierte de regard qui suppleait a son defaut de stature/
Gracieux cavaher, excellent pieton, il etait habile ama-
nier toutes les armes, et s' etait fait remarquer par son
extraordinaire dexterite pour les tours de souplesse et
d'agilite. II partit a la tete d'un detachement d'elite.
Apres deux jours de marche, il gravit des mornes eleves
d'ou il eut le spectacle, avant d'y descendre, de la
magnifique plaine de la Vega ; elle etait semee dB vil-
lages indiens et sillonnee en tons sens de rivieres et de
cours d'eau courant etmurmurant sur des sables dores.
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HISTOIRE DES CAQQUES d'hAITI HI
entre des rives toutes boisees et fleuries. II poussa sa
reconnaissance jusqu'au Cibao, montagne rocheuse,
comme Tindique son nom, et en visita plusieurs loca-
lites. II eut soin partout sur son passage de ne pas
effrayer les sauvages, en les rassurant pap de visibles
demonstrations de paix et d'amitie; et partont il fut
accueilli et traite avec une bienveillance apparente, car
une active propagande aviait dej^ rendu ces populations
hostiies sans retour aux etrangers. Ojeda, cependant,
passa plusieurs jours au milieu d'elles, allant de village
en village, et ramassant des echantillons d'or dans les
lits des rivieres. Au nombre de ceux qu'il rapporta a
Isabelle, oil son retour etait vivement attendu, il s'en
trouva un pesant, dit-on, neuf onces. Les preuves bril-
laient, et pourtant les incredules ne se tinrent pas pour
convaincus. Colomb dut repeter en personne Texpe-
rience. Mais au moment de partir, il decouvrit une cons-
piration dont un Bernal Diaz, controleur de la flotte,
etun Firmin Gedo, espece de chimiste, etaient les chefs,
Leup projet etait de s'emparer de plusieurs navires dans
le port et de retourner en Espagne, en y ramenant tons
les mecontents qui voudraient les suivre. Ge qui attira
I'attention sur eux et les trahit, ce fut leur insistance a
discrediter les resultats de la mission ' d'Ojeda. Us
disaient ouvertement que ces echantillons ne prouvaient
pas qu'il y eut des mines dans le Cibao; que cet or
avait ete probablement importe dans Tile, que toutes les
peuplades indiennes que Ton pouvait rencontrer en
avaient plus ou moins quelques parcelles d donner ou a
echanger; qu'il etait faux que Ton en trouvat a profu-
sion dans le lit des rivieres. Quand il y en aurait des
mines, ajoutaient-ils, qui assure qu'elles sont riches et
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il2 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
abondantes ? Et Firmin Cedo se faisait fort, en analysant
quelques-uns de ces echantillons, de prouver que le
metal, loin d'etre pur, etait de fort mauvais alliage. lis
furent bientot denonces. Cette circonstance ajourna de
quelques jours le depart de Colomb. 11 fit arrfiter Diaz,
Cedo et leurs principaux complices ; il punit de mort
les plus compromis d'entre ces derniers. Quant aux deux
chefs de la conspiration, il les expedia captifs en
Espagne pour y Ure juges.
II sortit d'Isabelle k la tete de quatre cents hommes
dont le tiers au moins etait monte. II etait aussi accom-
pagne de plusieurs Indiens. II suivit la m6me route
qu'Ojeda; Tabsence de chemins rendait sa marche
des plus penibles. Pour franchir montagnes et vallees,
les cavaliers etaient obliges de mettre pied 4 terre, et,
de concert avec les pietons, de se frayer la voie le plus
souvent avec le sabre et larapiere, au travers d'un epais
fourre de lianes et d'arbrisseaux. L'Amiral atteignit
enfin la Vega qu'il avait admiree avec transport sur les
mfimes sommets ou s'etait arrete Ojeda, et traversa les
villages indiens enseignes deployees et trompettes son-
nantes. Cette demonstration de force, les chevaux que
la plupart des Indiens voyaient pour la premiere fois,
ce bruit qui retentissait au loin de pas, de galop, de
clairon et de clique tis d'armes, tout semait la terreur
au-devant de la troupe expeditionnaire.
Les Indiens, 4 son approche, couraient s'enfermer
dans leurs huttes dont toutes les portes etaient barri-
cadees par des treillages de roseaux faits a ia hMe, mais
solidement. C'est a peine si autour de ces demeures
fermees et silencieuses, comme si elles avaient ete
desertees, rodaient quelques oies criardes et des chiens
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HISTOIRE DES CAGIQtTES D HAITI 113
muets. L'Amiral, s'apercevant du mauvais effet de sa
jactance militaire, fit taire la trompette, reployer les
enseigaes, et poursuivit desormais sa marche en silence.
II revint sur ses pas, sejourna plus ou moins dans les
villages, envoy a les Indiens de sa suite rassurer les
cabanes, et y apporter des paroles de paix et d'amitie.
Alors seulement, on vit les Indiens sortir et se montrer
pen a pen, et se meler bientot sans orainte d la troupe
espagnole. II fut bien regu des Tabord dans tons les
villages ou il ne fit pas une entree bruyante. Uun de
ces villages etait situe sur les bords du Yaqui ou Nicaya-
gua, riviere trop profonde et trop rapide pour Hve
gueable : il la traversa dans les canots des Indiens. A
mesure qu'il avangait vers les regions- du Gibao, le sol
changeait d'aspect ; il devenait plus aride. Ce n'etait
plus le mfime luxe de vegetation ; plus de grandes forets ;
la fameuse montagne cernait Thorizon de ses immenses
lignes de rocs ; et, si les grands ruisseaux et les petites
rivieres que les explorateurs franchissaient encore de
distance en distance, avant d'atteindre les premieres
collines, avaient moins de verdure, d'aromates et de
fleurs sur leurs rives, ils roulaient en revanche plus de
paillettes et de cailloux d'or dans leur limon.
Le Gibao est au centre de Tile. Ses plus hauts .som-
mets, que Ton a nommes les cretes, sont groupes a
leur tour au milieu de nombreuses branches qui se
prolongent dans des directions diverses comme-les raies
d'une vaste roue. Entre ces branches se deroulent des
vallees et des plaines, les unes plus fertiles que les
autres. G'est dans un de ces ecartements, au sud-ouest,
que se trouvaient situees celles ou le cacique Caonabo
avait sa residence. A Tendroit oh est aujourd'hui le
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il4 HISTOIRE-DES CACIQUES D HAITI
bourg de Saint-Jean, existait une bourgade populeuse,
capitale de la Maguana. Or, apres avoir gravi la chatne
de ces montagnes qui court le plus au sud-ouest, TAmiral
entrait au coeur meme du territoire de Gaonabo, impla-
cable ennemi des etrangers, le destructenr dela Nativite.'
II suivit le cours d'une petite riviere qui se precipite
sur le versant de cette chaine, et s'arreta en un endroit
de la plaine ou elle decrit un fei* a cheval autour d'une
eminence. 11 y batit en bois un fort qu'il appela Saint-
Thomas. Le lieu etait bien chbisi, car il y avait la de
Tor en plus grande quantite qu'ailleurs, et le nom de
Saint-Thomas donne par TAmiral a la forteresse consa-
crait rincredulite enfin convaincue de ses compagnons
qui ne pouvaienl plus douter qu'il y eut des mines de
ce metal dans Tile. L'Amiral y laissa une garnison.de
quatre-vingt-dix hommes environ sous le commandement
d'un Pedro Margarit. Entre autres instructions prescrites
aux garnisonnaires, il leur fut expressement commande
de traiter les Indiens avec douceur, de respecter leurs
femmes et leurs fiUes, de ne rien exiger d'eux, ni or, ni
vivres, pas meme a titre d'ecfiange, de peur qu'ils
n'abusassent bientot leurs botes, ainsi qu*il en etait
arrive a La Nativite, et qu'ils ne leur fournissent le
moiudre pretexte de plainte. Puis il retourna a Isabelle.
La colonie etait dans un affreux etat de desordre et
d'anxiete ; Fanimosite contre Golomb y etait au comble,
et le pere Boyle en etait le plus ardent instigateur. Les
ennemis de FAmiral avaient, en Europe, dans le sein
de la Cour, des protecteurs puissants qui appuyaient
aupres du Roi et de la Reine leurs plaintes et leurs
accusations. Chaque illusion degue, chaque navire qui
revenait du Nouveau- Monde k vide, et que Ton s'atten-
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 115
dait a voir charge de richesses, leur donnaient gain de
cause. — L or etait enfoui, il fallait le temps de Tex-
traire par le travail de Texploitation des mines; les
epices et des denrees croissaient spontanement et
eparses sur le sol vierge, et exigeaient, pour devenir
abondantes et se recueillir en quantite notable, la cul-
ture et le labeur agricole; ce n'etait pas \k assurement
ce qu'avaient rSve les colonisateurs, ni les promoteurs
et les patrons deTentreprise. Qolomb expiera bien cruel-
lement leur desenchantement et le malheur de n'avoir
pas trouve des tresors tout amasses , ou pouvant Tetre
sans peine, pour les verser, comme il Tavait temerai-
rement promis, aux pieds de Leurs Majestes. Ce me-
^compte, veritable cause de ses infortunes et de son mar-
tyre, rejaillit aiissi dans ses fatales consequences sur les
pauvres Indiens. C'est pour satisfaire a Fesprit de cupi-
dite exigeante et de persecution de ses ennemis que
Colomb derogea sitot a ses vues genereuses de con-
vertir au christianisme et de civiliser les peuples de sa
conquete. Le premier, il commenga k les traiter en
esclaves. Les Indiens furent assujettis a des travaux au-
dessus de leurs forces et de leur aptitude pour acquitter
d'6normes tributs de poudre d'or, de coton et de tabac
qui composerent les premieres exportations de Tile, et
pour extraire de mines profondes le metal qu'ils se
contentaient avant cela de pecher dans le lit des rivieres.
Intolerable oppression ! et cependant les successeurs de
TAmiral enidevaient combler la mesure !
Les pau\^es ludiens ! quand ceux des ehvirons d'lsa-
belle y apportaient leurs contributions de vivres, dont le
contingent etait continuellement augmente sous pretexte
qu'il n'6tait jamais suffisant, ils demandaient naivement
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14 6 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
aux Espagaols jusques a quand ils resteraient dans le
pays, et faisaient des voeux pour leur plus prochain
depart. Naturellement sobres et vivant de peu, ils trou-
vaient que leurs botes, qu'ils ne croyaient pas encore
des conquerants, faisaient une trop grande consommation
de nourriture ; ils avaient remarque qu'ils etaient d'un
app6tit insatiable, et ils redotitaient qu'ils ne causassent
une famine dans I'lle, en y sejournant trop longtemps.
Ces apprehensions ne justifiaient que trop aux yeux
des Indiens la haine de Gaonabo contre leurs botes. II y
en eut peu a qui elle n'avait paru d'abord pour le moins
anticipee. Des le premier moment, ce Cacique avait
accueilli avec defiance les bruits que les Indiens propa-
geaient eux-memes de la bonte et de la generosite deg
strangers qu'ils faisaient beatement descendre du ciel.
II passa vite de la defiance a la plus apre animosite. Tout
ce qtfon avait pu rapporter de merveilleux, a leur sujet,
n'excita jamais sa curiosite de les voir. II craignait ces
ennemis et la seduction de leurs presents. II ne voulut
jamais avoir avec eux aucune sorte de relations. Pres-
-sentant en eux les futurs conquerants de son tie et les
bourreaux de sa race, il fut le premier a les abliorrer.
Gaonabo etait d'origine caraibe. II vint en Haiti k la
suite d'une invasion, et y resta. Done a un haut degre
de I'adresse, de I'energie et du courage caracteristiques
des habitants des petites lies, il acquit aisement de
Tascendant parmi les Haitiens, et leur apprit bientot a
se defendre contre les agressions de ces anthropo-
phages dont il fjiisait naguere partie. Ses exploits popu-
lariserent son nom ; il devint ou il se fit Gacique de la
Maguana, et epousa, comme on Ta vu, la soeur de
Bohechio.
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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI H7
Tous les Indiens interroges par Ojeda et par Colombo
pendant leur incursion, sur le lieu ou pouvait se trouver
Gaonabo, s'accordaient k repondre qu'il etait dans le
Niti, Tune des provinces de son royaume. II etait invi-
sible ; mais il faisait epier les moindres mouvements
des etrangers. II les laissa construire leur forteresse,
et se promit, d la premiere occasion favorable, de la
surprendre et de la saccager.
Golomb etait 4 peine rentre a Isabelle, qu'un courrier
vint, en toute h^te, de Saint-Thomas, lui annoncer que
le Cacique de Maguana se disposait d attaquer la forte-
resse.
Voici comment la garnison s'apergut du commence-
ment des hostilites. EUe etait en fort bons rapports avec
les Indiens da voisinage. Ceux-ci venaient frequemment
au fort se m61er aux Espagnols et leur apporter, de bon
gre, des provisions de vivres et de fruits ; et les Euro-
peens, a leur tour, allaient librement a leurs villages ou
ils passaient souvent des nuits entieres a danser avec
eux dans leurs cabanes, accompagnant leurs chants et
leurs tambours, de la musique aussi ravissante que
nouvelle pour ces sauvages, de leur^ petites gui tares ou
mandores. Tout a coup, ces relations amicales s'inter-
rompirent; les visites des Indiens cesserent, et les Espa-
gnols surent bientot, par des emissaires, que les vil-
lages etaient deserts et que toutes les cabanes en etaient
fermees et abandonnees. Tel etait Teffet des ordresxie
Gaonabo. Le Cacique avait prescrit cette rupture et en-
joint de ne faire quartier a aucun Espagnol.
Golomb prit occasion de cette circonstance pour
mettre une arm^e en campagne. Tout ce qui etait valide
4 Isabelle fut appele sous les armes. L'armee mise sur
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118 HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI
pied se trouvait composee de deux cent cinquante ar-
chers, cent dix arquebusiers, seize cavaliers et vingt of-
ficiers. Ojeda devait la conduire a Saint-Thomas dont
il prendrait le commandement, a la place de Pedro Mar-
garit qui se mettrait a sa tete pour faire le tour de Tile
et explorer les territoires de tous les caciques. II partit
d'Isabelle sans retard. Arrive pres d'une des rivieres
qui traversent la Vega, et sur les bords de laquelle
etaient situes deux villages Indiens, il apprit que trois
Espagnols, revenant de la forteresse, avaient ete entie-
rement devalises par cinq Indiens que le chef d'un de
ces villages avait envoyes pour les aider a passer Teau.
Ge Cacique, au lieu de punir les voleurs, avait partage
leur butin. Ojeda parvint a se saisir de Tun d'eux ; il lui
fit couper les oreilles sur la place publique.du village,
et s'empara du Cacique et de son neveu qu'il envoya
enchaines a TAmiral. Les prisonniers arrivelrent a Isa-
belle, suivis du Cacique du village voisin qui venait im-
plorer leur pardon. Celui-ci supplia TAmiral de leur
faire grace en faveur des nombreux services qu'il avait
rendus aux Espagnols. Mais TAmiral lui reprocha avec
vehemence son intercession pour des coupables d'un
crime qu'ils punissaient eux-memes avec la derniere
rigueur ; et, paraissant n'en tenir aucun compte, il or-
donna qu'ils fussent aussitot conduits hors de la ville,
ayant les mains liees, et, la, que leur crime fut proclame
a haute voix, et qu'ils eussent la tete tranchee.
Le Cacique les accompagna en se lamentant jusqu'au
lieu du supplice; et, au moment de Texecution, ses
larmes et ses supplications redoublerent. Alors seule-
ment TAmiral se laissa flechir. Les prisonniers furent
delies et renvoyes en liberte.
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 119
- Presque au m6me instant, un cavalier espagnol arriva,
et raconta qu'en traversant le village du Cacique captif,
il avait trouve cinq Espagnols au pouvoir d'une multi-
tude furieuse qui allait les mettre en pieces ; qu'il s'etait
precipite avec son cheval au milieu dela m61ee, avait
foule plusieurs sauvages sous les pieds de son coursier,
blesse et tue d^autres d coups de lance, et que, les ayant
mis sans peine en fuite, il avait delivre ses compa-
triotes. II les ramenait en triomphe.
Apres rincident du Rio-del-Oro, nom donne par les
Espagnols a la riviere qui baigne les deux villages in-
diens, Ojeda s'etait immediatement remis en marche.
Arrive a Saint-Thomas, il livra a Pedro Margarit le
commandement de la petite armee qu'il y avait con-
duite. Pedro Margarit, quoique souffrant de douleurs
aigues, occasionnees par une maladie inconnue que lui
avaient communiquee d'impudiques Indiennes, et qui
depuis se propagea dans le monde, sortit de la forte-
resse a la tele des forces qui lui etaient confiees. Au
lieu de commencer ses explorations sur le territoire de
Gaonabo, conformement a ses instructions, il descendit
dans la Vega-Real.
Pedro Margarit semblait prendre a tdche de faire
tout en sens contraire des ordres et des prescriptions
de TAmiral. Le Pere Boyle Tavait gagne au parti des
mecontents. II sejournait dans la Vega, et ne paraissait
pas vouloir aller plus loin. II se conduisait a Fegard des
Indiens avec une violence premeditee, et agissait en tout
de maniere a les pousser a la revolte. Diego Golomb,
fr^re de TAmiral, et president de la Junte k laquelle
celui-ci avait confie le gouvernement de la colonic, pen-
dant son absence (car il venait de partir pour Cuba),
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120 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
Diego Golomb lui 6crivit pour lui reprocher sa conduite.
11 lui repondit arrogamment, et meconnut son autorit6.
Son insubordination fut d'un mauvais^ example ; il ne
put bientot plus commander lui-m6me a sa troupe in-
disciplinee. II Tabandonna et retourna a Isabelle. La
soldalesque, desormais sans frein, se repandit par
bandes dans cette plaine, allant oil le plus de butin les
altirait et commettant les plus intol6rables exces. Les
Indiens exasperes les surprenaient, attaquaient ceux qui
s'isolaient, et les massacraient sans merci. Une bande
s'etait arrfetee dans un village populeux sur les rives de
la Grande-Riviere de la Vega, oil commandait Guati-
guana, Fun des tributaires de Guarionex, Cacique de la
Magua. EUe s'y livrait a des meurtres et a toute sorte
de depredations. Guatiguana sortit de son village et y
revint bientot apres a la tete d'une troupe d'lndiens
assaillir les Espagnols. 11 en tua dix a coups de fleches,
et mit le feu a une cabane oii s'etaient retires quarante
autres, malades de fatigues ou de debauches, et les fit
tons perir dans les flammes. Encourage par ce succes,
Guatiguana se preparait d aller attaquer la petite for-
teresse « Magdalena » recemment etablie par les Espa-
gnols dans le voisinage de sa residence. Luis de Arriaga
qui y commandait, informe de cette imminente agres-.
sion, s'enferma dans ses etroits remparts avec une faible
garnison, et envoya demander des secours a Isabelle.
D'un autre cote, il parait que Tarrivee des forces
amenees par Ojeda, a Saint-Thomas, avait retarde Tat-
taque de ce fort par Gaonabo ; car a peine etaient-elles
reparties, que le Cacique de la Maguana y vint donner
Tassaut k la tete de deux mille Indiens. 11 s'etait flatte
de pouvoir aisement vaincre le petit nombre d'ennemis
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HISTOIRE DES CAQQUES d'hAITI 121
qu'il avait d combattre, et, apres Tavoir aneanti, de re-
duire en cendres les remparts de Saint-Thomas comma
ceux de la Nativity. Mais quel fut son etonnement, lors-
qu'il vit ses masses se ruer vingt fois avec impetuosite
contre le fort et se replier vingt fois avec precipitation,
' repoussees par le feu vif, meurtrier, ininterrompu de la
petite troupe. Les sauvages se desespererent d la fin de
rimpuissance de leur nombre et de leurs armes contre
la foudre que Tennemi langait contre eux.
Les Espagnols exaltes par leur succes ne se bornaient
plus a se defendre dans leurs retranchements ; ils en.
sortaient a la pour suite des sauvages qui, en retraitant
comme les Parthes, leur lachaient des volees de fleches
et de pierres. Ojeda etait toujours en avant de sa
troupe, sabre leve, volant plutot qu'il ne marchait au
combat. Caonabo, assure-t-on, Tadmira comme s'il
n'avait jamais vu tant d^audace et d'intrepidite dans un
si petit homme. Telle est la superiorite des armes a feu,
de la discipline et de la tactique sur la force desor-
donnee, que cinquante hommes seulement ont pu tenir
ainsi longtemps en echec autour de Saint -Thomas une
multitude impetueuse conduite par un chef qui ne
manquait non plus ni d'audace, ni d'intrepidite.
Caonabo, voyant Timpossibilite d'emporter la forte-
resse de vive force, avisa a d'autres moyens. II se pro-
posa de la reduire par famine. II campa avec ses bandes
dans les bois environnants, hors de portee d'arquebuse,
de manifere 4 intercepter toute communication avec la
garnison de Saint-Thomas. Par impossibilite, ou autre-
ment, la garnison ne recevait, en effet, depuis plusieurs
semaines que durait ce siege, aucun secours d'hommes
ni de vivres d'Isabelle. Le courage des Espagnols et de
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122 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
leur chef fut mis a une nouvelle et cruelle epreuve.
Tout repos lui etait interdit, ils etaient sur un qui-vive
eontinuel, veillant nuit et jour, de peur d'une surprise.
A la fatigue des veilles, se joignirent bientot les tour-
ments de la faim. Leur position etait extremment cri-
tique : h,uit jours de plus, ils capitulaient. Au plus fort
de cette detresse, un Indien penetra jusqu'a la forte-
resse et apporta a Ojeda une paire de tourterelles.
Celui-ci le remercia; et lorsque Flndien se fut retire,
tenant dans ses mains les deux tourterelles qui etaient,
dans un pareil moment, un don de bonne fortune, il
remonta au plus haut de la Tour rejoindre ses compa-
gnons d'armes : « Messieurs, leur dit-il, je suis bien
fache qu'on ne m'ait pas apporte de quoi vous regaler
tons ; mais je ne puis me resoudre a faire un bon repas, ^
tandis que vous mourez de faim. » Puis, il lacha les
oiseaux en liberte*.
Une multitude sans organisation n'est pas capable
d'une entreprise souteniie, ni d'un long siege, et surtout
la perseverance n'est pas dans le caractere du sauvage.
Heureusement pour les assieges. C'etait deja beaucoup
que les Indiens de Gaonabo y eussent tenu un peu plus
* Charlevoix attribue ce trait de magnanimite a Pedro de Mar^arit ;
W. Irving en fait honneur ci Ojeda. J'ai adople la version du dernier
de ces auteurs pour les raisons que je vais deduire. 11 resuite de mes
recherches et de la comparaison des differents historiens, qu'il n'y a
pas eu deux sieges de la forteresse Saint-Thomas par Gaonabo.
Pedro de Margarit, pendant qu'il y etait, 6tait, il est vrai, constara-
ment menace d'etre attaque ; mais il ne I'avait pas 6te. Ce n'est que
dans la periode du commandement d'Ojeda que I'investissement du
fort par Gaonabo en personne eut lieu. Un trait comme celui dont il
s'agit ne pouvait etre suggere et ne s'explique meme que dans une
occasion supreme, dans des circonslances extremes, et c'est Ojeda
seul qui se soit trouve a Saint-Thomas dans de semblables circons-
tances.
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 123
d'un mois. La lassitude les gagna enfin, et ils se deban-
derent. Gaonabo fut contraint de lever le siege. II en
etait temps ; car les defenseurs de Saint-Thomas etaient
k bout de longanimite : ils furent delivres.
Les communications avec Isabelle se retablirent aus-
sitot, soil qu'elles eussent ete reellement coupees par
les assiegeants, soit qu'elles n'eussent ete que negligees
pour un moment de ce c6te, a cause des evenements
de la Vega. Les Indiens avaient disparu tout d fait ; les
villages voisins de Saint-Thomas restaient toujours de-
serts. On n'eut aucune nouvelle de Gaonabo ; pas un
transfuge de qui on put s'en enquerir. Gaonabo cepen-
dant ne sommeillait pas; son recent echec ne Tavait
pas decourage. II se transportait siirun point ou sur un
autre, et *dirigeait partout ses emissaires, s'efforgant
d' exciter un soulevement general des Indiens. II recrutait
activement de nouvelles hordes pour quelque autre entre-
prise. II ne revait pas moins que de surprendre la ville
dTsabelle dont il croyait toutes les forces disseminees,
partie a Saint-Thomas, partie a Magdalena, et le reste
en tournee. II vint en personne, mais clandestinement,
jusqu'a Isabelle, pour s assurer de I'etat des lieux. II fut
surpris de trouver une ville gardee, et ayant encore
assez d'habitants pour repousser Tattaque qu'il meditait.
II fut cruellement detrompe, et regretta d'autant plus
d'etre obUge de se desister de son projet, qu'il avail ete
ravi d' entendre les sons de la cloche dTsabelle pour
laquelle il eut donne volontiers son pesant d'or, ou qui
cut ete a se§ yeuxle plus digne prixdu succes d'un coup
de main sur la ville.
Sur ces entrefaites, Golomb arriva de Guba, epuise
de fatigue et malade. Quelle lutte et quel homme ! Gent
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124 HISTGIRE DES CAQQUES D HAITI
autres a sa place eussent succombe en se prodiguant
comme lui, sous Tardeur de ce climat et au milieu des
obstacles de tout genre si grands de son entreprise. II
retrouva sa colonie dans un peril extreme, plus tra-
vaillee que jamais de divisions intestines, et en pleine
hostilite avec les abori genes. II fallut aviser aux moyens
les plus prompts de la sauver : sur son lit de douleur,
il dicta les mesures que necessitait la situation.
Guacansigaric, qui avait appris son retour et sa ma-
ladie, \dnt le visiter. G'etait la premiere fois qu'il voyait
Tamiral depuis la malheureuse aventure des Indiennes
d'Ayay. II fut reQU dans la chambre et pres de Tillustre
malade, etluidit, en Tabordant, qu'il avait avant toutle
plus vif desir de le revoir ; mais que le but principal de
sa visite etait de Tinformer d'une ligue generate que tous ^
les caciques de Tile avaient formee contre lui. II lui ap-
prit que son refus d'y participer lui avait valu de nou-
velles aggressions de la part de Caonabo et m6me de
Bohechio ; qu'il n'avait du son salut, dans la derniere
invasion de son territoire conduite par Bohechio, qu'au
devouement de Tune de ses femmes qui a peri ; qu'une
autre etait encore prisonniere du Cacique de la Maguana.
« Je suis le plus malheureux des hommes, dit-il a
Tamiral; » puis, il donna cours a ses plaintes et a ses
larmes, en faisant a son bote Tenumeration de ses infor-
tunes, depuis le massacre des Espagnolsde La Nativite
et Tincendie de son village, dont le souvenir remplissait
encore son cneur d'amertume, jusqu'a sa condamnable
conduite dans Taffaire de Tevasion des prisonnieres
d'Ayay qu'il supplia Tamiral de lui pardonner.
UAmiral s'empressa de le consoler, et le rassura, en
lui protestant que la preuve recente de fidelite qu'il
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 125
avait donnee a ralliance espagiiole, en refusant de
prendre part a la coalition des autres caciques, avait
entierement efface tout le tort qu'il avait pu avoir en-
vers lui.
Etait-ce le desir de voir Tamiral, de lui annoncer les
trames qui s'ourdissaient contre lui, et de lui demander
le pardon de ses torts, qui avait conduit le Cacique du
Marien a Isabelle? N'avait-il pas un autre motif plus
reel et plus serieux qu'il n'avouait pas? Dans ce mo-
ment extreme et decisif oil Tinevilable lutte avait com-
mence, n'avait-il pas besoin de s'assurer si ses allies
etaient en etat de la soutenir, ou plutot quels etaient
leurs forces et leurs moyens, et leurs chances de
vaincre ?
La gravite des circonstances lui commandait du reste
cette precaution ; et, apres avoir visite en detail la ville
et ses remparts, il dit a Tamiral, en le quittant, qu'il
pouvait en toute surete disposer de ses sujets et de son
royaume contre Fennemi commun.
Le premier soin de Tamiral avait ete, en arwvant,
d'envoyer des secours a Magdalena et a Saint-Thomas.
Les forces destinees d la premiere de ces forteresses
arriverent a temps pour la delivrer d'un siege auqud
elle eut infailliblement succombe. EUes assaillirent
Guatiguana et ses bandes, en firent un grand carnage,
et les poursuivirent I'epee aux reins sur une longue
etendue de terrain. Guatiguana dut se refugier precipi-
tamment aupres de Guarionex pour ne pas tomber dans
les mains d'un ennemi si ardent a se saisir de lui.
Gu£irionex le couvrit de sa protection. II eut refuse
son extradition, si on I'eut exigee, et il eut ete force,
en ce cas, d'entrer plus tot en guerre qu'il ne I'eAt
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126 HISTOIRK MS CACIQUES D HAITI
voulu. G'etait le seul sacrifice qu'il n'eAt point fait 4 la
paix du moment. On obtint plus tard de lui, comma on
le verra, des concessions autrement importantes. C'est
la un trait du caractere indien. Pour lui Thospilalite ou
le droit d'asile est, plus que toute chose au monde, in-
violable. Le Cacique de la Magna partageait la haine
nationale contre les Strangers, et n'etait ni-le moins
desireux, ni le moins impatient de les combattre ; mais
il dissimulait avec soin son inimitie, et attendait, pour
Jeter le masque, qu'ils fussent engages davantage dans
Ja lutte avec les caciques les plus eloignes. G'est quand
ils y seraient epuises ou vaincus, qu'il se leverait pour
faire une terrible diversion, et leur porter le coup de
grace. II etait par sa proximite sous la main des Espa-
gnols, facile a atteindre, expose a la vigueur de leur pre-t
mier choc, et il craignait avec raison des revers, s'il pre-
cipitait les hostilites. L'Amiral, de son cote, tenait non
seulement a vivre en paix avec Guarionex, mais d cul-
tiver son alliance. Depuis qu'il etait venu s'etablir dans
son foisinage, il lui avait fait bien des avances dans
cette intention. 11 lui avait manifeste en mainte occasion
beaucoup de deference, et lui avait envoye souvent des
cadeaux precieux, accompagnes de compliments et de
voeux de sincere et durable amitie. Or, les evenements
de la V^ga etaient de nature a compromettre toute
relation de bon voisinage avec le Gacique de la Magua^
surtout les derniers qui etaient des actes de flagrante
hostilite, premedites par Golomb lui-meme, et executes
par ses ordres. Aussi ce dernier s'empressa-t-il, non de
les justifier, mais de les excuser aupres de Guarionex.
11 envoya des deputes lui expliquer que ces evenements, '
survenus a son grand regret, etaient independants de
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 127
sa volenti ; qu'il reconnaissait que les premiers torts
avaient ete commis par les Espagnols qui; en agissant
ainsi, avaient entierement meconnu ses sentiments et
son autorite, qu'il les aurait punis, si Guatiguana, au
lieu d'en tirer vengeance, s'en etait plaint a lui ; mais
que les sanglantes represailles du chef indien avaient
necessite une severe et prompte repression ; qu'il
depiorait que le fait eut lieu sur son territoire ami, et
qu'il I'adjurait de n'y voir aucune hostilite contre sa
personne : que tout etait fini et s'arr^terait la ; enfin
qu'il prendrait des mesures, en tout ce qui depend de
lui, pour prevenir a jamais le retour de semblables
malheurs.
Guarionex parut satisfait de ces explications ; mais
' au fond, il ne I'etait pas. II n'en etait devenu que plus
hostile aux Espagnols. II se contenait ; il deguisait ses
Veritables sentiments de maniere d les rendre impene-
trables m6me a I'irresistible perspicacite de Golomb. 11
afiFectait toujours une calme indifPerence, une grande
inipassibilite. G'est dans cette attitude qu'il regut les
deputes de I'Amiral ; mais non sans beaucoup d'afiFabilite
et une certaine solennite. Dans I'audience qu'il leur
donna, il etait assiste de ses dignitaires, et, ce qui est
un temoignage de particuliere bienveillance, entoure de
sa famille. II avait k sa gauche sa fille, jeune Indienne
d'une beaute remarquable qu'il semblait avoir placee la,
le pluspres de lui, poujlui inspirer d'heureuses et pai-
sibles pensees. La deputation fut tres flattee de cette
reception et fit, a son retour, un si grand ^loge des
charmes et de Telegance de la fille du Cacique, que
TAmiral, par une seconde mission qui suivit de pres la
premiere, sollicita de Guarionex la main de cette jeune
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128 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
indienne pour Diego Colon, interprete de la colonie, et
de plus la concession d'un terrain pour Tetablissement
d'une forteresse. II obtint Tune et Tautre faveur, la
seconde lui fut accordee aux depens de Tindependance
future de la Magna, C'est alors que le fort de la Con-
ception de la Vega fut construit d Tendroit oil existe
aujoupd'hui Saint- Yague.
Les forces qui s'etaient dirigees sur Saint-Thomas y
arriverent longtemps apres que tout etait fini. Colomb
avait bien reflechi d prendre un parti contre Caonabo.
II se flattait de pouvoir vivre en bonne intelligence avec
tons les autres caciques, quelles que fussent d'ailleurs
leurs preventions contre les etrangers, mais il ne con-
cevait aucun espoir d'une paix sincere avec le cacique
de la Maguana. Le sort en etait jete entre eux. Si cet
ennemi' redoute n'etait bientot vaincu et aneanti, la
colonie serait detruite, et la conquSte fort compromise,
sinon perdue. Colomb roulait dans sa tete le projet de
s'emparer de la personne de Caonabo, de Tenlever de
gre on de vive force du milieu de ses sujets. II imagina
mille pieges et mille stratagemes sans s'arreter a aucun.
II finit par communiquer a Ojeda sa pensee premiere
se reposant, pour le reste, sur les ressources de son
habilete et de son courage. II lui suggera seulement le
moyen de feindre des intentions pacifiques pour mieux
atteindre son but, L'entreprise etait des plus perilleuses;
tout dependait, pour le succes, d**ine execution prompte
et bardie. II n'y avait pas non plus de temps a perdre,
Ojeda prit avec lui les cavaliers les mieux montes et les
plus determines, et se porta rapidement vers la resi-
dence de Caonabo. II lui fit annoncer qu'il etait envoye
vers lui par le puissant cacique des Espagnols, Guami-
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iUSTGIRE DES CACIQUES D HAITI 1^9
quina (nom que Colomb avait pris lui-m6me on que les
Indiens lui avaient donne), et qu'il lui apportait, de "
sa part, des presents dignes de lui, dea propositions
et des gages de paix.
Le premier mouvement du Cacique de la Maguana
avait ete de refuser toute audience a la deputation
espagnole, mais ii ceda ensuite ^u desir de voir de pres
son intrepide adversaire de Saint-Thomas. II sortit de sa
maison a sa rencontre avec une forte escorte. Ojeda lui
fit rendre a son approche les honneurs militaires par
son p?.tit escadron, et lui transmit en termes pompeux
les compliments de Guamiquina qui jurait sur *^ s>n Dieu
,qu'il aimait mieux 6tre en paix qu'en gueri-e avec lui.
Quand Ojeda lui.parla d'un traitea conclure avec le
Cacique des Espagnols, il repondit qu'il irait volontiers a
Isabelle conclure ce traite avec Guamiquina lui-meme.
Disant ces mots, il fit un signe, et de nombreuses^ .
bandes d'Indiens armes sortirent des forfits voisines, et
se mirent aussitot en marche comme si eltes prenaient**
deja le chemin d'Isabelle, Les cavaliers espagnolfr
resterent un moment immobiles et muets de si;upeur
deyant cette multitude qui pouvait sur un signe de sen
chef se ruer sur eux. Ojeda s avanga et essaya de per-
suader Caonabo qu'il n' avait pas besoin d'etre aecomr
pagne de si grandes forces pour une afPaire si simple,
qu'un tel appareil de guerre etait incompatible avec
I'objet de sa visite a Guamiquina, et que son escorte
ordinaire suffisait. Caonabo pretendit au contraire qu'il
etait de sa dignite de marcher avec une impoeante'
armee, et que la paix qu'il allait conclure n'en serait
que plus solennelle. Ojeda n'insista pas davantage, et
se porta avec ses cavaliers.en tete de la marche. En cet
A
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130 HISTOIRE DES CACIQUES D HAiXI
endpoit, une plaine unie s'etendait devant eux jusque
sur les Lords d'une riviere ; de Tautre cote de cette
riviere, la plaine continuait, mais entrecoupee ea et la
de fourres epais, de bois et de clairieres. La cavalerie
espagnole se init a executer des evolutions dans cette
savane a la grande edification des sauvages. Lorsque
Ojeda eut rejoui Gaonabo de ce spectacle inattendn,
il Taborda et lui demanda s'il ne lui serait pas agrea]>Ie
d'accepter les presents qu'il etait charge par Guaini-
quina de lui remettre. II fit aussitot etaler a se^ yeux
^ins chaines et des menottes en fer poli commc de Tar-
ger.t qu'il disait avoir ete fabriquees dans It^ Thurey
^le ciel) ^1 qui en etaient tombees, en un jour ne bon-
heur. Iijteiroj.5e par le cacique indien sur I'usap^e de ces
ornements, il lui d.l quo les rois en Europ .s'en rev6-
taient dans les grander sole uites ;)Oi;r paraitrQ devant
leurs sujets. II lui proposa dc Ten orner. Gaonabo ne fit
aucune difficulte d'y consenlir ; il parut mSme joy eux
de se voir tout convert de ces fers qui reluisaient aux
rayons d'un soleil eclatant. Ses Indiens pousserent alors
des cris de joie et d'admiration. Ojeda Tassura que s'il
essayait de monter sur un des chevaux de sa troupe,
ces ornements produiraient bien plus d'efifet encore, et
que d'ailleurs c'est pour monter k cheval que les rois
s'en paraient. Gaonabo se laissa faire. Les evolutions
recommencerent, et pen a pen la cavalerie s'eloigna,
traversa la riviere et partit an grand galop avec le
cacique prisonnier, affermi sur sa monture et tout
enchaine. EUe alia du m^me train jusqu'a Isabelle.
Lorsque les Indiens, ne voyant plus revenir leur
Cacique, comprirent qu'il avait ete enleve par les Espa-
gnols, ils s'exaspererent au dela de toute expression.
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HISTOiRE DES CAQQUES d'hAITI 131
\ Pendant un moment il y eut dans cette foule une con-
fusion extreme produite par ses gestes de colere, ses
imprefcations, ses vociferations. EUe s'agita longtemps
et violemment comme les vagues d'une mer soulevee
par la tempete. Un mot, le mot de vengeance sopti
d'une bouche, mit fin k ce desespoir impuissant, s'eva-
porant en vains cris. C'est Manicatoex qui le prononce.
II inspire a Tinstant un sentiment commun, une reso-
lution unanime. Manicatoex etait un frere de Caonabo,
entreprenant, energique et fier comme lui. 11 se met k
la tete des Indiens, et mar che sans retard contre le fort
Saint-Thomas. 11 laltaque et fait d'heroiques, mais
inutiles efforts pour Temporter. Les Indiens ont beau
vouloir braver cette fois le feu et le fer de Tennemi, le
•combat est trop inegal, malgre leur nombre et leur
impetuosite ; ils sont culbutes et echarpes ; ils sont
enfin forces d'abandonner le champ de bataille.
Get echec si grave n'affaiblit en rien le ressentiment
des Indiens et leur soif de vengeance. Manicatoex jura
de n'avoir cesse ni repos qu'il n'eut fait expier aux
etrangers la t^merite de leur trahison.
Ojeda entra dans Isabelle aux acclamations de tons
ses habitants : la ville entiere etait debout. La capture
de Caonabo etait en effet Tevenement le plus heureux
et le plus important qui pflt arriver a la colonie. Mais
ce qui flattait surtout Torgueil des Espagnols, ce qui
exaltait leur admiration, c'etaient Tadresse et Taudace
mises A tenter Texploit, etle bonheur de Tavoir accompli.
On etait encore au temps de la chevalerie, et cette
action pagsa pour plus qu'une belle prouesse , on
se plut d dire qu'elle etait un prodige. C'est Golomb
qui sentit tout le prix de tenir dans ses mains un
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132 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
tet ennemi. Afm de le detenir plus sArement, il le
deposa dans une piece de la xnaison mfime qu'il
habitait. La pdrte de cette chambre restait ouyerte tout
le jour ; une sentinelle seulement y veillait ; en sorte
que les passants s'arretaient dans la rue pour voir le
ppisonnier. II etait charge des memes fers qu'on lui
avail fait accepter comme un orneinent royal. Ses mem-
bres s'affaissaient quelquefois sous leur poids ; mais ni
son courage, ni sa fierte d'ame n'en etaient abattus.
Aucune faiblesse ne deshonora sa captivite. II se vantait
d'Mre Fennemi des Espagnols ! II ne montraitnul repen-
tir, pas m6me un regret du sac de La Nativity, quand
on le lui reprochait. II disait, a ce propos, qu'il avait
reserve le mSme sort a Saint-Thomas et a Isabelle^ oiiil
declara etre venu clandestinement explorer les lieux. La ^
premiere fois que Tamiral entra danssa prison, accom-
pagne des personnes de sa suite, et entoure de ce res-
pect -et de ces attentions empressees qui annoncent le
chef supreme, Caonabo n'eut aucun doute que ce ne
fut le cacique des Espagnols ; mais il affecta de ne pas
le savoir, et il ne se derangea point. II paraissait meme
absorbe dans une profonde reflexion, le souvenir peut-
etre et le regret de son royaume perdu et de sa liberte
ravie. Mais quand Ojeda se fut presente un instant
apres, il se leva pour le saluer, en soulevant le poids de
ses fers. On lui fit remarquer qn'il avait omis de temoi-
gner le mfime respect a Guamiquina, le chef superieur,
entre avant Ojeda. * J'ai salue, repondit-il, celui qui a
ose venir m'arreter dans mon royaume m6me. »
Un navire, dans le port dlsabelle, etait prfit a faire
voile pour TEspagne : Caonabo y fut embarque. As-
sailUe par une violente temp6te non loin des cotes
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HISTOIBE DES CACIQUES d'hAITI *^3
d' Haiti, cette embarcation sombra avec le royal prison-
nier\
* II y a trois versions de la fin de Caonabo. J'ai adopte la plus vrai-
semblable, et je me suis confomie, en cela, k la legon de Charlevoix.
Washington Irving le fait perir en mer sur un des navires qui accom-
pagnaient C. Golomb, k son second retour en Espagne. Le cacique^
en touchant a la Martinique durant ce voyage, aurait ete Tobjet de
Tamour passionne d'une Indienne de cette ile ; derision! rien ne
prouve au surplus ce fait qui a tout I'air d'une invention banale et
insignifiante. Une autre version fait arriver Caonabo en Espagne.
C. Colomb accuse, araene triomphalement au pied du trdne de ses
souverains le fier Cacique enchaine. C*est bien la, effect! vement, ce
que s'efait propose Colomb. Caonabo fut embarque avant le depart
de I'Amiral, et, seloh toute probability, avant la bataille de la Vega ;
mais il n'arriva pas en Espagne, car est-il probable que C. Colomb
n'eut pas mentionn6 un 6venement de cette importance, en parlant
plus tard dans ses lettres et dans la relation de ses autres voyages,
d'autres faits analogues*et moins saillants, tels que I'envoi et I'arri-
vee en Espagne de cinquante Indiens faits prisonniers en divers com-
bats ? II sest prdvalu de cette derniere circonstance ; pourquoi ne se
serait-il pas prevalu en meme temps et a plus forte raison, d'avoir
livre aux mains de Leurs Majestes un illustre captif ?
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CHAPITRE VI
(1494-1495)
Consequences de Tenl^vement de Caonabo. — Ligue des Caciques, —
Marche de Manicatoex, frere de Caonabo. — Colomb se porte a sa
rencontre. — Bataille de la Vega. — Victoire de Colomb. — Con-
sequences de cette victoire. — Marche triomphale de Colomb. —
Imposition detributs, — Effets de cette mesure parmi les Indieqs.
— Decouverte des mines de la Hai'na. — Deux versions de cetle
decouverte. — La veuve du Cacique Cayacoa est visitee par les
Espagnols. — Sa residence sur les rives de I'Ozama. — Mission
d'Aguado. — Conduite de ce dernier. -- II excite les Indiens a se
plaindre de Colomb. — Arriv6e de Colomb a Cadix. — Sa reception
a Burgos par le roi et lareine d'Espagne. — Sympathie manifestee
par Isabelle en faveur des Indiens. — Mesures qu'elle ordonne pour
soulager leurs souffrances et rendre efficace leur conversion h la
religion du Christ.
L' enlevement de Caonabo fut, pour les Indiens, une
veritable calamite. S'il est vrai qu'un de leurs oracles
avait predit, bien avant Tarrivee des Espagnols, que
des Etrangers envahiraient un jour leur pays et s'en
rendraient maitres par T extermination de leur race, ils
durent s'alarmer de ce'malheur* comme d'un commen-
cement de realisation de la fatale prophetie. Ils ne lais-
serent pas, toutefois, ce destin s'accomplir, sans s'ef-
forcer de le conjurer. La commotion fut generate et
remua les ccBurs les plus apathiques. Pas un Indien qui
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 135
ne se sentit menace. lis se leverent en masse. Manica-
toex etait- Tame et le fauteur de leur vengeance. Des
bandes nombreuses, venues d tout instant, de differ ents'
points, se reunirent a celles qui, dans le premier
moment de Texasperation, avaient ete conduites a Fas-
saut de Saint-Thomas. Plusieurs caciques marchaient
a leur tete. II n'y eut guere que Guarionex et'Bohechio
qui ne prirerit point une part ostensible a cette levee de
boucliers. Mais leurs sujets, en grand nombre, se joi-
gnirent aux hordes de Manicatoex, malgre la neutraUte
apparente de Tun de ces caciques et Teloignement de
Fautre. Quant a Guacanagaric, on le sait, il s'etait
range sous la banniere desEspagnols.
Les Indiens se dirigaient a petites journees sur Isa-
belle. Colomb en fut aussitot averti. II fit sonner
I'alarme. On courut aux armes. Trois cents hommes
dont deux cents fantassins, cinquante cavaliers, vingt-
cinq artilleurs et autant d'arbaletriers, furent les seules
forces qu'ilput opposer dansle moment, arinnombrable
multitude qui s'avangait. II prit le parti hardi, mais
sage autant qu'habile, de marcher a la rencontre de
Tennemi pour tenter la fortune d'un combat loin
des remparts de sa ville naissante, et lui epargner
Tassaut formidable dont elle etait menacee. Quelque
confiance qu'il eut dans ses forces, il voulut aussi leur
menager nn dernier retranchement. Qui sait si les
Indiens, a Taspect dlsabelle oil avait ete detenu
leur cacique, et le croyant encor^ la, dans les fers,
n'auraient pas senti leur courage s'enflammer et, plus
ardents et plus intrepides, n'auraient pas tout fait pour
vaincre ? Qui sait si Tespoir d'un riche butin n'aurait
pas accru la vigueur de leur choc et fait triompher la
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136 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
superiorite de leur nombre ? En se portant au-devant
d'eux, Colomb leur enlevait toutes ces chances de
victoire et les faisait tourner, au contraire, en faveur
de son audace, de la puissance des armes et de la tac-
tique militaire de sa petite armee. II ne perdit pas de
temps. Une artillerie ordinaire de campagne eiit appe-
santi sa marche, il ne traina apres lui, pour tout canon,
que quelques pierriers ou des espingoles montees sur
des affiits legers, mais solides. Son frere Barthelemy,
recemment arrive d'Europe, Taccompagnait et dirigeait
une colonne dont il lui avait confie le commandement.
La cavalerie etait placee sous les ordres d'Ojeda. Les
Espagnols s'etaient adjoint un etrange auxiliaire, des
chiens de combat dresses au carnage ; ils en amenaient
une vingtaine avec eux. Ces feroces animaux marchaient
attroupes, et semblaient avertis par leur instinct qu'on
les conduisait k un massacre.
Colomb avait pris la route connue dlsabelle a Saint-
Thomas par la Vega. Les espions indiens qui prece-
daient les hordes de Manicatoex, et en eclairaient la
marche, firent rencontre avec Tarmee espagnole, sans
6tre vus, dans les defiles des montagnes qui sont du
cote dlsabelle comme la barriere qui en s6pare la
magnifique plaine de la Vega. lis rebrousserent chemin,
et se haterent d'aller informer les Indiens de la marche
de Tennemi. « Gombien sont-ils ? » demanda Manicatoex.
Et Tun des espions qui en avait d pen pres recense le
nombre, par un procede qui decele Tabsence des plus
simples rudiments du calcul, versa sous les yeux du
•cacique une poignee de grains de mais dont chacun
representait un homme. Manicatoex jugea du premier
coup d'oeil Textr^me faiblesse numerique de ses adver-
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HISTOIRE DES CACJQUES d' HAITI 137
saires et jeta un regard de satisfaction et de confiance
SUP ses iiinombrables bandes qui couvraient a perte de
vue la plainiB oii elles venaient de faire halte. Les histo-
riens qui en ont evalue le chiffre a cent mille hommes
Tout fort exagere ; mais ce qui est bien avere, c'6st que
les Indiens ne s'etaient jamais reunis en nombre si
considerable pour lutter contre leurs oppres^eurs.
Les deux armees furent bientot en presence. Golomb,
par une ttiarche assez rapide, avait eu le temps de les
rencontrer d cette station, et Guacanagaric y arrivait
en mSme temps avec quelques milliers dlndiens faire
sa jonction avec lui. Get endroit de la Vega etait une
vaste savane unie dont les hautes hedges avaient ete
brulees la veille. G'etait le champ le plus convenable
pour une bataille rangee. II n'y avait pas le moindre
accident de terrain, ni une seule position qui put tourner
a Tavanlage de Tune ou de I'autre partie bellig6rante.
Tout allait done d^pendre uniquement du sort des
armes.
Des deux parts on pensa a s'entre-choquer aussitot.
Les Espagnols n'avaient pris encore aucun repos. Sur
Tavis de Barthelemy, Golomb divisa sa petite armee
en plusieurs colonnes d'attaque ; et tandis que les
Indiens pour les accueillir et Isur opposer un front plus
etendu de resistance, se rangeaient tumultueusement
en un vaste demi-cercle, il se precipita sur eux. Les
Indiens hurlaient des cris de guerre rauques et sau>-
vages. Les tambours espagnols battaient et les trompet-
tes sonnaient la charge. Les agresseurs s'etaient a peine
ebranles, que les Indiens commencerent a leur lancer
des nuees de fleches sans interruption, mais en pure
perte. Les Espagnols etaient trop eloign^s encore pour
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438 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
y repondre par aucun feu, mais quand ils arriverent a
portee de fusil des Indiens, ils firent pleuvoir sur eux
une grele de balles, et jouer leurs pierriers qui labou-
rerent en tous sens la multitude imprudemment massee
devant des armes si meutrieres. Alors, voyant tomber
tant des leurs, blesses ou morts sous leurs yeux, les
malheureux Indiens furent saisis d'une terrible panique.
Une extreme confusion se mit dans leurs rangs, si on
pent le dire de leur grossier ordre de bataille. Us ces-
serent de se defendre. Ge ne fut plus, des lors, un
combat. Tandis que Tinfanterie les fusillait impunement,
la cavalerie fondit sur eux, en meme temps que la meute
des chiens devorateurs. Un horrible massacre s'en-
suivit. En pen d'heures le tihamp de bataille etait tout
jonche de cadavres. Les Indiens n'osaient pas fuirt
encore, soit qu'ils crussent impossible d'echapper a la
vitesse des chevaux espagnols, soit que Tepouvante les
paralysat et les clouat a leur place. lis se laissaient tuer
sans resistance, sans se resigner non plus par le plus
petit effort de courage a la mort et au martyre ; ils se
lamentaient et cyiaient merci. Mais point de grS.ce ! Le
carnage continuait avec un atroce acharnement. Le
cavalier, las de sabrer, se plaisait d fouler son ennemi
sous les pieds de son cheval jusqu'a le faire expirer ; le
fusillier ne tirait plus, il tuait d coups de crosse de son
arme. Les chiens devoraient a belles dents. II etait
facile de reconnaitre a leurs gosiers arraches, et a leurs
ventres ouverts qui avaient vomi les entrailles, les vie-
times de ces betes feroces.
Les Indiens prirent enfin la fuite, lorsque la lassitude
des vainqueurs et la nuit la favoriserent. Un grand
nombre etaient restesprisonniers, et avaient ete confies-
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HISTOIRE DES CACIQtJES d'hAITI 139
a la garde des Indians auxiliaires de Guacanagaric qui
n'avait, du reste, pris aucune part a ce combat. Les
prisonniers furent diriges sur Isabella, et Colomb con-
tinua a travers la Vega et les provinces de Gibao une
marche conquerante. Tout rentrait dans Tordre et le
calme devant lui. Les Indiens/ jetaient leurs armes, et
regagnaient leurs bourgades dont les cabanes s'ouvraient
a Tenvi. lis afiectaient d'y 6tre paisibles et de n'aspirer
desormais plus qu'au repos. lis apportaient quantite de
vivres a Tarmee, plus qu'il ne fallait pour se nourrir
durant toute sa tournee.
La bataille de la Vega eut d'importantes et imm6-
diates consequences ; elle inspira une terreur profonde
et generale, et aneantit d'un coup laligue des caciques.
• La soumission et la docilite des naturels etaient au
moins asaurees pour le moment. Get evenement decida
d tout jamais de la conquete de Tile, et Golomb, le ser-
vileur du Ghrist qui s'6tait tant promis de gagner les
ames, etait definitivement devenu par sa victoire un
conquerant militaire, un maltre, un oppresseur.
Manicatoex fut le premier qui envoya lui faire des
ouvertures de paix. Guarionex ne manqua pas de se
prevaloir aupres de lui de ses relations ininterrompues
de bonne amitie et lui fit temoigner son desir de les
resserrer par les liens d'un traite. Les autres petits ca-
ciques de toute la region connue des Espagnols s'em-
presserent de faire leur entiere soumission, et c'etait d
qui deniait toute participation dans les derniferes hosti-
lit6s. Les caciques eloignes redoutaient maintenant le
contact de ces ^trangeirs belliqueux qu'ils souhaitaient
avant cela de connaitre, autant par curiosite que par
Tappat de leurs dons. Bohechio, par la situation de ses
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140 HISTOIRE OES CACIQUES D HAITI
etats, se sentait le moins expose de tous, et se flattait
de Tespoir d'entrer en rapport avec eux le plus tard
possible. In forme du desastre de la Vega, de Tenleve-
raent et, sans doute aussi, de la fin de Caonabo, il rap-
pela aupres de lui Anacaona qui, depuis la perte de son
epoux, resida dans le royaume de son frere dont elle
recueillit plus tard Theritage.
Malheur aux vaincus, c'est le sort universel. Colomb
inaugura sa victoire sur les Indiens par une mesure
prise centre eux, a laquelle il soumit d'abord les popu-
lations du Cibao et de la Vega, et qui sera etendue au
reste des habitants de Tile, a mesure que lui ou ses suc-
cesseurs penetreront sur leurs territoires. Tout Indien
au-dessus de quatorze ans etait assujetti a payer par
trimestre une mesure de poudre d'or equivalente d*
quinze piastres. La quote des caciques et des person-
nages importants etait bien plus elevee. Manicatoex, par
exemple, donnait une calebasse de poudre d'or, {)esant
cent cinquante piastres. Dans les localites eloign6es des
mines, et oii Tor ne se recueillait pas, Tlndien accpiittait
sa capitation en coton; il etait tenu d'enfournirtrimes-
triellement et par t6te vingt-cinq livres. Ghacun de ceux
qui avaient solde leur tribut recevait une petite medaille
de cuivre comme certificat de paieiiient qu'il suspendait
dson.cou. I/Indien qui n'en avait pas etait souvent
arrMe et puni.
Ce n' etait pas cette imposition elle-meme qui affli-
geait les malheureux vaincus, c'etait son taux exorbi-
tant, -son caractfere d'extorsion, et la rigueur avec la-
quelle elle etait exigee et perdue. Les Indiens payaient
tribut entre eux, les chefs de village ou les caciques infe-
rieurs, aux caciques supr6mes. C'etait en quoi consistait
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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 141
peut-etre toute leur administration on leur principal acte
administratif . Mais entre eux cette contribution publique
etait le produit d'une corvee commune ou la part de
rindividu etait minime, pen sensible, et ne comportait
point Todieux d'une capitation. Aussi, etaient-ils cons-
ternes de cette mesure. lis se desesperaientpour la plu-
part de ne pouvoir satisfaire a tant d'exigence. Les uns
payaient, d'autres, en grand nombre, ne le pouvant, se
refugiaient dans les montagnes les plus inaccessibles.
Guarionex, soit qu'il lui fut reellement difficile de se
procurer le metal exige, soit qu'il aimat mieux donner
tout autre chose que de Tor aux Espagnols, representa
a Golomb qu'etant eloigne des mines qui se trouvaient
dans les regions inhabitees de son royaume, et a cause
• de Tinaptitude de ses sujets a ramasser le pen d'or, du
reste, que ses rivieres qui viennent de loin charrient
dans leur sable, il lui etait impossible defournir en cette
matiere le montant de ses taxes ; mais qu'il ofirait de
cultiver en vivres et en denrees Tentendue de terre qu'il
plairait a Tamiral de lui assigner. Gette offre fut dure-
ment rejetee. Golomb lui fit repondre que c'etait de Tor
qu'il lui fallait. De Tor, il lui en fallait, en efiet, pour
prouver que sa conqu6te n'etait pas sterile et ruineuse.
Coute que coute, les Indiens]en donneront^Toroula vie!
G'etait une detresse generale. Les Indiens ne reclamaient
ni ne se' plaignaient directement; mais leurs chants,
pleins d'amertume et de tristesse, composes k cette
odcft^ion, retentissaient sans cesse aux oreilles de leurs
oppresseurs. Tout ce qu'ils n'osaient pas leur dire en
face, ils le confiaient d ces sortes de requites qui vo-
laient de bouche en bouche. lis y retracaient le calme
et le bonheur de leur existence pass6e, avant que les
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142 HISTOIRE DES CAQQUES d' HAITI
cruels etrangers fussent venus la troubler et la rendre
intolerable, ils maudissaient le jour de leur arrivee dans
Tile, et se reposaient sur leurs dieux du soin de leup
delivrance. S'ils ne faisaient pas un appel a Tinsurrec-
tion et aux armes, c'est que, ayant ete si souvent defaits
par leurs ennemis, ils avaient perdu tout espoir de les
vaincre desorinais. 11 etait impossible, cependajUt, qu'ils
ne cherchassent pas d'une maniere quelconque a s^couer
un joug si pesant. Ils congurent alors le plan d'une
conspiration aussi singuliere qu'irrealisable ; ils projete-
rent d'affamer leurs conquerants, en.s'interdisant toute
culture de vivres, et en abattant tons lesarbres fruitiers
de leurs forfets, .
Si Ton en croit Las Casas, ils n'auraient pas reussi a
se delivrer des Espagnols par ce moyen ; car plus ils bnt
faim, observe-t-il, plus ils sont inexorables, et plus ils
s'endurcissent a souffrir.
Mais ils ne tarderent pas a s'apercevoir qu'ils cau-
saient un plus grand tort a eux-mfemes, car, en rea-
lite, ils n'affamaient qu'eux seuls, les Espagnols, pou-
vant recevoir, et recevant effectivement des provisions
d'Europe. Eiitreprendre d'ailleurs de supprimer toutes
les cultures, et de detruire partout les fruits de la terre
sur un sol fertile, etait une tache trop au-dessus de
leurs forces. Leur tentative echoua done d^s le debut ^
et ils retomberent dans un plus profond desespoir que
jamais.
En attendant, Colomb, sourd aux plaintes et a ce
desespoir, avisait aux moyens d'assurer les fruits de sa
victoire. Ainsi, dans la vue d'aflFermir sa domination »
il eleva sur differents points de la Vega et du Cibao des
forteresses dans le genre de celles qu'il avait deja cons-
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 143
truites. Outre Saint-Thomas et Magdelena, bien connus
par les evenements qui s'y sont passes, il en fonda
quatre autres, Isabella, dans les montagnes du Gibao,
Gatalina, dontle sitene pent etre determine, Esperanza,
sur les bords de la riviere de I'^Yaqui, et Conception,
au coeur de la Vega. — En voyant de tous cotes ces for-
teresses se dresser sur leur territoire, les Indiens furent
au comble de la terreur. Les illusions des plus naifs se
dissiperent ; ils commencerent a se oonvaincre que les
Espagnols 6taient des maitres qu'il n'etait pas aise
d'expulser, et ils comprirent qu'ils ne batissaient ni ne
se fortifiaient pour s'en aller. II etait evident que rien
ne pouvait plus s'opposerau cours de la conquete. Tons
ne s'y resignaient pas egalement ; les uns se retiraient
' dans les montagnes ou dans d'autres parties du pays
encore inconnue aux Espagnols ; d'autres allerent se
cacher dans leurs cavernes les plus retirees, et y peris-
saient de faim ou de chagrin ; d'autres encore se suici^
deuent. Mais ces suicides n'etaient pas nombreux. G'etait
dans la vie des Indiens une fatalite toute nduvelle qui
accusait un bien violent desespoir ; car il n'y avait pas
un seul exemple avant cela qu'ils se fussent jamais
immoles de leurs propres mains. Le plus grand nombre
g^missait et restait sous le poids des souffrances. Le
despotisme des Espagnols n'en etait pas encore arrivea
rompre tous les liens de la societe indienne ; elle etait
subjuguee, ran^onnee, traquee, mais elle respirait en-
core sous la menace des vainqueurs. Les Indiens, sur-
tout, qui avaient une position, la retenaient jusque-1^,
et s'effor^ient de la conserver. Les populations res-
taient agglomerees et soumises comme auparavant k
leurs caciques, sous le bon plaisir, toutefois, des usur-
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\U HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI
pateurs du sol. Telle etait la situation des peuplades du
Cibao et de la Vega.
Les malheureux Aborigenes, ne pouvant secouer leur
joug, devaient s'etudier d le rendre le plus possible
supportable, en se montrant dociles et en contentant
surtout la cupidite de leurs ennemis. S'ils pouvaieut
ouvrir les entrailles de leur ile,et livrer tout Tor de leups
mines aux Espagnols, pourvu qu'apres les avoir epuisees
et s'etre gorges de richesses, ils s'61oignassent d jamais
de leurs plages, ils n'eussent pas hesite un instant a le
faire. C'est peut-6tre dans quelque intention semblable,
c'est au moins pour se le rendre favorable que des
Indiens, accompagnant Golomb dans sa tournee, lui
revelerent Texistence des mines de la Haina les pre-
mieres decouvertes dans Tile. La Haina est une riviere
profonde qui se decharge dans la baie de Samana, et
qui arrose toute une region oil les Espagnols n'avaient
pas encore penetre. L'amiral detacha de ses compa-
gnons plusieurs hommes armes, et les envoya sous la
conduite de ces Indiens examiner les lieux designes. Ils
reconnurent, en eflfet, qu'il y avait des mines, suivant
toute apparence, extremement riches. Les filons etaient
a fleur de terre et paraissaient d'exploitation facile.
Les emissaires revinrent bientot rendre le compte le
plus favorable de leur mission, et rapporterent de fort
beaux echantillons d'or.
La decouverte de ces mines donna lieu k une autre
version romanesque, mais qui n'a rien, du reste, que de
tres conforme au caracteredesevenements ou des aven-
tures de Tepoque. Un Aragonien du nom de Miguel
Diaz, attache au service de Don Barthelemy, s'enfuit a
la suite d'une querelle ou il avait blesse mortellement
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HISTOIRE DE8 CAaQUES D HAITI i41>.
un de ses compatriotes. II etait accompagnedeplusieurs
autres Espagnols phis ou moins impliques dans sa mau-
vaise affaire. Apres avoir longtemps erre au travers
d'un pays inconnu, ils arriverent a une grande bourgade
situee a Tembouchure d'un fleuve que les Indiens appe-
laient Ozama, d'un nom quin'apas change. Une femme
y regnait, heureuse et obeie, ayant succede dsonepoux
decede. Cayacoa etait le nom de ce Cacique qui relevait
sans doute dusouveraindeHiguey, comme Mayobanex,
Cacique des Ciguayens, peuplade guerriere, habitant
Textremite nord-est, reconnaissait Tautorite de Gua-
rionex. Par Timportance de leurs territoires, ces deux
caciques etaient plutot des alUes et des feudataires que
de simples tributaires, et sortaient de la ligne des nom-
breux caciques subalte^nes de petites provinces et de
villages.
Les etrangers etaient au surplus les bienvenus , et
furent accueillis avec une cordiale hospitalite. La veuve
de Cayacoa leur prodigua les soins les plus bienveil-
lants; elle les fit loger dans une vaste et propre cabane,
a proximite de la sienne. lis avaient en abondance les
niets indiens, le tabac le plus parfume de File et, pour
lits, de moelleux hamacs. C'etait de la somptuosite,
apres tant de privations endurees pendant leur aventu-
reux trajet d travers des soUtudes boisees, ou ils ne
mangeaient que le fruit de la for6t, buvaient I'eau du
torrent, et se reposaient sur le roc ou sur le sol nu.
Miguel Diaz, le principal des fugitifs etait un fort
bel homme ; il avait surtout une figure interessante et
expressive. La reine Cayacoa s'eprit fortement de lui, et
lui offrit, pour le retenir aupres d'elle ( elle lui avait
dejd donne son coeur ), sa main et le partage de son
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U6 HISTOIRE DES CACIQUES d'haItI
royaume. L'amour d'une souveraine pour un aventurier
a'etait pas a dedaigner, et, de plus, elle avait des
charmes, et elle etait belle a captiver. Diaz Tepousa.
. L'Indienne etait heureuse et c' etait son bonheur de
le dire A son nouvel epoux. Mais Miguel Diaz, soit qu'il
fut poursuivi par le remords de son crime, soit qu'il ne
put pas se faire a son isolement et a la vie des sauvages,
s'attristait visiblement, et chaque jour davantage. La
veuve de Gayacoa chercha vainement a penetrer la
cause de son chagrin, et s'evertua a le distraire. Elle
mit tons ses sujets en emoi pour ranimer la joie dans le
coeur de son epoux. Fetes, jeux, danses, tout fut
employe a cette fin, rien n'y reussit. Instruite
enfin qu'il n'y avait rien au monde que les Espagnols
aimassent autant que Tor, elle apprit a son mari que •
son territoire renfermait d'abondantes mines dans la
region arrosee par la Haina, lui dit qu'elle lui donnait
la propriete de ces richesses, et voulut en outre qu'il
bdtit^une ville sur les rives de TOzama pour y faire
venir les hommes de sa nation.
Miguel Diaz, ayant visite les lieux et reconnu qu'il y
avait effectivement des mines, alia en personne annon-
cer une si heureuse rencontre soit a TAdelantade ou a
Tamiral lui-m6me. 11 fut etonne, mais il se rejouit de
retrouver, en m6me temps, son antagoniste panfaitement
retabli des blessures qu'il lui avait faites. Alors Tami-
ral expedia sous sa conduite un homme de sa confiance
du nom de Garay, et un certain nombre de travailleurs
munis d'instruments et d'outils propres a effectuer de
sures explorations. Le resultat d6passa toutes les espe-
rances.
Gombien la veuve de Gayacoa dut s'applaudir de son
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI H7
3ucces, — rhistoire ne le dit pas ; mais elle assure que
Miguel Diaz ue succomba pas a ses chagrins. Au con-
traire, il devint plus joyeux epoux et bon pere, car il
eut deux enfants avec Tlndienne, laquelle se fit baptiser
catholique sous le nom d' Agnes Gayacoa, et regut pro-
bablement aussi la benediction nuptiale de FEglise.
Ainsi, les aventures de Miguel Diaz n'auraient pas seu-
lement fait, decouvrir les premieres mines d'or d'Haiti,
mais elles auraient donne lieu a la fondation de la ville
de Santo^Domingo dont Timportante situation favorisa
si puissamment, par la suite, la colonisation de File et
les progres de la decouverte de tout le continent ame-
ricain.
De quelque maniere que les mines de la Haina eus-
► sent 6te decouvertes, ce fut une bonne fortune pour
Colomb, et consequemment un eehec pour ses detrac-
teurs. II ne manqua pas d'exalter ce succes. Aux
espritspositifs, vouesau lucre etprosternes devantlama-
tiere, il vanta exclusivement la profusion des richesses
de la Haina, et, aux imaginations eprises de la gran-
deur de son entreprise, il apprit qu'il avait retrouve
I'Ophir des anciens d'oti le roi Salomon tirait tant de
metaux precieux pour Tornement de ses temples.
Les nouvelles regues du Nouveau-Monde, dans ce
moment de la capture de Gaonabo, des victoires de Go-
lomb, des progres de la colonisation, de la decouverte des
mines, d'envois prochains d'or et de denrees provenant
des impositions prelevees sur les naturels ; Tarrivee en
Espagne d'un grand nombre de prisonnier&indiens que
Colomb avait faits dans ses guerres, et qu'il envoyait
pour etre vendus, au profit du roi et de la reine, aux
marches a esclaves derEurope,toutes ces circonstances
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448 HISTOIRE DES CACIQUES d' HAITI
si favorables d la cause de lamiral, arriverent a temps
pour prevenir le triomphe de ses adversaires a la cour,
cette fois au moins. lis avaient obtenu qu'un cominis-
saire, dans leurs int6r6ts, irait ppoceder sup les lieux a
une enquSte d'ou devaient r^sulter la disgrace et la
decheance de Colomb. Ge qui est une preuve que les
dispositions de Ferdinand et dlsabelle avaient reelle-
ment change en faveur de Colomb, c'est le choix qu'ils
firent, pour cette mission, d'un homme que Tamiral
avait en grande estime et leur avait chaleureusement
recommande. Cependant, la conduite ult6rieure de cet
agent prouve, ou qu'il se laissa influencer par les intri-
gues des Boyle et des Margarit, ou que Thonneur
d'avoir ete designe pour une misson si importante le
remplit d'une folle presomption et lui tourna la t^te, II •
usa en vers Colomb, comme on va le voir, de procedes
si violents et si indignes, que si on eM voulu, dans le
dessein de perdre Tamiral, chercher un ennemi qui le
pourrait mieux, on n'en eut pas trouve un plus impla-
cable.
Aguado arriva inopinemeni a Haiti, et debarqua a
Isabelle pendant que Colomb, toujours en tournee, en
6tait absent. Celui-ci n'etait pas encore retourne dans
sa ville, depuis qu'il etait entre en campagne contre les
Indiens ; mais il y avait envoye son fr^re Barthelemy
prendre le commandement de la colonie avec le titre
d'adelantade. Or, Aguado, aussitot descendu k terre,
fit acte d'autorite sans nul egard au repr6sentant de
Colomb. II se montra tres contrarie de ne pas trouver
Tamiral. II se disait muni de pouvoirs ; mais il refusait
de les communiquer a Tadelantade, en motivant son
refus sur ce que ce dernier n'etait revfetu d'aucune.
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HISTOIUE DES CAQQUES D HAKTI U9
autorite valable 4 ses yeux, et n'avait nul titre a une
pareille communication. II prit les rfines du gouverne-
ment de la colonie. 11 convoqua les officiers civils et
militaires, et leur exposa Tobjet de sa mission, en invi-
tant tons ceux qui avaient des griefs contre Colomh a
les enoncer librement, et en proclamant qu'il etait auto-
rise d les apprecier et a faire justice, au nom du roi
et de la reine, k qui de droit. II envoya aussitot des
emissaires aux populations indiennes leur annoncer que
ses souverains, indignes de la conduite et des torts de
Tamiral envers eux, Favaient delegue pour venir les
redresser, et il les engageait, consequemment, a formu-
lep leurs plaintes. Colomb avait assez d'ennemis parmi
les siens, pour qu'il s'y trouvat beaucoup d'accusateurs
•contre lui. Quant aux Indiens qui n'aspiraient qu'a
Tadoucissement des maux qu'ils supportaient, ils sai-
sirent avec empresseraent cette occasion qui leur etait
offerte de reclamer et de se plaindre. II y eut, k cet effet,
une reunion de caciques chez Manicatoex. Dans une
supplique adress^e au roi et d la reine d'Espagne, ils
enumererent des griefs sans nombre, et ils soUiciterent
instamment les puissants souverains d'avoir compassion
de leurs souffrances et d'am^liorer leur sort.
Aguado, ayant r6uni un certain nombre d'hommes
armes auxquels il avait monte la t^te, se disposait a sortir
4 la recherche de Colomb, lorsque celui-ci, que son frere,
avait fait prevenir en toute hate par un courrier, arriva
disabelle. Unconflitsanglantparaiasait inevitable. L'im-
petuosite de caractfere d' Aguado, ses procedes hostiles,
autarit que Tirascible orgueil de Colomb, le faisaient
craindre. Ce dernier surtout se presentait aux portes de
la ville, 4 la tfite d'une petite armee triomphante qui
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150 HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI
B'etait pas disposee a laisser humilier son chef. Au
moment de son entree, Aguado faisait publier a son de
tambour ses pouvoirs. II s'empressa de les notifier a
Colomb qui, contre Tattente generate, mais obeissant a
la ferme sagesse de son esprit, heureux contrepoids de
la vivacite de son temperament, repondit k cette com-
munication par la declaration qu'il se conformait entie-
rement aux ordres et a la volonte de ses souverains. Et
il prit ce parti, non sans resister aux suggestions vio-
lentes et a Texcitation d'aveugles partisans. II se Mt
peut-6tre perdu en agissant autrement.
Cette conduite ne manqua pas d'embarrasser le com-
missaire royal a qui il eut plutot convenu d'aj outer aux
chefs d'accusation dejd portes contre Colomb, ceux de
rebellion et de lese-majeste. II poursuivit son insuUante
enquMe sous les yeux de Colomb qui supporta tout
resolument, ne contredit aucun de ses accusateurs, et se
reserva de plaider sa cause devant le roi et la reine.
II savait bien qu'Aguado excedait ses pouvoirs, en se
mSlant du gouvernement de la colonie. Car sa mission
se bornait uniquement a constater Tetat des personnes
et des choses, c'est-a-dire 4 proceder a une enqu^te
impartiale, et, en fait de mesures, a ne prendre que
celles qui seraient de nature a lui faciliter la recherche
de la verite. II ne s'en prevalut pas conti*e lui. Non
seulement Aguado ne s'etait pas renferme dans les
limites de son mandat, mais il avait manque d'impartia-
lite et de conscience envers un ancien protecteur et ami
que le sort Tappelait d juger, a qui il devait au moins
la justice et qu'il affligea, au contraire, par son arro-
gance et son ingratitude. Colomb ne s'en plaignit pas.
II pardonnerait volontiers a son oEfenseur, et plutot que
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 151
de chercher ase venger de lui, il serejouirait de Tocca-
sion de se montrer genereux a son egard. Les grauds
coBurs ne se vengent jamais autrement. Gette occasion
ne tarda pas a s'ofPrir. Aguado, ayant rempli sa tache,
faisait ses preparatifs de retour en Espagne et Colomb,
de son cote, se preparait aussi d partir, afin de se pre-
senter a la cour, en meme temps que son accusateur^
lorsqu'un ouragan desastreux eclata sur Tile, detruisit
tons les batiments qui etaient a Tancre dans le port
dlsabelle, sauf un seul, la Nina qui appartenait a
Tamiral. Les trois caravelles qui avaient transports
Aguado etaient completement en debris. Golomb dut
reparer la Nina et presque reconstruire un autre de
ses navires qu'il mit genereusement d la disposition
^d' Aguado. Gelui-ci, bon gre ou mal gre, accepta. lis firent
voile ensemble. Golomb emmenait avec lui un grand
nombre d'Indiens, parmi lesquels se trouvaient un frere et
un neveu de Gaonabo. La traversee fut perilleuse. Les
mauvais temps se succedaient sans relache. Jamais^
dans le cours des autres voyages, plus de tempetes
n'avaient bouleverse TAtlantique. Quoique les marins
se fussent familiarises avec le redoutable ocean, ils ne
purent pas se defendre d'etre saisis de toutes les supers-
titieuses terreurs que Tignorance y avait attachees i
une autre epoque. lis s'en prenaient aux Indiens qui
etaient a bord, du dechainement des flots et des vents ;
et disaient, et paraissaient le croire, dans leur deses-
poir, que le seul moyen d'apaiser la colere du ciel etait
de Jeter ces impies 4 la mer. L'energique et perseve-
rante opposition de Golomb seule les empScha de com-
mettre ce crime gratuit et barbare. Le calme enfin
revint. La vie des Indiens fut sauvee, sans qu'aucun
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452 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKtI
naufrage s'ensuivit. Les deux caravelles. apres un long
trajet, atteignirent le port de Cadix. Golomb n'osait pas
compter celte fois sur une bonne reception. Sa popula-
rite avait bien decline depuis son premier retour; et les
difficult6s nombreuses de son entreprise autant que les
manoeuvres de ses ennemis avaient de beaucoup refroidi
Fenthousiasme qu' avait excite au premier moment sa
glorieuse decouverte. II avait la conscience tranquille
avant tout, et n'etait pas sans espoir de vaincre la
calomnie en eclairant Topinion publique et ses souve-
rains sur sa conduite, sur les avantages et la grandeur
de son oeuvre ; mais il ne se dissimulait nuUement les
obstacles qu'il aurait k surmonter pour cela. II avait a
denouer toute une trame ourdie de longue main. D'heu-
reuses circonstances militaient deja en sa faveur, surtout*
Thabilete de sa conduite pendant la mission d'Aguado.
Une lettre de Ferdinand et Isabelle, le felicitant sur son
heureux retour et Finvitant a la cour, d Burgos, apres qu'il
se sera repose des fatigues de son voyage, vint le ras-
surer sur les dispositions de Leurs Majestes d son egard.
II se mit bientot en route pour cette derniere ville. Soil
qu'il voulut interesser par Thumilite de son exterieur et
par le contraste d'un modeste retour avec les pompes
et le bruit de son premier triomphe, soit que ce fut en
accomplissement d'un vobu, il se presenta a la cour,
vetu de la robe brune du moine franciscain, retenue
seulement 4 la ceinture par un simple cordon 4 Tinstar
des freres de cet ordre. II etait accompagne d'une tren-
taine d'Indiens qu'il avait, dit-il, conduits en Europe
pour leur faire voir le spectacle des vermeilles de la
civilisation et de la puissance du roi et de la reine
d'Espagne. Ces insulaires portaient le costuma de leur
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HISTOIRE DES CACIQUES D'HA'fXI j53
contree ; sur la tete, des couronnes de plumes aux cou-
leurs variees; autour des reins, la courte tunique de
coton, ornee de plumes aussi ; leurs bras et leurs jambes
etaient nus et charges de bracelets d'or, des colliers du
mSme metal faisaient plusieurs fois le tour de leurs
cous. Le frere de Caonabo en avait un d'une enorme
dimension ; c'etait plutot une chaine d'or massif qu'un
collier. II pesait six cents castillans. Quoique enfin ils
' n'eussent pas A craindre, comme dans leurs regions
torrides, labrulante chaleur de Fatmosphereetdusoleil,
ils avaient barbouille leurs corps des couleurs du rou-
cou, de la raquette et du safran. Get etrange et curieux
cortege etait .suivi de marins qui portaient une foule
d'objets de valeur et de curiosite recueillis dans le Nou-
•veau-Monde : des couronnes, des pepites et des plaques
d'or, des masques en bois sculpte et garni d'or, des
statuettes de Ghemis, des calumets on tobacos, des
nattes et des hamacs au fin tissu, des fourrures de
petits quadrupedes, des calebasses peintes et des armes
indiennes dont le travail et les ornements indiquaient
qu'elles etaient les depouilles opimes des caciques que
- Golomb avait vaincus on soumis.
Tel etait Tappareil dans lequel Tamiral parut devant
ses souverains; il triomphait sans le vouloir et n'en
triomphait que plus reellement ainsi, sans eclat et sans
fete. Aux abords du palais, une foule avide, mais sans
enthousiasme, s'ouvrit avec respect pour le laisser
passer. II fut aceueilli avec bienveillance et distinction
par Ferdinand et Isabelle. Ses ennemis deconcertes
mais non vaincus, etaient rentres dans Fombre et le
silence. lis s'attendaient si pen a ce retour de fortune
pour Golomb ! II n'etait plus du tout question du voyage
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iU4 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
et de Tenquete d'Aguado, et ramiral,au contraire, etait
en pourparlers avec le roi et la reine pour rorganisation
d'une nouvelle et grande expedition destiaee tant a la
poursuite de ses decouvertes, qu'4 Textension de la co-
lonie d'Hispaniola.
Les souverains de TEspagne, quoiqu'ils n'eussent
donne aucune suite aux accusations portees centre
Colombo ne les avaient pas moins complaisamment
accueillies. Ferdinand etait bien dispose ^ tout amnis-
tier, pourvu qu'il trouvat une compensation dans la
realisation des richesses promises. Mais la reine avail
un autre souci. Les souffrances et les plaintes des In-
diens emurent profondement son cceur. EUe voyait
avec douleur la conquete du Nouveau-Monde detournee
de son but le plus glorieux, la conversion et la civilisa-*
tion des Aborigenes. EUe s mdignait qu'on n'eut encore
tente aucun effort pour le salut religieux de ces pauvres
creatures, malheureuses surtout par Tignorance et Tim-
piete, et qu'en oubli de son voeu le plus cher et de sa
sollicitude, on eut entrepris au contraire de les asservir
et de les decimer. EUe voulut que tons les Indiens qui
avaient ete conduits en Europe sous un pretexte ou
sous un autre, fussent immediatement liberes et rame-
nes dans leur patrie, et que desormais les mesures les
plus efficaces fussent prises pour la propagation de la
religion du Christ dans les nouvelles contrees conquises
par sa gr4ce et en son nom.
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CHAPITRE VII
(1496)
Nul effet des mesures ordonnees par Isabelle pour radoucissement
du sort des Indiens. — Instructions envoyees par C. Golomb k son
frere Barthelemy. — Envoi de trois cents Indiens en Espagne pour
y etre vendus comme esclaves. — Fondation de la Nouvelle-Isabelle
sur la rive de TOzama. — Une forteresse y est d'abord construite
• sous le nom de Santo-Domingo. — Barthelemy y laisse une garni-
son et part pour le Xaragua. — Description du Xaragua. — Boe-
chio a la t^te de nombreuses bandes se porte h la rencontre de
TAdelantade. — Bohechio se dispose a arr^ter la marche du chef
espagnol. — Celui-ci le persuade qu*il vient visiter ses Etats en
ami. — Bohechio accompagne les Espagnols k Yaguana, capitale
de son royaume. — Description de Yaguana. — Reception pom-
peuse de TAdelantade. — Fetes. — Entretien de I'Adelantade avec
le Cacique du Xaragua. — Celui-ci est soumis au paiement d'un tribut
de cotons et autres produits de son territoire. — Consequences dela
visile de TAdelantade. — Son retour a Isabelle. — Etat de la colonic.
— Barthelemy part pour Santo-Domingo. — Premiere insurrection
de Guarionex. — Mesures de TAdelantade pour la prevenir. — Elle
est entierement apaisee. — Bohechio envoie annoncer k TAdelan-
tade que le prehiier terme de son tribut est pret. — Seconde visite
de I'Adelantade au Xaragua. — II est re^u avec la m6me pompe
que la premiere fois. — II fait demander a Isabelle Tune des deux
caravelles qu'il a r^cemment fait construire. — Premier navire qui
jette I'ancre dans les eaux du Xaragua. — Visite d'Anacaona et de
Bohechio a bord. — Comment ils sont re^us. — La caravelle est
charg^e, et repart en meme temps que TAdelantade pour Isabelle.
11 s'en faut que T^lan de pitie de la reine eut produit
aucun eifet favorable aux Indiens ; car leur condition ne
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it)6 HISTOIRE DES CACIQUES d'haYTI
continuait pas moins d'empirer. Isabelle fut apparem
ment circonvenue dans ses sentiments de genereuse
sympathie par ceux qui pensaient que le cours des eve-
nements qui s'6taientaccomplis et qui s'accomplissaient
encore dans la colonie, etait imperieux et commandait
autre chose que la compassion ; que la lutte ouverte
entre les Espagnols et les Indiens n'etait pas a son
terme ; que ces derniers etaient heureusement vaincus,
et n'etaient plus de simples botes meritant des menage-
ments et des egards ; que leurs bonnes dispositions
primitives avaient ete perverties par la guerre, oti ils
avaient contracte une implacable inimitie contre les
Europeens ; qu'il fallait de toute necessite qu'ils subis-
sent le sort des vaincus ; que la victoire pouvait ne pas
etre inexorable, mais ne devait pas perdre ses droits,*
et que, lorsque laconquete seraitdefinitivementassuree
par Tentiere soumission des naturels, il serait opportun
de songer a Tamelioration du sort du peuple conquis,
et qu'alors une politique de mansuetude, et la puissante
religion du Christ acheveraient de Tattacher a tout
jamais au giron de FEspagne.
II en fut efTectivement ainsi au gre de ces promoteurs
de la conquSte, excepte que leur oeuvre de destruction
fut telle en un demi-siecle a peine qu'elle dispense
tout a fait la couronne d'Espagne d'administrer par la
suite avec humanite ses nouyeaux sujets et de les con-
vertir a la foi catholique.
Lorsque Golomb eut envoye pour la premiere fois, en
Espagne, des Indiens pour etre vendus comme esclaves, ,
Isabelle avait commence par s'y opposer, et fini par
consentir a soumettre aux theologiens et aux juristes
les plus competents de son royaume la question de sa-
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 157
voir si la vente de ces malheureux prisonniers serait
justifiable aux yeux de Dieu. Les opinions avaient ete
tres divisees SUP ce point. EUes s accorderent plus tard
a decider que les seuls Indiens coupables de meurtre
.sur des Espagnols pourraient 6tre vendus et reduits en
servitude. Or voit-on ou Ton en voulait venir? Tout pri-
sonnier de guerre etait repute meurtrier de son ennemi.
Ainsi le decretait la logique de vainqueurs alteres de
vengeance !
Colomb ecrivit done a son frere Barthelemy d qui il
^vait laisse, en partant, le commandement de la colonic,
pour lui mander d'acheminer en Europe, par le retour
des batiments qui lui apportaient sa dep^che, les pri-
sonniers de guerre faits aux Indiens. II lui prescrivit,
en mSme temps, d'aller fonder une vilie sous le nom de
Nouvelle-Isabelle k Tembouchure de TOzama. Get en-
droit avait et6 deja explore et trouve d'une situation
plus avantageuse que Tancienne Isabelle, qui devait
6tre pen d pen abandonnee. Ge qui motivait la prefe-
rence pour cette derniere localite, c'etait son voisinage
des mines de la Haina dont I'exploitation etait resolue,
sa salubrite et sa position sur Tun des plus vastes cours
d'eau de File. Les bouches etendues et profondes de
rOzama, ou ses eaux limpides se mftlent fort avant aux
flots de la mer, oEfrent un excellent mouillage aux na-
"vires de toute force.
L'adelantade ne mit aucun retard k executer ces dis-
positions. Lorsque les navires furent prets d retourner
en Europe, il y embarqua trois cents prisonniers, puis
^ il partit immediatement aprfes avec ses forces pour les
bouches de TOzama. 11 construisit une forteresse sur la
rive gauche du fleuve et jeta, en mfeme temps, les fon-
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158 HISTOIRE DES CACIQUES d'haI'TI
dements de la ville nouvelle. Le nom de Santo-Domingo
qu'il donna au fort est celui qui resta 4 la ville, avant
meme qu'elle eut traverse le fleuve et se fftt elev6e sur
Fautre rive, ou existe encore sans renom, sans bruit,
sans agrandissement, emprisonnee dans I'etroite en-
ceinte' de ses vieux murs, cette premiere cite du Nou-
veau-Monde.
Soit que Barthelemy se proposal de marquer son
administration, pendant I'absence de son frere, par des
resultats importants pour Toccupation espagnole en
Hatti; soit qti'il ne fit en cela que se conformer k ce
qui lui etait present, il s'appliqua, tout en s'etablissant
sur un nouveau point du territoire, et en y renouvelant
en quelque sorte sur une plus grande echelle Toeuvre de
la colonisation, a tenir fermement la main a la collection*
des tributs d6j4 imposes, et surtout a etendre la mesure
aux autres populations de Tile qui n'y avaient pas
encore ete assujetties. Barthelemy etait, au genie pres,
un homme d'autant d'initiative et d'activite que son
frere, qui le connaissaitbien d'ailleurs etavait toute con-
fiance en sa capacite. II laissa au fort de Santo-Domingo ^
une garnison suffisante, chargee d la fois de la garde
des lieux et des premiers travaux de fondation de la
ville ; puis il prit la route du Xaragua oh les Espagnols
allaient penetrer pour la premiere fois. Tout ce qu'ils
avaient appris de cette partie du pays excitait leur desir
de la connaitre. lis y allaient de gaite de coeur. G'etait,
en mftme temps que le plus vaste des cinq royaumes
de Tile, le plus montagneux, le plus beau et le plus
populeux. Les quatre autres royaumes comprenaient,
dans leur reunion, cette portion de Tile qui offre une
plus grande surface du nord au sud. Le Xaragua en etait
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HISTOIRE DES CAQQUES d'haI'TI 159
s6pare. Son territoire s'avancait cependant, dans Test,
jusqu'au coups de la Neva, vers les limites dela Maguana,
et remontait vers le nord se confiner au Marien, antici-
pant ainsi sur ce territoire partage entre la Maguana,
le Marien, le Magna et le Higney ; puis il occupait, en
outre, exclusivement, toute cette longue presqu'ile qui se
prolonge dansle sud-ouest. JLes Indiens de toute Tile,
rendant hommage a la magnificence naturelle de cette
contree, mieux do tee sous ce rapport que les leurs,
s*etaient accordes d y placer leur paradis terrestre. Ce
lieu d'6ternelles delices, oti les 4mes des bons, apres
la mort, allaient errer sous les ombrages des Mameys et
eu savourer les fruits, est jusqu'aujourd'hui un des plus
beaux quartiers de Tile d'Haiti. Giel, mer, sol y disputent
• de splendeur. Les abricotiers y croissent encore a pro-
fusion, et le joli bourg qui y existe actuellement s'ap-
pelle depuis longtemps du nom de ces arbres, les Abri-
cots.
Les habitants du Xaragua etaient les plus doux, les
plus hospitaliers, les plus civilises, ce qui veut dire ici
les moins sauvages de tons les Haitiens. Leur contree
placeehors de la route accoutumee des migrations, moins
expos6e aux incursions des Caraibes, n'avait pas ete boule-
versee, comme les autres, par de continuelles et recentes
invasions. Les elements de la population n'y paraissaient
pas en lutte. G'etaient, pourtant d'anciens emigres de
race caraibe, venus successivement, mais confondus et
en tierement changes par un long sejour dans des lieux
qui semblent de tout temps avoir eu cet avantage sur
les autres parties du pays, d'adoucir les moeurs, de poUr
et stimuler Tintelligence. II ne s'y trouvait point de
mines d'or, mais en revanche la population y etait
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i50 HISTOIRE DES CACIQDES d'hAITI
industrieuse, agricole, etproduisait en plusgrande abon*
dance qu'ailleurs des objets de fabrique, et le colon, le
roucou, le mais et le manioc. C'est li qu'il y avail le
plus de traditions, le plus de coutumes poetiques et de
poesie, le plus de religion, le plus de sociabilite. C*est
fa patrie de la celebre Anacaona ; c'etait aussi le pays
des dominations longues et paisibles; car le cacique
Bobechio qui y regnait depuis longtemps, avait vieilli a la
tSte de ses peuplades.
II fut informe de la marche de don Barthelemy par le
bruit qu'elle faisait. La petite armee espagnole traver-
sait les villages qu'elle rencontrait sur sa route, en-
seignes deploy ees et a son de fanfares, a la maniere de
Colomb. Bobechio reunit^ aussitot plusieurs milliers
dlndiens armes de piques, de fleches, et se porta avec *
celeriteau-devant de Barthelemy pour Tempecber d'en-
vahir son territoire. II le rencontra justement d Tentree
de ses frontieres, sur les bords de la Neva. Sa seule
attitude, a la vue des troupes espagnoles, etait hostile.
Le vieux cacique, voyant les etrangers maitres de
presque tout le pays, croyait qu'ils venaient s'emparer
de ses Etats pour completer leur conquSte. U les savait
invincibles, et n'avait peut-6tre pas beaucoup de con-
fiance dans le succes du combat qu'il allait livrer; mais
il pensait du moins qu'il valait encore mieux courir les
chances incertaines de la lutte, que de se laisser subju-
guer impunement, sans faire le moindre effort pour con-
jurer Textremite du peril. Toutes ses dispositions etai^t
prises pour disputer le passage de la rivifere a don Bar-
thelemy. Mais celui-ci ayant reussi a le persuader qu'il
n'avait aucune intention de lui faire la guerre, qu'il
venait au contraire visiter ses Etats en ami, et passer
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haKTI 161
quelques jours avec lui, il parut rassure, et se montra
sans peine aussi satisfait de cette declaration de paix
qu'il eAt ete fdche d'avoir un ennemi a combattre. II fit
faire contremarche a ses bandes, apres s'fitre approche
du chef espagnol, et lui avoir offert de le conduire a son
village capital.
n y avait environ quarante lieues de Tendroit ou ils
etaient a ce village. Au moment de partir, Bohechio
expedia en toute hdte des expres pour annoncer son
arrivee prochaine avec les Espagnols et leup chef a
Yaguana, lieu de sa residence, et donner des drdres pour
les apprSts d'une reception pompeuse. Yaguana, situee
la oil a ete batie depuis la ville de Leogane, etait le plus
important des villages indiens, et meritait presque le
• nom de ville. On ycomptait plus d'un millier de cabanes,
mieux construites que toutes celles que les etrangers
avaient encore vues, et sa population etait plus nom-
breuse, plus affable et policee qu'aucune autre. Les
ordres de Bohechio la mirent a Tinstant sur pied. Elle
se partagea a Tenvila tache des preparatifs commandes.
Les uns s'employerent 4 nettoyer le village qui le fut
admirablement ; les autres allerent a la peche ou a la
cueillette de vivres et de fruits. Geux-ci etaient charges
de preparer les cabanes destinees au logement des botes
attendus, et ceux-la s'occupaient du ceremonial de la
reception, ou composaient les areytos a chanter.
Hommes, femmes et enfants sortirent a la rencontre du
cacique et de ses botes. Elle eut lieu a une petite dis-
tance du village. Trente jeunes Indiennes etaient en
tete, dansant, chantant des hymnes, et agitant des
palmes qu'elles tenaient dans leurs mains. Arrives pres
de Barthelemy, elles vinrent Tune apres Tautre lui pre-
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162 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
sentera genoux leurs palmes etdes bouquets. Anacaona,
portee en litiere, suivait immediatement ces filles
d'elite. EUe etait vMue de sa plus belle tuntque. Elle
avait la t6te ornee d'une espece de tiare plaquee d'or,
et une guirlande de fleurs fraichement cueillies et de
toutes couleurs, apr^s avoir fait plusieurs fois le tour de
ses tempes et 4e son front, se repandait sur ses epaiiles
et ses seins nus. La plupart des hymnes qu'on chantait
etaient de sa composition ;> c'etaient aussi des guirlandes,
mais de fleurs de poesie.
L'adelantade et ses principaux compagnons d'armes
furent conduits a la ^maison de Bohechio, ou un grand
repas servi les attendait. Les mets etaient ranges sur
des nattes tendues sur le sol au milieu d'une vaste piece,
et des matoutous, ou petites tables, dresses devant
chaque convive. Anacaona fit gracieusement les honneurs
du festin. Les Espagnols etaient passablement d^ja
habitues a la cuisine indienne; ils se regalerent volon-
tiers des poissons, des racines et des fruits qui compo-
saient le menu du repas, mais ils n'oserent pas toucher
a un mets nouveau qui semblait leur inspirer de la repu-
gnance, c'etait un plat de lezards. « Ces serpents, dit
« Pierre Martyr, ressemblent a des crocodiles, sauf la
« grosseur. Les Indiens les appellent guanas. Aucun
« de nos hommes ne s'etait encore avise jusqu'd ce
« jour d'en manger, k cause de leur horrible et degou-
« tante difi'ormite. Cependant Tadelantade, sur le& gra-
« cieuses instances d'Anacaona, la soeur du roi, se
« determina a en gouter. La chair de ces serpents fut
« si delicate a son palais, qu'il s'en regala sans aucune
« crainte. Ce que voyant ses compagnons, ils ne lui
« cederent pas en appetit, tellement qu'ils ne parlerent,
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fflSTOIRE DES CAaQUES d'hAITI i63
a desormais, que du gout excellent de ces serpents, qu'ils
« affirmaient elre bien superieurs a nos faisans et per-
« dpix. »
Le banquet fut suivi des divertissements ordinaires
en pareille rencontre. Les Espagnols donnerent aux In-
diens le spectacle, qui leur plaisait plus que toute chose,
d'un combat simule. Ceux-ci se liferent a leurs jeux
et k leurs danses accoutumes. lis s'aviserent, cette fois,
cependant, a Timitation de leurs hdtes, de les gratifier
aussi d'une joute d'armes. Ge qui fait Tagrement et le
charme de ce divertissement, ce sont les evolutions
strategiques et les detonations d'un exercice a feu sans
projectiles. Mais les sauvages qui n'avaient aucune no-
tion des mancBuvres militaires, et qui se servaient
• d'armes muettes telles que piques, fleches et baches, ne
pouvaient executer qu'une ennuyeuse pantomime, en
simulant un combat. Aussi leurs bandes, venues aux
mains, se trans formerent-elles bientdt en un inextri-
cable p61e-mele, et, les esprits s'echauffant, la lutte, de
feinte qu'elle etait, devint reelle. Le sang coula ; il y
eut des blesses et des morts. Et si Tadelantade et ses
cavaliers ne s'etaient hdtes d'intervenir et d'apaiser
les parties, la lice fut devenue un veritable champ de
carnage.
Les Indiens ne continuerent pas moins de danser et
chanter, et ces rejouissances durerent deux jours. Apres
quoi, Tadelantade entretint le Cacique sur Tobjet reel
de sa visite. II lui dit que son frere avait ete envoye
dans cette lie par les deux plus puissants monarques de
la terre, et qu'il etait retourne en Europe leur annoncer
que tons les caciques du pays etaient les tributaires de
lelirs couronnes, a Texception de celui du Xaragua ;
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1G4 HiSTOIRE DBS CACIQUES D HAITI
qu'en partant, son frere lui avait laisse Tautopite, et
recommande de se rendre dans les Etats du cacique Bo-
hechio pour le recevoir sous la puissante protection
des souverains de TEspagne, et s'entendre avec lui sur
le tribut qu'il lui conviendrait de leur payer.
Ges paroles embarrasserent fort Bohechio. II connais-
sait Tavidite des Espagnols pour Tor, dont on ne trou-
verait pas un filon dans toute Tetendue de son territoire.
II r6pondit qull n'ignorait pas que les autres caciques
de rile payassent un. tribut au roi et a la reine d'Es-
pagne, parce qu'ils avaient de Tor en abondance chez
eux; tandis que ses Etats en etaient tellement depour-
vus que ce metal y etait presque inconnu. Mais qu'il
agreait de coeur TofTre de protection des Espagnols, et
qu'ils pouvaient compter, des d present, sur son inalte-*
rable amitie. L'adelantade lui repliqua, alors, que rien
n 'etait moins dans ses intentions que d'exiger de lui ce
qu*il ne pouvait pas donner, et qu'a defaut d'or, il lui
serait du moins aise d'acquitter son tribut en coton,
bassave, et autres produits de son territoire. Bohechio
s'empressa d'autant plus volontiers d'y souscrire, qu'il
apprehendait des exigences, et s'attendait pen d la fa-
cilite avec laquelle ses objections avaient ete admises^
Aussi, promit-il de faire ses dispositions pour payer, au
plus tot, le premier terme du tribut stipule.
L'adelantade repartit pour Isabelle. II avait conquis
le Xaragua, et sa conquSte ne lui avait coute que deux
jours de rejouissances et une heure de pourparlers.
Tout ce qu'il y avait eu de sang verse, Tavait ete dans
les jeux et les plaisirs. L'adresse et la prudence de
dom Barthelemy firent plus en cette circonstance que le
genie de son frere et que Taudace et la valeur d'Ojeda.
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haYtI 165
II est vrai de dire qu'il avait eu le bonheur d'avoir af-
faire aux plus doux des naturels d' Haiti, et que sa
tache avait et6 facilitee par la reputation de puissance
irresistible et surhumaine des Espagnols, si bien etablie
par leurs devanciers.
Quant a Bohechio, il n'etait pas devenu le tributaire
et le protege des Espagnols a des titres difiFerents que
les autres caciques. Du moment oti il avait transige avec
eux, sur ce pied, fatale transaction ! il avait en quelque
sorte abdique en leur faveur Tautorite de son comman-
dement, et ali6ne sans retour Tindependance de ses
Etats. II ne tardera pas a se repentir douloureusement
d'avoir sacrifie a si pen do frais ces prerogatives inalie-
nables. II ne survivra pas longtemps a son malheur. 11
ne mourra pas tranquille, mSme en feriftant les yeux,
entoure des regrets de ses sujets et des honneurs de
la souverainete, et en transmettant paisiblement Theri-
tage de son royaume k sa soBur. Et si son sortn'est pas
de perir comme tons les autres caciques de Tile, de la
main du bourreau, il ne s'eteindra pas moins dans les
supplices du remords.
L'ad6lantade arriva, en temps utile, pour venir en
aide a la detresse des habitants dlsabeile. La faim et
la fifevre, fleaux ordinaires de cette ville, y s^vissaient.
11 By avait point eu d'arrivages d'Europe, depuis un
temps assez long, et Golomb, toujours accus6 de tout,
I'etait encore cette fois d'oublier sa colonie dans les fetes
et les plaisirs de la cour, en Espagne. Ge qui aggravait
la position des colons, c'etait Tabandon des cultures
des environs, cause par le m6contentement des Indiens,
leur desertion et leur fuite dans les montagnes, devenue
plus frequente depuis qu'en ]*absence de Tadelantade,
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166 HISTOIRE DE6 CAQQUES D'haYtI
ils ayaient eu h supporter un redoublement de rigueurs
et de vexations.
Partout oil les Espagnols avaient fonde un etablisse-
ment, soitune ville, une forteresse, ou un simple poste
militaire, ils avaient exige que les Indiens des alentours
plantassent des viyres sur lesquels ils prelevaient d'a-
bord une imposition, et dont ils achetaient I'excedent.
Le plus souvent ils Tarrachaient par violence sans le
payer. Les vivres n'etaient done pas sur tons les points
aussi rares qu'd Isabelle, et dom Barthelemy congut
rheureuse idee de distribuer dans les difTerentes forte-
resses une partie de la population de la ville, dont les
souffrances trouverent dans cette mesure un soulage-
ment immediat, mais momentane. L'acielantade fit plus;
n'ayant pas un seul navire dans le port dlsabelle qu'il
put expedier en Espagne, il mit de suite en construction
deux caravelles destinees a y aller chercher des provi-
sions.
II partit pour Santo-Domingo.
Pendant qu'il etait encore au Xaragua, il s'en faut
que le mecontentement des Indiens de la Vega se fut
manifeste seulement par la desertion et la retraite dans
les lieux inaccessibles ; ceux qui n' avaient pas pris ce
parti poussaient leur cacique ^ Finsurrection. lis Tobse-
daient chaque jour de leurs plaintes, et le sollicitaient
k les venger. Guarionex leur representait Timpossibilite
de vaincre les Espagnols, les malheurs d'un echec
presque certain, et leur opposait le recent exemple de
Caonabo. 11 etait pacifique et prudent, mais ses sujets
Taccuserent de pusillanimite. lis disaient hautement
qu'il avait ete capte ou ensorcele par les Espagnols, au
moyen de leurs pr^tres et de leur religion, et ^u'ils ne
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mSTOlRE DES CACIQUES d'hAITI 167
souffraient d'ailleurs de tant de maux qu'en expiation
de son apostasie.
Depuis quelque temps, en effet, deux moines qui
avaient accompagne le Pere Boyle dans Tile s'etaient
attaches d Guarionex, et Tinstruisaient dans les dogmes
du culte catholique. lis Tavaient converti, lui, sa mfere
et d'autres Indiens de sa suite. lis lui avaient appris le
Credo et YAve Mcnna qu'il recitait avee la componction
d'un devot consomme. Guarionex remplissait tons les
devoirs religieux, priait, se confessait, communiait, et
entendait souvent la messe dans la petite chapelle que
les Pferes Ramon, Pane et Borgonon avaient fait edifier k
la proximite de son palais. Tout d*un coup, il rompit
avec les saintes pratiques, et ne voulut plus voir les
I religieux, ses pr6cepteurs. Poursuivi par les reproches
et les objurgations des siens, il inclinait deja k abjurer
la foi nouvelle pour ses anciennes croyances, lorsqu'une
circonstance des plus malheureuses vint determiner sa
resolution. Un Espagnol admis dans son intimite, sous
les auspices de ces prMres qui avaient sa confiance,
outragea sa femme de la maniere la plus indigne, dans
son propre palais. 11 n'eut pas la peine de les expulser.
T^es deux ecclesiastiques et Tinfdme seducteur durent se
hater de fuir, car les Indiens, sensibles an deshonneur
de leur cacique, s'attroupaient d^ja, et demandaient
leur mort a grands cris. N'ayant pu se venger sur leurs
personnes, ils incendierent leur chapelle, en proferant
toutes sortes d'imprecations contre leur perfidie et le
Dieu des Chretiens.
Malgre ces griefs personnels, Guarionex resistait
encore a ses sujets impatients de s'insurger. Mais un
grand nombre de caciques, ses tributaires, se reunirent,
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i68 HISTOIRK DES CACIQUES dWiTI
et en delibererent entre eux. lis envoyerent une deputa-
tion d leup souverain pour le sommer de se itiettre d la
tfite de son peuple, afm de Faffranchir de Tinsupportable
tyrannie des Espagnols, et de venger en meme temps
son propre honneur. Us ajouterent que, s'il ne se rendait
enfm au voeude ses sujets, ils le tiendraient pourle plus
Idche des hoihmes et le deposeraient.
II n'y avait plus raoyeri pour Guarionex de reculer ; il
ceda a regret. II fut convenu qu'on choisirait pour le
jour du soulevement celui du paiement du tribut,
ou les Indiens . s'assemblent d'ordinaire en grande
multitude, sanseveiller le soupcon. Et ce jour etait pro- •
chain.
Le plan de la conjuration etait de tomber a Timpro-
viste sur les Espagnols et de les massacrer ; il ne pou- •
vait reussir qu'autant que le plus profond secret en
serait garde. Mais les Espagnols etaient exactement
instruits de tout ce qui se passait. La ville dlsabelie et
le fort Conception etaient les points les plus menaces,
surtout, ce dernier qui n' etait qu'a une petite distance
de la residence du Cacique, ou se tramait le soulfeve-
ment. II n'y avait pas de temps a perdre. II etait urgent
d^expedier un courrier a Tadelantade pour Tavertir de
rimminence du danger, et Tappeler vite au secours de
la colonie. Envoyer un Espagnol, iltomberait infaillible-
mant dans les mains des Indiens ; car ceux-ci, quoique
ne se doutant pas qiie leur complot eut transpire, veil-
laient cependant, pour en assurer le succes, a ce qu'il
n'y eut plus de communications entre la Vega et Santo-
Domingo. Ilsavaient aposte des affid^s sur divers points
de la route pour intercepter ces communications. Les
Espagnols aviserent au moyen de correspondre avee
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HISTOIRE DES CAaQUES D^HAITI 169
Tadelantade par un Indien qui leup etait devoye, et qui
se fit fort d'arrivep a Santo-Domingo. lis luiremirentune
lettre qu'il enferma dans le creuxd'un Mton de bambou.
II partit avec confiance. II ne manqua pas de tomber
darfs une premiere embuscade. 11 contrefit si bien le
muet et le boiteux, etayant de ^on baton sa marche'
chancelante, que ceux qui I'avaient arrSte n'eurent pas
de peine a croire qu'il etait un voyageur inoffensif ; ils
ne se seraient pas doutes surtout que les Espagnols se
fussent servis d'un 6missaire ecloppe pour aller si loin,
et d'un muet poqp porter des nouvelles. Apres Tavoir
vainement interroge, ils le laisserent continuer sa route
ATaide de cette supercherie, iltraversa bien despostes
indiens, et parvintd San to- Domingo, oh il remit d Tade-
lantade la lettre dont il etait porteur.
Dom Barthelemy se transporta aussitot d la Concep-
tion avec ses cavaliers les mieux montes. Le reste de sa
troupe, en passant par des sentiers de traverse, ne
tarda pas a Ty rejoindre. II avait pu reunir ainsi une
petite arm6e dans la forteresse, sans donner Teveil aux
Indiens. Son projet etait, au moyend'un coup demain,
de prevenir la conjuration. II 6piait le mouvement des
conjures ; il les vit effectivement se reunir d Tapproche
du jour marque pour se lever. La veille de ce jour, au
soir, il s'assura de Fendroit oil les principaux fauteurs
du mouvement devaient passer la nuit. II divisa ses
forces en plusieurs detachements, et, 4 la faveur de
Tobscurite, pendant que tout sommeillait au village, il
envahit la demeure de Guarionex et des autres caciques,
les fit prisonniers, et les conduisit au fort, lies et
escortes.
Les sauvages, surpris, n^eurent le temps d'opposer
12
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170 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
aucune resistance ; mais ils se reveillerent en sursaut,
et suivirent, en foule, leurs chefs captifs. Toute la nuit,
ils assiegerent la forteresse de leurs cris et de leurs
lamentations, redemandant leur souverain, etimplorant
en sa faveur la clemence des Espagnols. Ils n'implorfe-
rent pas en vain. L'adelantade rendit de cette affaire
une prompte et admirable justice. II ne se box^na pas a
pardonner genereusement a Guarionex, apres lui avoir
adresse de vifs reproches, il punit aussi sous ses yeuxle
seducteur de sa femme. Puis il passa par les armes, sans
desemparer, deux des caciques qui avaient le .plus
pousse 4 rinsurrection. Lesautres furent gracies. Pen-
dant un moment, le bruit de lexecution, qui avait lieu
dans rinterieur du fort, alia consterner la foule au
dehors. EUe ignorait qui tombait en dedans sous les •
balles espagnoles. C'etait peut-etre Guarionex, et, peut-
etre aussi dans un instant, la forteresse allait-elle vomir
ses feux sur elle. Telle etait son anxiete. Elle s'agita
confuse et eperdue. Alors Tadelantade, que ce desespoir
toucha, invita Guarionex a se montrer et 4 parler a ses
Indiens : — Me voici ! ne craignez rien, la clemence du
chef des Espagnols me r^nd la vie et la liberte. — Ils
ne lui donnerent pas le temps d'achever ce qu'il avait
a dire, ils Tentourerent aussitot, et, relevant sur leurs
epaules, ils le porterent jusqu'au village avec des chants
et des acclamations de joie.
Sur ces entrefaites, des messagers arriverent k la
Conception, envoyes par Bohechio, pour annoncer que
le premier terme de son tribut etait pret. L'adelantade
fut bien aise de visiter une seconde fois de suite Fe
Xaragua, autant par plaisir de voyager dans un beau
pays, interessant par les moeurs de ses habitants, que
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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 171
pour nouer plus etroitement des relations qu'il avait
recemment etablies sous de si paisibles et faciles aus-
pi<5es. II mettait d'ailleurs tant de formes et de tact dans
toute sa conduite qu'il n'avait pas Fair, ce qui etait bien
reel pourtant, de profiter de cette occasion d'assurer
plus solidement qu'il n'eiit fait autrement, la domination
de TEspagne sur cette contree.
II fut recu avec la meme pompe, et plus de cordia-
lite peut-6tre que la premiere fois. U trouva reunis
dans le palais de Bohechio Tingt-deux caciques infe-
rieurs qui avaient accompagne chacun leur contingent
du tribut. Deux grandes cases etaient remplies jusqu'au
faite, de cotons et de cassaves. C'etait le chargement
d'un navire. L'adelantade dut depficher un courrier a
* Isabelle pour faire venir une caravelle. II sejourna dans
le^Xaragua jusqu'A Tarrivee de ce bMiment. 11 eut le
temps d'observer plus attentivement les moeurs et le
caractfere des Indiens de cette partie, et de se convaincre
combien ils etaient, sous tons les rapports, superieurs
aux autres. Cette superiorite, qui etait manifeste dans
leur genre de vie et dans toutes les relations sociales,
eclatait surtout dans leurs poesies, leurs f^tes et leurs
jeux. Ils les renouvelaient sans se lasser jamais, et
mettaient 4 les varier les ressources ingenieuses et
inepuisables de leur imagination. Ils charmaient leurs
botes, et paraissaient s'attacher a remplir les jours que
ceux-ci passaient au milieu d'eux, de ffites et de dis-
tractions. Ils les laissaient a peine se reposer, et fai-
saient pen de treve aux plaisirs. Le repos qui se pro-
longe enfante bientot Tennui, et Tennui abreuve le
voyageur qui est loin de ses foyers des plus amers
regrets de I'absence.
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172 HIiSTOIRE DES CACIQUES D HAITI
Anacaona prenait rinitiative de tout. EUe se multi-
pliait; elle presidait aux rejouissances avec une vigi-
lance et une bonne grace accomplies, et donnait toute
espece d'ordres. Bohechio semblait lui avoir abandonne
le soin de regner a sa place. II n'echappa pas a Tade-
lantade que le vieux cacique etait devenu sombre, et
deguisait mal une triste^se profonde et secrete. PoUr
excuser labattement de son exterieur qui trahissait
involontairement les peines de son eoeur, il le mettait
sur le compte des fatigues et de la vieillesse.
La caravelle attendue arriva enfm ; et, comme la
mer etait eloignee du village de deux milles environ,
elle mouilla a cette distance, hors de vue. Un coup de
canon annonga son arrivee. C'etait Tune des deux cara-
velles qui avaient ete recemmeiit construites dans les*
chan tiers dlsabelle. Elle faisait son premier voyage, et
c'etait aussi le premier navire espagnol qui j etait Fancre
dans les eaux du Xaragua. Les Indiens se rendaient en
foule sur le rivage pour voir le spectacle tout nouveau
pour eux d'un si grand canot marchant sans rames.
Anacaona et Bohechio n'etaient pas moins curieux que
leurs sujets. L'adelantade alia done au-devant de leur
desir, en leur proposant de faire une visite d bord.
Tout y etait dispose, par ordre transmis en consequence,
pour recevoir dignement les royaux visiteurs. Quoique
les Indiens eussent prepare un canot pour le cacique
et son bote, la caravelle avait envoy e sa chaloupe tentee>
pavoisee et pourvue de robustes rameurs. Cela suffi-
sait pour que les sauvages donnassent la preference a
Tembarcation espagnole. Anacaona y sauta la premiere^
Elle avait Fair de faire une amabilite k Tadelantade,
mais elle cedait plutot a un plaisir de curiositCc
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HISTOIRE MS CACIQUES d'hAITI 17S
L'approche de la chaloupe fut bienlot saluee par une
salve d'artillerie qui causa uue peur serieuse et un
grand trouble a Bohechio et a sa sgbuf. L'adelantade
les rassura de son^mieux. II y avait a bord un tambourin,
des flutes et d'autres instruments qui les accueillirent
sur le pont en executant des airs de musique. lis en
furent emerveilles. Tout leur etait sujet de surprise et
d' emotion. Anacaona exprime le desir de voir marcher
le batiment, et, aussitot, le capitaine commande de
lever Tancre. Les voiles se deploient et la caravelle se
met a louvoyer sous une forte et fralche brise, a
travers Timmense bale de Yaguana. Le ciel etait pur. et
les flots bleus et doucement agites. Ravissant spec-
tacle pour une Indienne reine et poete, et bien digne de
#lui inspirer le plus lyrique de ses areytos ! Gette prome-
nade sur Teau couronna delicieusement tout un mois de
fetes.
L'adelantade, qui avait deja sejourne dans le Xara-
gua plus longtemps qu'il Teut voulu, s'etait hate de
donner son chargement a la caravelle et de se mettre
en route pour Isabelle. Bohechio ayant entendu dire
que les Espagnols y manquaient de vivres, fit embar-
quer une grande quantite de provisions, en outre de
son tribut. Anacaona y ajouta d^aimables presents pour
dom Barthelemy, des hamacs du tissu le plus fin, des
statuettes de Chemis en marbre tire des carrieres
memes du pays, et des vases en gres monies avec un
art bien plus habile et bien plus ingenieux que dans
les autres parties de Tile. La caravelle sortit enfin du
port de Yaguana, en meme temps que I'adelantade
reprenait par terre le chemin d'Isabelle.
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CHAPITRE VIII
(1497)
Revolte de I'Acaide Roldan. — Ses menses. — Ses partisans. — Con-
sequences de cette revolte. — Entreprises de Roldan pendant Tab-
sence de Tadelantade. — Don Diego, frere de I'ad^lantade. pour
eviter un eclat, envoie Roldan patrouiller dans la Vega et Je Cibao,
sous pretexte d'y metire bon ordre et de recouvrer les tributs
arrieres de plusieurs Caciques. — Roldan accepte la mission et la
fait tourner au profit de ses intrigues. — Sa propagande parmi les *
Indiens. — Les Indiens I'accueillent avec favour, sans conspirer
encore ouvertement avec lui. — Roldan pous^e les Caciques Gua-
rionex et Manicatoex a camper avec lui. — lis sont h^sitants. —
Sur ces entrefaites, I'adelantade est de retour du Xaragua et Rol-
dan arrive en m^me temps a Isabelle. — Ce chef des conjures espa-
gnols premedite aussitdt un coup de main contre Tadelantade. —
Exigences de Roldan, demande a I'adelantade de remettre a flot
la caravelle recemment arrivee du Xaragua. — Refus de Tadelan-
tade. — Roldan tente de piller les depdts publics. — II sort de la
ville a la tete de ses partisans. — 11 essaie de gagner les garnisons
du fort Conception et d'un village indien. — Insucces. — L'ade-
lantade se rend avec des forces dans la Vega pour assister la gar-
nison de la Conception contre les insurges. — Pourparlers inutiles.
— Convention neanmoins arretee entre Roldan el Tadelantade que
Ic premier se retirera sur un point du territoire pour y attendre
le jugement du roi et de la reine sur leurs differends . — Duraat
ces entrefaites, deux navires arrivent d'Europe a Santo-Domingo
el apportent des subsides, des renforts, des lettres de Tamiral, et
la confirmation royale de Tadelantade au poste qu'il occupe. —
Celui-ci sort de la forteresse pour se rendre a Santo-Domingo. —
11 traverse les conjures qui n'osent point Tattaquer. — Roldan le suit
a distance avec sa troupe et va cantonner dans la province de
Bonao, dans le voisinage de Santo-Domingo pour epier les mouve-
ments de la ville. — Roldan part pour le Xaragua. — Un Cacique
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HISTOIRE DES CACfQUES d'hAITI 175
tributaire de la Vega leve I'etcndard de la revoUe. — Faux mou-
vemenl. — II est abandonne et se refugie aupres de Guarionex. —
Celui-ci, irrite, le fait mettre h mort. — Guarionex lui-meme est
oblige de camper. — II est aussi abandonne par ses sujets frappes
de terreur panique. — II se refugie k son tour aupres de Mayoba-
nex et lui demande protection. — Gampagne de Tadelantade dans
la province de Ciguay. — Bataille au passage d'une riviere. — Le
chef espagnol envoie des deputes ti Mayobanex lui demander Tex-
tradition de Guarionex. — ■ Belle reponse du cacique des Ciguayens.
— Nouvelle ambassade. — Insucces. — Les derniers deputes
envoyes par Tad^Jantade sont massacre^ — Incendie des villages
des Ciguayens. — Les Espagnols s*emparent de la residence de
Mayobanex. — Fuite des deux caciques dans les monlagncs de
Ciguay. — Mayobanex est decouvert, arr^te et conduit a I'adelan-
tade. Sa famiJle est prisonniere avec lui. — L'adelanlade fait gr^ce
a la soeur du cacique sur les sollicitations de son mari. — Les
Ciguayens, encourages par cet acte de gen^rosite, demandent la
grdce de leur cacique. — L*adelantade ne la leur accorde pas,
mais il reniet en liberie la famille de Mayobanex. — Guarionex est
arrete et conduit lie et garrotte a Ja Conception, ou I'adelantade
etait de retour, aprfts avoir pacific la province de Ciguay-.
L'absence prolongee de Tadelantade loin d'Isabelle
y avait laisse le champ libre aux intrigues et a la turbu-
lence des colons europeens, et Timprudente conduite
d'Aguado etait un facheux precedent pour tout auda-
cieux qui voudrait desor^ais troubler la colonie. La
marche a suivre dans cette voie de desordre etait tra-
cee : denoncer les Golomb comme des etrangers cupides
et sans coeur, n'ayant d'autre but que de s'elever aux
honneurs et d'acquerir des richesses par la servitude des
Espagnols ;* promettre de faciliter le retour dans leurs
foyers ^ceux qui se repentaient de les avoir abandonnes;
faire briller la perspective d'un changement de situation
aux yeux de ceux qui, en depit de leurs souffrances
inortelles, de la misere et de frequentes famines, etaient
resolus neanmoins a vivre dans Teloignement de leur
pays natal, en attendant Toccasion de faire fortune dans
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176 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
ces regions nouvelles ; prficher un regime de licence a
des esprits impatients de se lancer dans toutes sortes
d'a ventures, les ^agner en ilattant leurs mauvais pen-
chants et en excitant leur perversite, reclamer enfin en
faveur des Indiens opp rimes, les pousser a la rebellion,
et se donner pour leur liberaleur.
C'est ainsi que s'y prit TAlcaide Roldan pour fo-
menter, centre rautoi?it6 de Colomb et de ses freres, la
conjuration la plus implacable et la plus prejudiciable
en meme temps a la colonic. Cette revoltede Roldan est
remarquableparles consequences qui enresulterent. Son
projet ne paraissait pas precisement de ravir toute Tin-
fluence et le pouvoir aux Colomb ; il pr^tendait surtout
rester dans Vobeissance de ses souverains et des lois
de la metropole, et n'agir qu'en leur nom. II s'etait mis 4
a la tete d'une faction qui aspirait a coloniser une partie
de rile, en dehors du pouvoir et m6me du patronage de
C. Colomb. La plupart des voyageurs qui avaient suivi
Tamiral, dans le Nouveau-Monde, etaient des hommes
sans aveu, mala I'aise dans leur societe, a charge aux
letirs et peut-6tre a eux-memes, avides de nouveaute et
d'aventures perilleuses, plus capables de crimes que de
bien, vivant de scandale et de trouble, comme des sala-
mandres de feu. Et, a cette epoque, ily avaiten Espagne
une classe nombreuse de cette vile engeance, Tecume
de la nation, qui avait su apprendre de la chevalerie dn
siecleFaudace etlabravoure, rien que cela, mais qui n'en
avait ni le coeur, ni Tame, qui en ignorait les vertus, et
ne se doutait pas que les prouesses et les prodiges
qui s'accomplissaient sous ses yeux fussent Tceuvre de
la noblesse des sentiments, de Thonneur et de la ma-
gnanimity. EUe les attribuait A ce vulgaire courage
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HISTOIRE DBS CAQQUES d'hAI'TI 177
(elle n'en avait pas d'autre elle-m^me), a cette intrepi-
dite de bete fauve qui fait surmonter quelquefois le peril
et braver la mort. Quel evenement lui pouvait etre plus
favorable qu'un Nouveau-Monde ouvert a son acti\ite,
a son insubordination, a ses gouts de combats et de
conqu^tes ! Quelle carriere plus vaste et plus lucrative
d sa cupidity ! Aussi y accourut-elle empressee. C'est
elle qui acheva la decouverte du iipuveau continent en
penetrant partout ; c'est par elle que Pizarre conquit le
Perou, et Ferdinand Gortez le Mexique.
Tant que la route de TAtlantique n'etait encore le se-
cret que du genie de G. Golomb, il pouvait contenir dans
la soumission et Tobeissance les hardis aventuriers qui
s'etaient confies a sa fortune. Terrible epouvantail, en
^effet, que deux mille lieues de mers inconnues, oil un
seul homme etait en etat de frayer, au besoiri, le retour
dans la patrie! Mais du jour ou ces mers etaient libres
et ouvertes an premier navigateur venu, c'etait a qui
declinait Tautorite de Tillustre pilote, le reniait et courait ,
pour son compte, aux decouvertes. Roldan donna le si-
gnal de cette rupture ; Ojeda et Vespuce Americ se de-
tachferent bienlot de Colomb, et commencerent ce mou-
vement de decouvertes partielles par lequel en si pen
de temps tout le vaste hemisphere fut explore.
Roldan conspirait depuis longtemps. L'Espagnol qui
avait outrage la femme de Guarionex etait un de ses
amis, et avait ete condamne a mort. Roldan avait couqu
le projet de le delivrer, en suscitant dans la foule qui
«erait reunie au moment de Texecution, un tumulte a la
faveur duquel il aurait poignarde de sa propre main
I'adelantade. Mais soit que celui-ci, instruit de ce qui
se tramait contre lui, voulut prevenir Tevenement, soit
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178 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
qu'il n'^coutat que son coeur, il fit grkce au coupable,
et detourna ainsi les coups qui le menaQaient. Peu apres,
Roldan, qui s'etait forme un parti considerable parmi les
mauvais sujets de la colonic, ourdissait quelque autre
coup de main centre Diego Colomb a qui son frere
avait confie, en s'absentant, le commandement dlsa-
belle. Mais Diego, averti du danger qu'il courait, des
nombreux partisans de T Alcaide, et craignant de ne pou-
voir lui opposer qu'une faible resistance, imagina de
Teloigner au plus tot de la ville. Sous pretexte que plu-
sieurs caciques negligeaient ou refusaient de payer le
tribut, il le chargea d'executer une tournee dans la Vega
et le Cibao pour y mettre bon ordre, et recouvrer les
tributs arrieres. Roldan ne fit aucune difficulte d'accepter
cette mission, en prenant, a son tour, occasion de rallier
son parti, de se metlre en campagne, et de lever, une
bonne fois, Tetendard de la revolte. II etait a la tete
d'une patrouille de quarante hommes armes, quand il
sortit dlsabelle. Sa troupe se grossit bientot d'affides qui
vinrent de divers endroits le rejoindre. II avait m^me
recrute des Indiens a sa suite. II avait soin, pour que sa
marche n'inquietait pas les autres Indiens, de s'annoncer
a Tavance dans leurs villages, et de les rassurer sur Tobjet
de sa visite. Partout oil il passait, il faisait une propa-
gande en faveur de leur liberation. II leur tenait le Ian-
gage le plus contraire a ses instructions, et leur disait
qu'il n'avait accepte d'etre envoye pour les vexer et
opprimer que pour saisir, au contraire, I'occasion de les
proteger et de les delivrer du joug des Colomb ; qu'il
avait ordre d'exiger avec toute sorte de rigueurs Tac-
quittement de leurs tributs arrieres ; mais qu'il prenait
sur lui de les auloriser a ne rien payer, et de les
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r
HISTOIRE DES CACIQUES D HAixI 179
affranchir desormais de toute imposition. Malgre Tetat
de prostration morale de ces populations aborigfenes si
maltraitees, si malheureuses, si resignees, il reussita
les agiter d'un fol espoir de sedition et de delivrance.
Si cependant elles s'etaient laisse entierement persuader,
elles se seraient levees en masse a sa suite ; mais decou-
ragees par tant d^efforts inutiles,'deja tentes, de cruelles
defaites, elles se contenterent de faire bon accueil aux
agitateurs, de les ffiter, et de leur offrir de Tor et des
vivres. Quelques exasperes seulement les suivirent.
- Roldan s'attacha a voir Guarionex et Manicatoex, el
a exciter dans leurs coeurs le desir qu'ils devaient avoir
de se venger. C'etaient, il est vrai, les caciques qui
avaient eu le pl^s a se plaindre des Espagnols ; mais ils
avaient ete aussi les plus frappes, et ils savaient, par de
cruelles experiences, ce qu'il y avail a apprehender ^e
tentatives d'insurrection avortees. Et, cependant, ils
ecouterent avec complaisance les instigations de Roldan,
mais sans oser camper avec lui. Us firent plus ; ils ravi-
taillerent sa troupe et lui donnerent volontairement plus
d'or qu'il n'aurait fallu pour acquitter leurs tributs. II
n'y gagnaient rien et se compromettaient serieusement
et gratuitement, eux surtout qui etaient des vaincus gra-
des, et qui ne continuaient a regner sur leurs peuplades
que par une sorte de concession ou de tolerance de leurs
dominateurs. Ces hommes de la nature n' avaient nulle
politique ; les calculs de la prudence n'entraient pour
rien dans leur conduite. Lors meme qu'ils ont eu Fair
quelquefois d'agir avec reflexion ou par suite de quelque
combinaison, ils etaient, en realite, comme toujours,
menes par la main du hasard. Toujours ils etaient a la
merci des evenements.
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180 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
Dans ces entrefaites, Tadelantade arriva du Xaragua
d Isabelle, et y trouva la caravelle qui y etait entree
quelques jours avant lui, avail opere son dechargement,
et avait ete tiree surle rivage, hors de mer, 4 cause de
qufelques turbulents du parti de Roldan, restes dans la
ville, qui parlaient de s'en emparer. Roldan survient en
mfeme temps, ayant appris sans doule le retour de Ta-
delantade. II se saisit du pretexte que ses partisans
avaient pris de s'agiter; il se plaint que Tadelantade,
sans commiseration pour la famine publique, aime
mieux laisser un bS.timent pourrir dans le sable que de
Tenvoyer en Espagne chercher des subsides et des pro-
visions. II delate en menaces et demande avec arrogance
que Tadelantade reniette la caravelle a flot et Texpedie.
Celui-ci, reduit a n'opposer au rebelle *Alcaide que son
energie personnelle, refuse avec hauteur. C'etait une
maniere de le defter, comme s'il attendait Teflet de ses
menaces pour Tatteindre plus siirement. II eiit agi au-
trement; il eut fait arreter et. punir Roldan sur-le-
champ, si, apres avoir sonde les esprits, il n'avait craint
de partager la ville en deux camps, et d'etre le premier
a commencer une guerre civile qui eiit infailliblement
perdu la colonic. Roldan, apres avoir vainement tente,
cependant, de se rendre maitre de Tarsenal et des ma-
gasins dlsabelle, en sortit precipitamment, et se remit
a battre les campagnes environnantes a la tete de sa
troupe, augmentee d'adherents furieux.
II se presenta devant le fort Conception pour s'en
emparer, apres avoir essaye d'en gagner la garnison^
mais Miguel Ballester, qui y commandait, refusa de
communiquer avec lui, et ferma les issues de la forte-
resse, a son approche, lui faisant dire avec fermete qu*il
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HISTOIRE DES CACIQUES D^HAITI 481
trrera sur sa troupe, s'il ne s'eloigne auplus vite. II se
rejeta -alors sur le village oh residait Guarionex, et y
trouva une faible garnison d'Espagnols commandee par
un officier du nom de Ballantes. Ayant echoue dans
ses efforts pour les decider a prendre parti avec lui, il
voulut les violenter et les rallier par la force, mais ces
quelques hommes courageux se barricaderent dans une
hutte indienne, resolus a une resistance desesperee.
Cette heroique demonstration imposa a Roldan. II n'osa
point les attaquer, et s'eloigna apres avoir pille tout ce
qu'ils avaient, bagages et provisions. II reparut bientot
dans les environs de la Conception. Mais Tadelantade
s'y trouvait avec des forces. Get homme, d'ordinaire si
prompt a se resoudre et a agir, etait plein d'hesitations
•dans toute cette affaire de Roldan, et cela tenait assure-
ment, dans une querelle de cette nature, a sa fausse
position d'etranger ^ au milieu d'Espagnols exasperes
par de longues souffrances, et travailles par Tesprit de
mutinerie et de foUe ambition. II avait hesite a se
mettre k la poursuite de Roldan, sortant d'Isabelle,
ayant eu des motifs de craindre que ce conjure, se je-
tant dans les plaines de la Vega, ne se rendit maitre
facilement des positions fortifiees, notamment de la Con-
ception dont il soupconnait le commandant d'etre d'in-
telligence avec la re volte. Mais lorsque des messagers
vinrent lui apprendre ce qui s'etait passe, et lui deman-
der de prompts secours de la part du commandant du
fort, cette circonstance inattendue, en deconcertant les
mauvaises dispositions qui se manifestaient autour de
lui, remonta un pen sa confiance, mais non pas son cou-
rage, car il s'en fallait encore qu'il fiit abattu. II reprit
assez d'autorite pour rallier et mettre en campagne des
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182 HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI
forces suffisantes au dela, pour be^tlre et disperser les
insurges, et il se porta en toute hdte a la Goncreption.
Quoi qu'il en soit, la, en face et si pres de cette troupe
egaree et provocatrice, il repugnait encore a lui livrer
combat. Traite dejd d'etranger par ceux qui etaient avec
lui et contre lui, il paraissait surtout s'arreter devant la
pensee de faire verser le sang espagnol par des Espa-
gnols, et craindre d'en etre accuse, vainqueur ou vaincu.
II prefera parlementer. II fit proposer une entrevue a
Roldan qui Taccepta et s'empressa de s y rendre. L'ade-
latitade, prenant le premier la parole, lui reprocha,
d'abord, et comme la faute la plus grave, de s'Stre mis
en rebellion contre Tautorite de ses souverains, et retraga
sous ses yeux, avec de vives remontrances, les conse-
quences desastreuses de sa conduite, la guerre civile
allumee parmi ses propres compatriotes, etTexemple fu-
neste donn6 aux Indiens de pareilles dissensions. « En-
fin, lui dit-il, le comble de Timprudence et du malheur
etait d'entrainer ces insulaires dans sa revolte insensee. »
Roldan, en lui repondant, se defenditfort d'etre rebelle
au roi et a la reine d'Espagne ; il assura, au contraire,
qu'il avait pris les armes pour venger leur autorite contre
Tabus qu*en faisaient les Colomb qui etaient les veiritables
insurges contre la souverainete royale, en opprimant in-
dignement Espagnols et Indiens. Mais Tadelantade, ne
voulant pas insister plus longtemps sur des recrimina-
tions de cette sorte, lui repliqua que leurs souverains
seront, en temps necessaire, juges entre eux, mais que,
ce qui importait, pour le moment, c'etait qu'ils ne com-
promissent pas le sort de la colonic par leur desordre.
II Texhorta a ne pas engager de lutte avec ses freres, k
-"^ retirer sur un point du territoire occupe qu'il laissait
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haI'TI 483
a son choix; et, Id, a atlendre avec confiance, puisqu'il
se croyait dans le droit, le verdict de leurs souverains.
Roldan parut un moment y adherer, et lui dit de designer
lui-meme cet endroit. Alors Tadelantade lui designa le
village oil commandait Tlndien Diego Colon, ancien in-
terprete de la flotte, marie, depuis, a la fllle de Guario-
nex. Roldai^ objecta qu'il n'y trouverait pas assez de
subsistances pour lui et ses compagnons d'armes, et
qu'il preferait, tout considere, allait s'etablir dans le
pays du Xaragua qui abondait en ressources, Et, bri-
sant la Tentrevue, il se retira. L'adelantade crut devoir
aussitot prendre ses dispositions pour repousser une
attaque probable ; mais Roldan, en se separant de lui,
s'empressa de lever son camp, et il disparut. Le premier,
*par les motifs qu'il a deduits de prudence et de sagesse,
evilait soigneusement un conflit, tandis que la crainte
seule d'un adversaire actif et determine, comme Tade-
lantade, contenait le chef desinsurges.
De la Conception, Roldan alia tomber, a Timproviste,
sur Isabelle, profitant de Teloignement oti ilavait laisse
Tadelantade. Cette invasion subite et tumultueuse jeta la
ville dans la confusion, et il se mit a piller impunement
dans les magasins et les depots publics tout ce que sa
troupe pouvait emporter de vivres et de munitions.
II essaya'de remettre a flot la caravelle qui avait servi
de pretexte a sa levee de boucliers, afin de pouvoir trans-
porter plus commodement et plus expeditivement dans
le Xaragua ses affldes avec leurs armes et bagages.
Mais soit qu'il craignit d'etre surpris dans cette opera-
tion, qui exigeait du temps, par Tadelantade survenant
inopinement, soit que mieux pourvu de troupes, d'armes
etde munitions, il resoliit d'aller assaillir, de nouveau,
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184 HISTOIRE DES C'ACIQUES B'hAITI
la garnison de la Conception, il abandonna tout a coup
son entreprise, et e vacua la ville.
L'adelantade fut bientot informe de ce qui s*etait passe
4 Isabelle ; mais il apprit en meme temps le retour de
Roldan dans le voisinage de la forteresse. II piit les
mesures d'une vigilante defensive, persistant toujours,
fiit^l provoque, a n'Stre pas Tagresseur. La nouvelle lui
parvint aussi que deux batiments etaient arrives d Santo-
Domingo, apportant des munitions de toute sorte, et un
renfort de troupes europeennes. 11 avait regu, par cette
occasion, des depeches de son frere, qui, contre I'attente
de ses ennemis en Espagne comme a Hispaniola, jouis-
sait encore desfaveurs du roi et de la reine, et la confir-
mation royale de son autorite d'adeiantade, heureuse
circonstance qui le sauvait, lui et la colonie, des danger?
imminents de leur situation. De meilleures dispositions
se manifesterent autour de lui. II pouvait, desormais,
commander et 6tre obei. Tandis que la re volte en etait
de venue moins audacieuse dans ses pretentions, lui
reprenait plus d'ascendant sur ses subordonnes et plus
de foi dans sa cause qui etait, a n'en plus douter, pour
ceux qui le contestaient, la cause legitime et legale. II
etait atlendu a Santo-Domingo, et il etait urgent qu'il
s'y rendit. Au risque d'une rencontre, il sortit avec sa
troupe de la forteresse, et prit la route de Santo-Do-
mingo, en passant au milieu des conjures qui n'oaerent
point Tattaquer, Roldan le suivit a distaifce, pendant
tout le trajet, et s'arrSta a la proximite de Santo-Do-
mingo, dans la province de Banao, oil il demeura quelque
temps, epiant, de la, les mouvements de la ville.
Cette brusque sortie de Barthelemy avait neanmoins
deroute bien des projets. Depuis le dernier retour dc:
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 18ti
Roldan dans la Vega, soit qu'il eut anlerieuremeut
decide Guarionex a se soulever, soit que celui-ci n'eut
enfin cede a ses instigations que par la crainte des forces
plus imposantes a la t^te desquelles il etait revenu cette
fois, tous les Indiens de la Vega allaient entrer dans le
mouvement des conjures espagnols. Le complot Mait
trame ; tout avait ete prevu, arrete, et devait s'executer
d un jour convenu. Assieger etroit^ment le fort, inter-
cept er les communications, reduire la garnison par
famine, et exiger la tete de Barthelemy pour prix d'une
infaillible capitulation, tel avait ete le plan, renverse,
comme on Ta vu, par une circonstance des plus fortuiles.
Malgr6 ce contretemps, malgre ce depart de ladelan-
tade et surtout de Roldan qui rendait nulles les combi-
» najsons primitives, et quoiqu'il fut convenu entre les
chefs indiens de la conspiration de temporiser et d'at-
tendre, un imprudent cacique du villagie le plus voisin
de la Coaception, prit etourdiment les armes avec sa
bande, A la seule nouvelle que la garnison espagnole
venait pour Tattaquer, sa horde se dispersa, et, lui, se
voyant abandonne et expose a etre pris, se refugia
aupres de Guarionex. Sa retraite precipit6e jeta Talarme
dans le village du cacique souverain, et Guarionex, in-
digne, fit mettre a mort le fuyard. Get acte energique
ne reussit, cependant, pas a arreter lapanique. Tout le
village fut bientot evacue. Les Indiens se disperserent
dans les bois, et Guarionex, reste seul avec sa famille,
pour6chapper a la poursuite et a la vengeance de Fade-
lantade, ne tarda pas a gagner les montagnes inacces-
sibles de Ciguay. 11 alia demander asile a son tour a
Mayobanex, chef de ce territoire.
La province montagneuse de Giguay, decriteplus loin,
13
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186 HISTOIRE DES CACIQUES d'haJTI
etait, comme on I'a vu, situee au nord-est de la Magua
et consideree comme une dependance de cette derniere.
II est necessaire de rappeler qu'elle 6tait habitee par une
population plus robuste et plus belliqueuse que lesautres^
aborigenes d'Haiti, Gette population etait, sans nul doute,
presque entierement compose de caraibes de recente emi-
gration ; et, en outre, elle avait conserve, a tres pen de
difference pres, les moeurs et le caractere de la race de
ce nom qui peuplait les petites iles, et une partie de la
Terre-Ferme. C. Colomb, en retournant en Espagne de
son premier voyage, avait atterri quelques jours dansces
parages. 11 pr^sumait alors que ce territoire etait la con-
tinuation de rile d'Haiti ; et assurement, il n'en jugeait
pas ainsi par ses habitants qui lui paraissaient, au con-
traire, differer beaucoup des autres Haitiens. II croyait <
avec raison qu'ils etaient Caraibes, d'apres la descHplion
qui lui avait ete faite de ces anthropophages. Ceux qu'il
avait vus, sur le rivage, avaient la figure toute noircia
de charbon, suivant Tusage dans toutes ces nouvelles
contr6es, de se peindre de di verses couleurs. Leurs
cheveux, tres longs, ramasses et attaches en arriere,
etaient places dans une espece de bourse de plumes de
perroquet, et ils etaient entierement nus. lis etaient
forts et de haute stature, et leurs traits respiraient la
ferocite et Tenergie. Ik etaient tons armes d'arcs et de
fleches.
II y avait un groupe environ de cinquante-cinq de ces
sauvages caches derriere les arbresdelarive, lorsqu'une
chaloupe, que Tamiral envoya pour reconnaitre la cote,
y aborda. Un Indien, quL6tait avec les Espagnols, leur
parla. lis parurent le comprendre, quoiqu'ils ne s'expri-
massent pas dans la meme langue que lui, et ils depo-
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" HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 187
s^rent aussitot sur le sol leurs fleches et les batons qu'ils
portaient en guise d'epee. lis s'approeherent de la cha-
loupe. Mais au moment oii les Espagnols allaient des-
cendre ils coururent A Tendroit oiiils avaient laisse leurs
armes, les saisirent et revinrent, en furieux, assaillir
, Tembarcation k grandes volees de fleches. Les Espa-
gnols n' en descendirent pas moins, en ripostant par des
feux, et le sabre au poing. Le combat, pendant un ins-
tant, fut assez vif et sanglant. Gependant les Ciguayens
furent mis en fuite, et c'est depuis lors, et en souvenir
de cette action que Tamiral appela la bale ou elle avait
eu lieu, la bale des Fleches.
Guarionex, comptant sur Tindomptable courage des
Ciguayens et Tinaccessibilite des lieux, se flattait que
♦Tadelantade n'y viendrait pas le chercher. Quels que
fussent ses regrets d'avoir ete oblige d'abandonner ses
. Etats et les delices de la Vega, il se consolait neanmoins
d'avoir sauve ses jours et sa famille, et d'avoir trouv6
pres d'un ami fidele un sur refuge et une hospitalite
genereuse.
Tandis que Tinfortune Cacique entretenait cette der-
niere et trompeuse illusion, Tadelantade, de son cote,
ne perdait pas Tespoir de Tatteindre. II s'y preparait au
contr6ure. 11 avait 6te instruit des circonstances de la
fuite et de la retraite de Guarionex. Quand il eut rendu
publics les actes et les nouvelles venus d'Europe, et
que surtout il fut delivrp de la preoccupation que lui
occasionnait la proximite de Roldan et de sa bande
partis enfin pour Xaragua, il se mit en campagne contre
les Indiens. L'orage longtemps contenu des dissensions
et des ressentiments des Espagnols entre eux va eclater
maintenant sur les malheureux insulaires. Nos conque-
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188 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
rants sont dans Thabitude de se passer de manage-
ments envers eux ; aussi vont-ils payer cher leur com-
plicite avec le parti de Roldan. Les Espagnols, cependant,
depuis qu'ils sont dans Tile, n'auront pas entrepris une
guerre plus rude et plus perilleuse que celle qu'ils vont
faire aux Giguayens. D'abord, la campagne s'ouvre par
de terribles preliminaires. Les Giguayens devancent
Tadelantade dans le commencement des hostilites. II
n'etait pas encore sorti de Santo-Domingo pour marcher
contre eux, qu'ils descendaient deja de leurs montagnes
et se ruaient sur la Vega, y promenantl'incendie, rasant
par le feu les villages des Indiens qui avaient eu la lachele
d'abandonner leur cacique, et consumant les paturages
et les forets, pour que les Espagnol§ n-y trouvassent ni
un fruit pour aliment, ni un brin d'herbe pour leur <
cayalerie. Ges incursions cesserent a Tarrivee de
dom Earth elemy dans la Vega, a la tSte de son armee.
Mais il trouva cette belle plaine ravagee et desolee. 11 ne
s'y arretapas longtemps. Iln'enpartit que plus tot pour
atteindre un ennemi si dangereux. 11 fallait etre decide
a braver toute sorte d'obstacles et de rigueurs pour
gravir, en guerroyant, ces apres montagnes du Giguay
qui s'elevent entre la Vega, d'autres plaines et la mer.
II ne s'y trompait pas de route a proprement parler ; on
n'y marchait que dans les creux ou fentes de rocbers
ou verts par les torrents. En plus de vingt endroits de
ce defile continu, quelques Indiens eussent pu arrSter
et aneantir, non pas une poignee de temeraires comme
celle qui suivait Tadelantade, mais des armees nom-
breuses et redoutables. Gommentn'y songerent-ils pas?
Gomment deserterent-ils ainsi leur cent thermopyles, et
en laisserent-ils le passage libre, et impuni a des enva-
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 189
hisseurs si faibles en nombre ? Rien que par TefiFet,
sans doute, d'un futile stratageme de I'adelantade. Les
Espagnols, tout en marchant, faisaient, par intervalle,
des decharges de mousqueterie dont Fecho de ces
montagnes multipliait le bruit, et les Indiens se cachaient
ou fuyaient devant ces detonations epouvantables.
Du pied de ces montagnes, sur Tautre versaiit, une
plaine qu'elleg enserrent, vaste et couverte de forMs,
s'etend jusqu'd la mer. EUe est arrosee par plusieurs
rivieres, dont une, profonde et rapide. Les Espagnols
penetrerent hardiment dans cette region qui leur etait
tout a fait inconnue; mais ils avaient pour s'y guider
une troupe d'lndiens auxiliaires. Ilsy cheminerent plu-
sieurs lieues, sans rencontrer une ame, a travers des
• savanes desertes, mais n'on arides, et des forets noires
et opaques, presque sans issue, oil ne retentissait que
le bruit de leurs pas. Cependant des espions, caches
dans Tepaisseur des bois et des halliers, ne cessaient
d'epier leur marche silengieuse, depuis leur entree dans
cette plaine. lis aVriverent enfin sur les bords de la
riviere dont, de loin, sur la montagne, ils avaient c'on-
temple le cours. lis avaient aussi apergu, le long de ses
rives, des villages ou des habitations humaines qu'ils
n'avaient bien reconnus qu'aux fumees qui s'en ele-
vaient. lis ne s'etaient pas trompes. lis entrerent dans
ces villages, et y firent quelques haltes; mais ils n'y
trouverent ni feux, ni habitants. En cherchant un gue
pour traverser Teau, ils surprirent dans les roseaux
touffus du bord, deux Indiens qui etaient la, sans doute,
comme des sentinelles ayancees. lis ne reussirent a
s'empa'rer que de Tun d'eux, I'autre s'etant jete dans le
torrent, et leur ayant echappe en fuyant a la nage. lis
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100 HISTOIRE DES CAaQUES d'haKTI
apprirent, en interrogeant leur prisonnier, qu'une forte
armee d'Indiens les attendait au dela de la riviere; et,
effectivement, en la traversant, ils etaient 4 peine au
milieu du courant, que la rive qu'ils allaient atteindre
se couvrit tout a coup de plusieurs milliers de sauvages
qui sortirent des bois et les chargerent avec des cris
effroyables. Si cette nuee de Ciguayens avait assailli la
petite armee espagnole, dans la position oh elle etait,
avec moins de tumulte et de confusion, elle Teut criblee
tout entiere sous ses filches, Mais quoique Tattaque fAt
plus impetueuse que meurtri^re, les Espagnols n'en
eurent pas moins un bon 'nombre des leurs morts ou
blesses. En aucune rencontre avec les Indiens, ils
n'avaient essuye plus de pertes, et ils n'avaient jamais
non plus supporte un choc plus terrible. lis parvinreiit<
4 grand'peine a gagner la rive, toujours en combattant.
Mais Id, sur le sol ferme, ils formerent immediatement
leur ligne de bataille, et dirigerent sur les assaillants
un feu vif et des plus nourris. Independamment de la
superiorite de leurs armes, ils avaient maintenant Tavan-
tage du terrain* II n'etait pas spacieux, en sorte que
leur petit nombre leur permettait de s y deployer et d'y
manoeuvrer a Taise, tandis que la multitude de leurs
adversaires s'y massait, et oflrait beau jeu a leur mous-
queterie. Les Ciguayens disputerent neanmoins, long-
temps, le champ de combat ; mais la lutte devenait a la
fin trop meurtriere pour eux, ils se retir^rent en
desordre, comma ils^etaient venus, laissant derrifere eux
beaucoup de morts et quelques prisonniers.
L'adelantade, qui avait hAte d'arriver a la residence
de Mayobanex, ne s'arreta pas pour jouir de sa victoire
et reprendre haleine. Sa route etait semee d'embus-
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HISTOIRE DBS CAaQUES d'hAI'TI 101
cades. A chaquepas, il etait oblige de lutter centre des
bandes de Ciguayens qui le harcelaient. II fit enfin
halte, pour donner un.peu de repos d sa troupe fati-
gu6e de combats, dans un petit village, distant de quel-
ques milles seulement de celui ou residait Mayobanex,
et qui 6tait situe vers le cap Cabron. De la, il depficha
vers ce cacique un des Indiens de Texpedition, accom-
pagne d'un Giguayeri prisonnier. II demandait Textradi-
tion de Guarionex. Mayobanex y obtemperant, il lui
promettait paix, alliance et protection, sinon, il mena-
Qait de mettre son territoire a feu et a sang^ Le cacique
des Giguayens, entoure de ses principaux dignitaires,
el Guarionex present, regut le messager de Tadelan-
tade et I'ecouta patiemment. « Dites aux Espagnols,
> «^ repondit-il a celui- ci, quand il eut fini de parler, qu'ils
rr^ sont mechants, cruels et tyranniques ; qu'ils usurpent
« les territoires des autres, et versent le sang innocent.
« Je n'ai aucun desir de Famitie de pareils hommes.
« Guarionex, lui, est un hommebon; et il est mon ami
« et mon bote. II s'est refugie aupres de moi, j'ai pro-
« mis de le proteger, et je tiendrai ma parole. »
Cette reponse du magnanime sauvage fut rapportee a
Tadelantade, et aussitot il fit mettre le feu an village oii
il etait cantonne, et a tons ceux des alentours. Pendant
que les flammes devoraient ces habitations des pauvres
diguayens, et qu'ils dussent craindre que Tennemi ne
vint bientot embrasser leur village capital, Tadelantade
envoya de nouveaux messagers i Mayobanex pour rei-
terer la demande d' extradition du cacique de la Magna,
sous la menace renouvelee, si le cacique persistait dans
son refus, de r^duire en cendres la dernifere hutte de
son territoire, et de ne faire quartier d pas un Ciguayen.
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492 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKTI
Les messagers de Vadelantade trouverent le grand vil-
lage dans une extreme anxiete, et le palais du cacique
envahi par une foule alarmee. Elle Timplorait, et le
suppliait de ne pas attirer sur elle de si grands malheurs,
et de ne pas sacrifier tons ses sujets & Guarionex seul
qu'il ne reussira pas d proteger centre un ennemi puis-
sant, et qui Tentraine dans sa perte. Mayobanex etait
inflexible. Livrer un bote d ses piersecuteurs, disait-il,
c'est trop indignement trahir i'hospitalite, c'est la plus
odieuse lacbete. II ajoulait qu'il ne le ferait jamais,
mfime au risque de perdre ses Etats. Puis il congedia
brusquement les deputes de Tadelantade, en jurant
qu'il n'en voulait plus recevoir, et que, s'il lui en etait
encore envoye, il les ferait mettre a mort.
Ge defi n'empecha pas Tadelantade de lui envoyer de
nouveaux deputes ; mais, cette fois, il s'en faisait prece-
der, et les suivait a pen de distance, comptant que sa
presence en quelque sorte a la tete de ses forces influe-
rait enfin sur les determinations du Cacique. Ges deputes
Tavaient devance plus qu'il ne convenait, parce que lui-
m^me s'elait attarde en marchant. A I'endroit oii le
sentier qu'il suivait debouche sur le village, il trouva
plusieurs Indiens etendus morts d terre, et perces de
coups de fleches en differents endroits du corps. Getaient
se§ messagers. A cette vue, il s'indigna, il s'exaspera,
et voulut sur-le-champ venger ces victimes. Quelques
hordes de Giguayens essayerent de s'opposer a sa
marche, il leur passa sur le ventre, et tomba comme
une foudre sur le village. II s y livra un combat qui etait
une horrible et sanglante melee. Les Indiens, ne pou-
vant pas longtemps resister 4 un choc si impetueux,
abandonnerent en pen d'heures la place aux Espagnols*
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI i93
Ceux-ci les poupsuivirent dans Tespoir de se saisir des
deux caciques dans la deroute, mais ils surent bientot
des prisoniiiers qu'ils avaient faits que Mayobanex et
' son h6te etaient hors de leur atteinte, et avaient deja
gagn6 les montagnes. Ils revinrent sur leurs pas.
L'armee espagnole, deja assez faible, se trouvait en-
core diminuee par ses pertes ; elle etait exteiuee de
fatigue, et n'eii pouvait plus de privations. EUe avait
fait un effort supreme pour livrer ce dernier assaut, et
-demeurer victorieuse. Elle avait un grand besoin de
repos et de ravitaillement, et, par bonheur pour elle,
les Giguayens, ne perseverant pas a lutler, la laisserent
en paisible possession de leur grand village. Elle s'y
etait retranchee et fortifiee neanmoins a tout evenement.
• Quantity de ces Indiens venaient journellement se sou-
mettre, et apporter des vivres aux Espagnols avec qui
ils voulaient se reconcilier. L'adelantade favorisa de tout
son pouvoir ces premieres avances de paix ; et, en pen
de temps, toutes les populations d'alentour rentrerent
dans leurs foyers. II renvoya dans la Vega et a Santo-
Domingo une partie de ses troupes, et n'en garda avec
lui que ce qu'il lui fallait pour rechercher la retraite des
caciques fugitifs. Quelque temps s'ecoula ainsi" pendant
lequel ses perquisitions furent vaines. Enfin, des Gi-
guayens vinrent lui faire rapport qu'ils avaient decouvert
le lieu de refuge de Mayobanex, et offrirent d'y conduire
les Espagnols. L'adelantade detacha alors quelques-
uns de ses hommes qui se depouillerent de leurs vete-
'ments, se peignirent le corps comme des Indiens, de
maniere d donner reellement le change, et cacherent
leurs epees dans des feuilles de palmier. Us partirent
avec leurs guides, et, apres plusieurs journees de marche,
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^94 HISTOIRE DES CACIQUES d'haITJ
ils parvinrent au but de leur course. lis gravirent un
pic des plus escarpes, marchant a travers les fissures,
et se cramponnant alternativement aux aretes d'un
immense bloc de rocher, et furent introduits dans una
caverne spacieuse. Mayobanex, au milieu de sa famiHe
et de quelques sujets fideles a son adversite, y prenait
quelque tfourriture, dans une profonde securite, et sans
aucune apprehension de Tarrivee des nouveaux veiius
qui se presentaient comme des affides. Les Espagnols,
tirant aussitot leurs armes du feuillage qui les reoou-
vrait, Tenvironnerent, et le firent prisonnier avec toute
sa suite.
II fut conduit, sous cette escorte, a Tadelantade. II
etait ferme et resigne. Son epouse, sesfiUes et sa soeur,
captives comme lui, ne Tetaient pas moins. Cette soeur*
de Mayobanex, d'une beaute remarquable, etait mariee
a un Cacique tributaire de son frere. Son mari, desap-
prouvant la guerre que le cacique de Ciguay avait im-
prudemment attiree sur ses Etats, en assumant fait et
cause pour Guarionex, n'avait pas vouluy prendre part;
et sa femme, blessee de ce qu'elle jugeait une lache
neutralite, s'etait retiree aiipres de son frere, pour par-
tager son sort, dans le moment de Textrfeme peril. Des
que la nouvelle de sa captivite parvint 4 son man,
celui-ci accourut solliciter sa grace du chef espagnol
qui la lui remit sans rangon et galamment. Le sauvage
se montra sensible a cette generosite, et promit k I'ade-
lantade, comme gage de sa reconnaissance, la soumis-
sion et Tamitie de sa tribu. II resta, depuis ce temps,
en effet, Tami constant des Espagnols, et leur paya
toujours gros tributs envivreset en denrees de di verses
especes. Cet acte de clemence ne rejouit pas seulement
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mSTOlRE DE3 CACIQUES d'hAITI 195
le mari de la belle captive ; il produisit le meilleur effet
sar les Ciguayens, a tel point qu'ils concurent aussi
Tespoip d'obtenir le pardon de leur caciqne. Un grand
nombre d'entre eux vinrent supplier Tadelantade qui,
tout en leur refusant la grace de leur souverain, remit
cependant en Hberte sa famille et d'autres principaux ,
captifs. Mayobanex fut, apres tout, le seul prisonnier
important de cette campagne qui restait en sa posses-
sion, comme le plus sur otage de la tranquillite et de la
sourhission du Giguay.
Guarionex s'etait separe de son bote, dans la confu-
sion de la deroute, et s'etait cache dans quelque repli
bien secret de lamontagne, puisqu'on n'avait pu encore
decouvrir sa retraite. Ce n'etait pas faute de recherche
» et de perquisition, car les Ciguayens eux-memes y met-
taient un esprit et une ardeur de represailles. lis trou-
vaient qu'il etait injuste que leur cacique supportat k
lui seul, a cause de son ami, le malheur d'une desespe-
rante captivite et de la perte de ses Etats, tandis que
celui-ci etait sauf, et echappait a un ch^timent (s'il etait
merite) qu'il meritait plus que personne.
L'adelantade etait retourne depuis pen an fort Con-
ception, dans les cachots duquel il deposa son prisonnier,
lorsqu'une escorte de Ciguayens lui amena Guarionex
lieet garrotte. A force de fouiller dans les montagnes
du Ciguay, les recoins, les falaises, et les cavernes, ils
avaient fini par trouver son refuge. II y deperissait de
faim, et en sortait de temps a autre pour quSter une
penible nourriture. Comme il ^n-descendait un jour par
un sentier etroit et rapide, les Indiens qui le conduisi-
rent 4 la Conception Tattendaient au passage, et se sai-
sirent de lui.
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CHAPITRE IX
(1498-1500)
Retour de Fadelanlade a Santo-Domingo. — G. Colomb arrive \i'Eu-
rope. — Roldan et ses partisans dans le Xaragua . — Deux Mti-
ments, venanl d'Espagne, touchent au Xaragua. — Roldan se rend
h leur bord et s'enlend avec le chef du convoi, Caravajal. — Celui-
ci continue sa route a Santo-Domingo, tandis que Roldan s'en
approche par terre. — Negociations de C. Colomb avec les rebelles,
^ suivies de nul effet. — Roldan s'eloigne de Santo-Domingo ; essaie
d'investir Saint-Thomas. — C. Colomb lance une proclamation par
laquelle il fixe un delai pour la soumission des rebelles, avec*
amnistie du passe. — Caravajal est charge de Taller signifier a
Roldan et a son parti. — Conditions auxquelles Roldan traite
de cette soumission. — Origine des reparlimientos . — Roldan
oppose des difficultes k Texecution du traite, et I'annule. — ISou-
velles conditions. — Distribution de terres et d'esclaves aux
rebelles. — Ralliement des principaux d'entre eux. — La nouvelle
de ces evenements parvient en Espagne. — Mission de Bobadilla.
— Execution de Guarionex. — Mayobanex est embarque pour
TEspagne et perit en route. — Mort du Boechio, mort (fe Guacana-
garic. — Projet de mariage entre un Espagnol du nom de Guevara
et la fille d'Anacaoua. — Comment et pourquoi Colomb s'y oppose
— Nouvelle conspiration centre C. Colomb. — Arriv6e de Boba-
dilla a Santo-Domingo. — II s'empare violemment du gouveme-
ment de la colonic. — II est favorable aux ennemis de Colomb. —
Enquete centre Tamiral, absent de Santo-Domingo. — A son retour
Tamiral est jete dans les prisons et charge de fers. — Barthelemj,
absent aussi de Santo-Domingo, y retourne, il est pareillemeot
mis aux fers. — C. Colomb est embarque pour TEspagne, oh il
arrive en prisonnier. — La Reine le fait delivrer de ses fers et le
recoit en le rehabilitant. — Bobadilla est destitu6.
L'adelantade, apres s'^tre assure que le Giguay et la
Vega etaient entierement pacifies, renfor§a la garnison
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 197
de la Conception, ou restaient des prisonniers, et partit
pour Santo-Domingo. Pen apres, G. Golomb y arriva
d'Europe. Aux pxiines que lui causait Tetat d'anarchie ou
il revoyait sa colonie, en proie a la double infeurrection
des Indiens et de Roldan, vint se joindreTinquietude de
n'avoir pas trouve dans le port de Santo-Domingo les
baliments qu'il avait detaches de son escadrille aux en-
virons des Canaries. II les avait expedies sous la con-
duite de Caravajal pour porter a son frere de prompts
secours d'hommes et de provisions, avec certitude, a
moins d'un sinistre, qu'ils y seraientre&dusavant lui.
Les Indiens avaient ete reduits ; mais les factieux de
Roldan etaient dans le fort -de leur rebellion, et jouis-
saient de plus d'impunite que jamais. lis avaient comme
•pris possession du Xaragua. Leur quartier general etait
tant6t dans la province de Gayaha, tantot a Yaguana
meme. lis commettaient toutes sortes de depredations,
quoiqu'ils se pretendissent les protecteurs des Indiens.
Dans le premier moment, ceux-ci les avaient combles
d'accueil et de presents, et Tavaient fait, comme c'etait
leur ordinaire, en toute. cordialite; mais ils ne tar-
derent pas a s'apercevoir qu'ils avaient affaire a des
brigands venus pour les opprimer, et, alors, ils courbe-
rent la t6te sous leur tyrannie, en les maudissant.
Gependant Roldan avait de beaucoup rabattu de son
arrogance, soit lassitude de camper si longtemps sans
succes, soit crainte enfin d'etre vaincu, et d'en subir les
consequences. II attendait Tarrivee de Tamiral ; il se
proposait de Taller trouver a Santo-Domingo, et de se
prfiter, avec de suffisantes garanties pour sa personne et
ses principaux complices, a un facile accord de ses
difierends avec Tadelantade. II e6t alors accepte une
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198 HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI
amnistie, et se fAt consid^re fort heureux de rentrer
dans Tordre en gracie repentant. Mais une cipconstance
fortuite vint changer cette disposition; Les deux bali-
mentsque G. Colombattendait encore a Santo-Domingo,
jetes hors de leur route paries courants, av6Lient paru
sur les cotes du Xaragua. Roldan etait venu a leur bord ;
et, ayant appris, 4 Tencontre de ce qu'il croyait, que
Tamiral loin d'etre en faveur a la cour, y avait perdu
tout credit, quoique cependant il en conservat encore
les apparences pour des raisons de politique, il s'encou-
ragea de plus belle a perseverer dans lar^volte. II avait
de son c6te, raconte ce\jui s'etait passe dans la colonic
sous une couleur si favorable a son parti, qu'il.n'eut
pas de peine a embaucher un bon nombre d'hommes
des equipages, et a obtenir du chef de I'expedition lui- ♦
m6me des armes et des munitions de bouche et de guerre.
Avec ce renfort et ces secours, il s'approcha de Santo-Do-
mingo en mfime temps que Garavajal s'y dirigealt par
mer. Roldan cantonna,- comme la premiere fois, dans le
Bonao, pour 6tre plus 4 portee d observer les disposi-
tions de Colomb a son egard, on pour y prendre Toffen-
sive m^me, si c'etait possible.
Tandis qu'on tenait conseil k Santo-Domingo pour arre-
ter un plan de conduite envers les rebelles, leur chef
etait impatient d'entrer en rapport d'accommodement ou
de guerre avec le gouvernement de la ville. Colomb
etait un autre adversaire que son frere, et avec lui,
Roldan craignait la temporisation. Une lettre qu'il lui
ecrivait croisa avec une depeche dont Garavajal et Bal-
lester etaient les po'rteurs. La lettre de Roldan etait un
expose de ses griefs contre Tadelantade, concluant pat
d'impertinentes demandes de redressement. Golomb,
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HISTOIRE DES CAaQDES d'haI'TI 4 09
lui, n'avait pas hesite a prendre le parti que tout ce
qu'il avait vu lui conseillait et sur lequel tous ceux qu'il
avail consul tes s'accordaient : concilier et pacifier, sans
recriminations, sans lutte et surtout sans lenteurs ;
s' entendre au prixde toutesles concessions possibles. Le
salut de la colonie ne dictait pas une autre conduite.
Golomb aVait done, tout simplement, adresse des exhor-
tations k Roldan pour Fengager a ne pas persister dans
rinsubordiniation envers ses souverains et les autorites
qu'ils avaient constituee^, et Tadjurer au nom de leur
ancienne amitie de rentrer au plus tot dans Tordre et le
devoir. II Tinvitait a venir le joindre a Santo- Domingo, et
lui promettait oubli du passe et surete entiere pour sa
personne et tons ceux qui etaient avec lui. II s'en fallut
lie pen que cette demarche de I'amiral n'obtint un suc-
ces qui mit fin a tout. Le premier mouvement de Rol-
dan avait ete de monter a cheval pour se rendre.a Tappel
de Golomb, et son exemple avait deja entraine plusieurs
de ses lieutenants, mais au meme instant une clameur
s'eleva dans son camp. Les conjures Tentourerent. Les
plus exaltes crierent a la trahison, et les autres, pre-
tendant que leur chef agissait a Taveugle et ne voyait
pas le piege qui lui etait tendu, s'opposerent a son de-
part, en disant qu'ils n'y consentiraient que quand
Tamiral lui enverrait un sauf-conduit en bonne et due
forme. Roldan fut oblige de laisser partir sans lui les
envoyes de I'amiral; et, les chargeant, toutefois, de
rapporter ce qu'ils avaient vu, il leur remit une lettre par
laquelle il demandait ce sauf-conduit. II lui fut envoye
sans diCficulte et sans retard. Roldan vint done k Santo-
Domingo et, cependant, quelques concessions que
i'amiral se montrat dispose a lui faire, il ne voulut en-
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bK)0 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
tendre a aucun arrangement que toutes ses conditions,
d'une excessive exigence, ne fussent admises. II fit pis
que de ne pas vouloir traiter; il profita de la liberie
qu'il avait de se promener par la ville pour y faire une
propagande ouverte en faveur de sa cause. II faut que
dans Tanarchie de ces discordes civiles, Tautorite ait
ete bien impuissante de tant d'audace. II savait certain e-
ment qu'il avait toute impunite ; mais, craignant, nean-
moins, de braver plus longtemps la patience de Colomb,
il quitta Santo-Domingo, sous pr^texte qu'il avait besoin
de conferer une derniere fois avec ses gens ; apres quoi,
il promit de transmettre par ecrit ses conditions defini-
tives de paix. II etait a peine de retour a son quartier
general, qu'il parti t avec sa troupe pour aller assieger le
fort Conception, oii un de ses hommes avait ete empri-»
Sonne sousunpretexte^uelconque, on ne ditpas lequel.
Cependant, avant de quitter le Bonao, il avait, en execu-
tion de sa promesse, envoye son ultimatum a Colomb.
11 lui assignait un delai pour repondre, et a des condi-
tions toujours inacceptables par leur extravagance, il
ajoutait cette fois la menace.
Colomb, fatigue de ces tergiversations, langa une pro-
clamation a Tadresse des rebelles. Caravajal, qui la leur
apportait, les trouva aux environs de la Conception. Le
siege qu'ils en faisaient consistait en un blocus par lequel
ils interceptaient au loin toute communication avec la
garnison ; mais ils se gardaient bien de camper sous la
volee du fort, et ils se hasardaient encore moins a lui
donner Tassaut. Ils se bornaient a faire sommations sur
sommations. La patiente garnison n'en tenait nul compte.
II faut bien croire que Ballester qui la commandait avait
des instructions tres precises de ne pas en venir aux
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI ^01
mains avec ces insurges, a moins d'un cas extreme;
car, en sortant de ses remparts, il eut pu aisement en
finir avec une bande confuse et indisciplinee comme
Tetaient, a ce moment-la, les conjures de Roldan. Cara-
yajal, qui avait, an besoin, mission de traiter avec eux,
leur lut la proclamation de Colomb, et Tafficha sur la
barrifere d' entree de la forteresse. Get acte pronongait
amnistie complete et Toublidu pass6; il offrait, en outre,
de procurer k Roldan, aussi bien qu'a ses complices, les
moyens de retourner en Espagne a leur convenance, si
dans le d6lai d'un mois ils se desistaient de leur sedition,
et se ralliaient a Tautorite legale. Si, au contraire, passe
ce delai, ils perseveraient dans la revolte, Colomb les
menagait, et c'etait sa premiere menace, de deployer
•contre eux toute la rigueur des lois. On ne saurait dire
ce qui, dans cet acte, froissait le plus leur orgueil, du
pardon ou de la menace. Les uns en ressentaient de la
colore, d'autres du dedain. Quelques-uns meme le ridi-
culiserent, et dirent au parlementaire que son maitre
serait bien heureux, sous pen de temps, d'obtenir d'eux-
memes des conditions pour se soumettre ou plutot se
demettre.
Garavajal ne s'emut pas de toute cette effervescence
qui se calma bien vite, en effet, et fit place aux re-
flexions serieuses. L'insurrection, quoique impunie et
de longue duree, n'aboutissait a aucun resultat. Elle
avait fait tout le mal possible k la colonie, et n'avait pro-
flte a personne. Elle avait degenere en un pur vagabon-
dage. II etait temps d'en sortir comme d'une impasse.
Ainsi du moins le pensaient les plus avises d'enlre les
conjures. Aussi leur opinion prevalut-elle de traiter
quand il en etait encore temps, et surtout quand les
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202 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
conditions qui leur etaient offertes etaient toutes a leur
avantage, lis entrerent done en conference avec Garava-
jal et signerent avec lui une capitulation dont les clauses
suivantes etaient les principales : Roldan et ses princi-
paux compagnonss'embarqueraientpour TEspagne d'un
des ports du Xaragua, sur deux navires pourvus de pro-
visions pour cinquante jours, lis recevraient de Tamiral,
chacun, un certificat de bonne conduite et un ordre de
toucher leur paie, a partir de la date de la Convention.
11 leur serait donne des esclavesrindiens, comrae on en
avait donne d d'autres, en consideration de services
rendus. Gomme plusieurs d'entre eux avaient des
femmes, natives du pays, enceintes ou accouchees, ils
les emmeneraient avec eux, si celles-ci y consentaient,
au lieu d'esclaves. Les proprietes de ceux d'entre eux*
qui en avaient leur seraient restituees. Et, enfm, il fut
stipule que, faute d'etre ratifiee dans les huit jours,
la capitulation serait de nul efTet.
EUe fut ratifiee avant la huitaine.
Roldan se rendit immediatement dans le Xaragua,
Mais, a Tarrivee des batiments qui devaient les trans-
porter en Europe, les conjures refuserent de s'embar-
quer, Roldan tout le premier, pretextant que les bati-
ments avaient trop tarde, et qu'ils n'etaient pas, d'ail-
leurs, pourvus de vivres suffisants pour la traversee.
G'etait, de leur part, determination prise ; car il n'y
avait rien d'inconciliable dans ces difiicultes toutes spe-
cieuses qu'ils soulevaient. Caravajal y usa, pourtant, sa
patience. N'ayant pu obtenir que la capitulation ne fut
pas si ouvertement et si capricieusement violee, il reso-
lut d'aller trouver Golomb, et de lui conseiller. un parti
decisif. II s'acheminait par terre, quand Roldan, parti
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HISTOIRE DES GAQQUES D HAITI 203
apres lui, le rejoignit aplusieurs lieues sup la route et
s'entretint longuement avec lui. II lui fit Taveu qu'apres
miire reflexion, il avait arrete de ne pas aller en Es-
pagne ; que tons ses compagnons, pour les m6mes motifs,
etaient dans le mfime dessein ; que c'etait leur seule ob-
jection contre la capitulation, et qu'en supprimant cette
clause, et en y substituant d'autres conditions compa^
tibles avec celle de leur sejour dans Tile, tout serait
definitivement arrange. Ges nouvelles conditions consis-
taient k delivrer des certificats de surete persohnelle aux
conjures, et a assurer d chacun d'eux des lots de terre et
d'esclaves. Colomb passa encore et enfin par ces exi-
gences, etla paix fut conclue a ce prix. Des terres et des
esclaves indiens furent, en effet, repartis entre Roldan
* et ses complices ; de la, Torigine des repartimientos.
Telle fut la fin de cette insurrection, si feconde en
consequences desastreuses pour les Indiens principale-
ment. Elle ne briila pas une amorce; elle en dura da-
vantage peut-6tre, et ne causa que plus de maux. Apres
avoir pousse les Indiens a la revolte, elle les abandonna
-lachement a la vengeance de leurs ennemis. L'oppres-
sion de ces innocents insulaires fut un des griefs qu'elle
avait fait sonner le plus haut, voild qu'elle vient, en
capitulant, consacrer par les repartimientos qu'elle en-
fante la servitude organisee de ceux dont elle avait feint
d'epouser la cause.
Des es^ais isoles de fermes agricoles avaient eu lieu
dejci au moyen de quelques concessions de terrains, et
des Indiens, prisonniers de guerre, avaient ete attaches
a cette glebe. Le gouvernement delacolonie,lui-meme,
en avait employe un bon nombre dans les travaux des
mines. Ces cultures et ces travaux avaient ete presque
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204 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
entierement abandonnes durant les derniers troubles
civils : les repartimientos les font reprendre avec une
recrudescence d'activite et de rigueur, les multiplient et
les organisent en grand. Desormais, Tesclavage officiel
de la race conquise est inaugure. Par sa constitution,
ses moeurs et son genre de vie, elle pourrait a toute
peine se faire a Texistence agilee et laborieuse, mais
libre, du regime social de ses conqueranls : comment
supporterait-elle le poids et la tyrannie excessive d'une
dure servitude ? Aussi y va-t-elle succomber bien vite et
tout entiere. Elle disparailra dans ce gouffre ouvert
sous ses pas.
Les nouvelles des evenements de la colonie, arrivees
successivement en Espagne, y eurent un funeste reten-
tissement. Elles ne rejouirent que les ennemis de Co- *
lomb. Deux choses, extr6mement facheuses, qui ressor-
taient du simple expose des rapports de Tamiral
lui-m6me, affligeaient non pas seulement les amis de
ce dernier, mais les coeurs les plus elrangers aux ani-
mosites de partis, et uniquement attaches au bien de la
couronne, c'est la haine persistante contre les Colomb,
a cause de la difiFerence de leur nation alite et le dis-
credit de leur autorite. La reine Isabelle qui avait tou-
jours ete le plus porlee pour eux, leur plus puissant
soutien, ne dissimulait pas son indignation de savoir
que, contre sa volonte si formellement et tant de fois
exprimee, la servitude des Indiens avait ete enfin con-
sacree par les odieux repartimientos. « Quel droit
Tamiral a-t-il, s'ecria-t-elle, de disposer ainsi de mes
sujets ? )) Colomb, dans ses depeches, avait demande,
a plusieurs reprises, qu'un juge arbitre fut envoye dans
la colonie pour connaitre des evenements, un magistral
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HISTOIRE DBS CAQQUES D HAITI 205
impartial qui aurait pour mission de juger les delin-
quants poliliques, et le dispenserait de prononcer dans
des cas oii son verdict etait ou serait suspect de partia-
lite. II ne soUicitait pas de juge pour lui-mSme; et,
n'oubliant pas les deportements d'Aguado, il avait recom-
mande, au contraire, que les pouvoirs de cet envoye
fussent bien definis et n'empietassent pas sur les siens.
On en prit pretexte aussitdt pour deleguer d Hispaniola
J. Bobadilla, un officier de la maison royale et com-
mandeur de Tordre militaire et religieux de Calatrava.
Les influences qui presiderent k ce choix etaient diverses
dans leur tendance, mais elles etaient, presque toutes,
contraires aux Golomb. Les lettres provisionnelles dont
Bobadilla etait muni Tattestent clairement. Une seule
constituait le d61egue juge des differends entre Talcaide
et Famiral, et lui enjoignait de porter assistance a ce
dernier. Les autres accusaient un tout autre esprit, elles
deferaient le commandement de la Qolonie d Bobadilla
qui, en qualitede gouverneur, devait recevoir des mains
de « Tamiral de la mer oceane, » seul titre accorde
desormais dans ces actes a Golomb, les forteresses,
batiments, maisons, armes, munitions et autres pro-
prietes de la couronne. II etait, de plus, fait injonction
a Golomb d'ajouter toute foi 4 la mission de Bobadilla,
et de lui obeir sans reserve. Bobadilla mit done a la
voile pour Haiti sur deux caravelles. II amenait avec lui
vingt-cinq hommes attaches A son service particulier
comme une garde du corps, et six ecclesiastiques char-
ges decontinuer Toeuvre de la conversion des Indiens,
et ramenait dans leur patrie un certain nombre de ces
infortun6s qui avaient ete conduits en Espagne a titre
d'esclaves.
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^6 HISTOIRE DES CACIQUES D'hAI'TI
Pfendant que ces choses se passaient en Europe,
vokd ce qui avait lieu dans la colonie. Tons les complices
daRbWan ne s'etaientpas rallies entierement. Us etaieat
errants taut6t d'un cote, tanl6t de Tautre. lis formaient
un noyau mobile de turbulents qui pouvaient ou qui
oherchaient k se gpossirpour camper de nouveau. C'etait
dtii moins ce qui se rapportait, et ce qu*il. y avait 4
craindre. D'un autre cole, il etait bruit que les Indiens
du Ciguay et ceux de Ja V6ga projetaient d'envahir la
Conception pour delivrer leurs caciques. Ch. Colomb,
sortant de Tinaction et de Texpectative ou il s' etait tenu
depuis son retour, semit enfin en campagne, avec Tade-
lantade, k la tete de deux colonnes. L'amiral se dirigea
sur la Conception qui paraissait menacee, et envoya son
frfere faire une tournee dans la Vega, le Cibao et une
partie du Xaragua. Si dans son excursion celui-ci rencon-
trait les debris de la faction Roldan, il avait carte blanche
d'en finir avec eux.. Uamiral, lui, devait rester, et etait
en effet reste au fort pour le garder. II achemina sur
Santo-Domingo les caciques prisonniers avec I'ordre d'y
executer Guarionex, et d'embarquer Mayobanex sur un
navire qui se rendait en Espagne, et qui se perdit en
route, enpleinemer, sansdoute, car on n'eut plus jamais
aucune nouvelle de ce navire. C'est vers la m6me epoque
probablement que moururent Guacanagaric, Thdte gene-
reux de Colomb, ancien allie et Tami des Espagnols, si
mal recompense de sa fidelite, et le vieux Bohechio, le
Nestor des caciques d'Haiti, done de cette kme noble,
naive, vertueuse et franche en sa rudesse qui le fait
ressembler si fort a un chef de peuplade des temps
h^roiques de la Grece. Le premier deja poursuivi par le
dedain et la haine des siens, a cause de son attachement
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HISTOIRB DES CACIQDES d'haSTI 207
aux etrangers, paye enfin d'ingratitude de la part de ses
allies, avail con?u les plus vifs chagrins. Loin d'6ti»e
honore par eux, il en avail ele abandonne ; il avail ete
soumis au tribul, el avail vu TEspagnol, ne le complant
plus pour rien, devenir maitre absolu dans ses Elats el le
tyran de ses sujels.
Abreuve de degoAl, il s'etait retire depuis quelque
temps au fond de ses montagnes, el y peril dans la
misere el la douleur, en apprenanl, pour le coup de
grS,ce, que les Indiens de sapeuplade avdenlele, comme
les aulres, reduils en esclavage. Bohechio se consumait
dans lesrepenlirs, depuis qu'il avail aliene sonindepen-
dance. Uapprehension de la servitude prochaine de ses
sujels vinl aussi troubler les dernieres heures de sa
lente el silencieuse agonie. II ne legua a sa soeur
Anacoana qu'une couronne fragile el une ombre de
souverainet6.
Des qualre caciques qui disparurenl presque en m^me
temps, trois laisserenl, sans succession, leurs terriloires
el leurs peuples d la mercides conqueranls. II enarriva
du moins ainsi par la force des choses. Aucun indigene
n'osa recueillir Therilage d'un vain el inutile comman-
demenl. C'etail de tons cotes une debacle el un sauve-
qui-peut general. Celte situation elait Ires favorable a
retablissement de I'esclavage indien qui etenditrapide-
ment son joug sur ces populations abandonn^es. On
constate qu'un grand nombre d'lndiens^ fuyanl le fleau,
allerent perir de faim dans les retrailes inaccessibles de
leurs -montagnes. II y eutneanmoins a craindre, pendant
un moment, que quelques mauvais sujels de la colonie
qui erraient encore parmi eux n'y recrutassent des
bandes insurrecUonnelles. On redoubla les poursuites
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208 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
contre ces fugitifs; et journellement les patrouiUes
^spagnoles decouvraient leur refuge, les arretaient et
les envoyaient executer a Santo- Dominigo.
Des complices amnisties de la recente insurrection
donnaient aussi d'un autre cote de serieuses inquie-
tudes a Golomb. On parlait beaucoup de deux d'entre
eux, Guevara et Moxica unis par la parente et une
etroite amitie: lis ne se quittaient point. Par leurs
propos et leur eonduite, ils a vaient inspire devehements
soupgons sur des projets qu'on leur pr6tait. Ils persis-
taient, malgreles representations de Tamiral, ademeurer
dans le Xaragua, et ils avaient choisi pour leur residence
la delicieuse province de Cayaha. lis faisaient de fre-
quentes visites a la reine Anacaona, et passaient aupres
d'elle des jours et des semaines. Guevara etait un beau •
cavalier, fort enclin aux aventures amoureuses. Son
assiduite a Yaguana n'etait pas indiSerente et sans but.
II aimait la jeune et unique fille que la reine Anacoana
eut de Gaonabo. Higuenamota, c' etait son nom, 6tait
aussi eperdument eprise du galant hidalgo : Higuena-
mota etait belle et avait en partage les graces de sa
mere. On dit que celle-ci aimait a retrouver en elle ce
qui la charmait dans le pere, la fierte de Tame, peinte
dans ses regards, le son adouci de la voix, les gestes,
et d'attachantes qualites du coeur. Quoique cette passion
de sa fille pour un etranger fut contraire a ses secrets •
desirs, elle ne la favorisa pas moins, par exces de
tendresse pour cette aimable enfant prise d'un si
ardent amour, qu'elle craindrait pour sa vie d'y mettre
le moindre obstacle. Le mariage de la jeune Indienne
avec Guevara etait prochain, et Anacaona tenait a ce
qu'il fAt celebre chretiennement. Elle avait deja demande
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 209
un pretre pour baptiser prealablement sa fille. Mais,
dans ces entrefaites, Roldan qui se trouvait au Xaragua
envoye par Golomb pour y remplir une mission impor-
tante, fit intimer a Guevara de retourner a sa demeure
a Gayaha, ou il etait lui-meme. Guevara, ayant obtem-
pere a cette injonction, il le fit venir en sa presence, et
lui declara que ses assiduites dans le palais de la reine
Anacaona et aupres de la jeune princesse du Xaragua
etaient hautement reprouvees par Golomb, et il lui
ordonna au nom de celui-ci, de ne plus reparaitre a Ya-
guana. Guevara parut s'etonner de la severite d'un
pareil ordre, observa qu'il aimait sincerement Higue-
namota, et que la reine Anacaona desirait leur mariage ;
qu'il ne se rendait pas compte des motifs que Ton avait
>de s'y opposer; qu'a tout prendre, cette union d'un
Espagnol avec une Indienne ne manquerait pas d'etre
d'un bon exemple. Roldan lui repliqua avec chaleur,
qu'il en imposait, que ses intentions n'etaient pas pures,
qu'il abusait de la credulite et de Tinnocence de deux
faibles femmes, qu'il etait un seducteur et un impu-
dent, et que sa conduite auraitinfailliblement des suites
funestes auxquelles il ne reflechissait point. Gomme
Guevara essayait de repondre de nouveau, Roldan lui
imposa silence, et lui reitera la defense de revoir jamais
la reine et sa fille.
Suivant les apparences, Roldan faisait d'une affaire
d amour une affaire d'Etat, et prenait un gratuit et cruel
plaisir d separer deux amants inoffensifs. On Ten accusa ;
on alia m6me jusqu'a dire qu'il etait mu, en agissant
ainsi, par des sentiments de rivalite et de jalousie. Pen
de jours apres cette scene, Guevara, enfreignant la
defense qui lui avait ete intimee, etait d Yaguana aux
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^10 HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI
pieds de sa fiancee. Roldan alia Ten arracher, et le fit
conduire sous escorte, lie et garrotte, a Santo-Domingo,
oil il fut jete dans les fers.
A cette nouvelle, Adrien de Moxica, ami et parent du
prisonnier, se jeta dans les bois et y reunit quelques
brigands, ses anciens complices, qui s'etaient d^robes
jusque-U aux poursuites des patrouilles. lis n'etaient
qu'une faible poigne6, mais ils affichaient beaucoup
d'audace et de determination. Ils avaient jure la perte
de Roldan et de Tamiral. La plupart d'entre eux etaient
a cheval et bien armes, ils rodaient autour de la Con-
ception, et epiaient le moment favorable d'y surprendre
Colomb, et de le frapper an milieu m^me de sa garnison.
Mais celui-ci, prevenu a temps de leur projet, se mit
sur ses gardes, et les surprit d son tour, un soir, dans #
leur petit camp, an moment ou ils s'y attendaient le
moins. II eut le bonheur de mettre la main sur Moxica
et plusieurs de ses complices. Le reste se dispersa. Ils
furent conduits au fort, et, le lendemain, sans plus de
retard, passes par les armes. Moxica fut execute le
dernier. Assiste d'un pretre k ses derniers moments, 11
hesita 4 se confesser. Presse de le faire, il commen^a
une confession qu'il abandonna bientot, pour se'repandre
en invectives contre ses ennemis. Gependant, tout cou-
rage Tabandonna a Tapproche de la mort. II perit 14che-
ment.
Guevara mourut dans les prisons.
II est assez evident que si Tamiral ne recula devant
la violence, ni le sang, pour interrompre les amours d'un
Espagnol et d'une Indienne, c'est qu'il y avait k craindre
qu'un factieux entreprenant comme Guevara, en epou-
sant une princesse du Xaragua, pays eloigne et k peu
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 2H
pres encore insoumis, ne s'y Rt une position prejudi-
ciable k la domination coloniale.
Bobadilla arriva 4 Santo-Domingo, pen apr^s ces eve-
nements ; Golomb 6tait encore a la Conception, et Tade-
lantade dans le Xaragua, accomplisaant sa tournee,
traquant h travers les forfits et dans les cavernes les
anciens complices obstines de Roldan, et ceux de la
derniere prise d'armes de Moxica.
. Don Diego seul se trouvait k Santo-Domingo, charg6
du commandement de la ville. Bobadilla, en debarquant,
marcba droit d Teglise, entoure de son espece de garde,
et suivi d'une foule d'habitants de la ville qui s'etait
formee sur son passage. 11 profita de Temotion de ce
premier moment, et du rassemblement qui grossissait
^autour de Tedifice religieux, pour faire publier ses pro-
visions. Au sortir de Teglise, il alia s'installer dans la
maison mfime de Tamiral. 11 prit le pouvoir et le com-
mandement, ainsi, sans plus de forme de proces, ne
tenant aucun compte du representant de Colomb, ni
de Golomb lui-m6me. 11 somma immediatement le com-
mandant du fort, Miguel Diaz, le mfime qui avait epouse
la reine Cayacoa, de lui en remettre les cles et les pri-
sonniers qui y etaient enfermes. Miguel Diaz ayant
refiise, il partit avec ses gens et la populace recrutee
tumultueusement dans les rues, pour s'emparer de vive
force de la forteresse. 11 en trouva les portes fermees,
et les for^a. II Tenvahit sans coup ferir, la garnison
s'etant heureusement abstenue de se defendre. Miguel
Diaz remit son 6pee, et resigna son poste. Lorsque
Bobadilla etait encore en rade, le bruit s'etait repandu
qu'il venait faire une enqu^te sur la rebellion de Roldan,
et prononcer sur les coupables de ce parti ; en sorte que
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212 HISTOIRE DES CACIQUES d'haI'TI
les ennemis de Colomb qui avaient plus ou moins
trempe dans ces desordres etaient mal a leur aise, et les
plus compromis d'entre eux tremblaient. Mais quand on
vit le commandeur saisir les rSnes du gouvernement
avec cette violence et ce manque si total d'egards envers
Tamiral, personne ne doutant plus qu'il n'etait venu le
remplacer, et proceder au contraire contre lui, on s^
rassura, on se rejouit. Un bien petit nombre congut des
alarmes. Ges alarmes ne tarderent pas a se justifier.
Les papiers de Colomb furent saisis. Une enquete s'ou-
vrit immediatement et manifestement contre lui ; la plus
violente reaction commenga aussitot contre son admi-
nistration.
Colomb sut tout ce qui se passait a Santo-Domingo ; il
apprit meme que Bobadilla avait menace de le jeter,^
lui et ses freres, dans les fers ; mais il n'avait pu se
persuader que toute cette conduite du commandeur fut
autqrisee, et qu'il fut muni de provisions qui detrui-
sissent les siennes, et annulassent les privileges qui lui
avaient ete conferes par ses souverains, a perpetuite. II
jugeait que Bobadilla, comme Aguado, etait un usur-
pateur, et qu'il etait sollicite par ses ennemis a le
perdre. Neanmoins, il lui ecrivit pour le complimenter
sur son arrivee, et pour lui faire savoir qu'il etait pret d
partir.pour TEspagne, et Tassurait qu'il lui cederait
bientot sans difficulte tons ses privileges et le gouver-
nement. II ecrivit dans les memes termes aux moines
qui avaient accompagne Bobadilla. Pas la moindre
reponse, ni de Tun ni des autres. Ce silence J'inquieta
et annongait I'orage et la violence. Pour 6tre plus pres
de Santo-Domingo, Colomb se transports dans la pro-
vince voisine de Bonao, ou, a cette epoque, un grand
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 213
nombre d'etablissements avaient ete fondes, des villages
et des fermes entoures de leurs jardins. La, il apprit
en arrivant que son frere don Diego avail ete mis aux
fers. n y regut presque en mSme temps I'ordre de
comparaitre devant Bobadilla. Celui-ci lui fit signifier la
lettre royale par laquelle il lui etait enjoint d'obeir au
nouveau gouverneur. Sans plus hesiter, Colomb se
rendit a Santo-Domingo. En y entrant, il fut arr^te, et
Bobadilla, sans daigner le voir et lentendre, le fit
enchainer et jeter dans un cachot. Restait Tadelantade.
II revenait du Xaragua avec des forces. II etait a craindre
non seulement qu'il ne se laissat pas arrSter, mais qu'il
tentdt de delivrer ses freres. On obtint de Colomb qu'il
lui ecrivit pour Texhorter k se soumettre paisiblement
•a Tautorite de Bobadilla. Barthelemy, en recevant la
lettre de Colomb, s'y confbrma sans hesitation ; car il
laissa sa troupe et arriva seul a Santo-Domingo ou, des
son arrivee, il fut incarcere. II y avait toute apparence
qu'il venait tomber dans un piege, s'il ne s'y etait pas
attendu et resigne.
Une caravelle en rade, etait sur le point d'appareiller
pour TEspagne. Colomb devait y etre embarque. Lors-
queTofficier, a la garde duquel il etait confie, sepresenta
dans sa prison pour le conduire i bord, il crut qu'on
venait le chercher pour le mener au supplice. II ne crai-
gnait pas la mort ; mais il ne pouvait supporter la
pensee de mourir sans en appeler au monde de Tigno-
minie et de la violence de ses bourreaux ; il redoutait,
faute de se justifier, de laisser apres lui un nom souille
et deshonore.
Villejo etait le nom de cet officier plein d'honneur
et de compassion qu'un hasard heureux semblait, par
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214 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
compensation d'une si haute adversite, avoir designe
pour une si triste mission. En entrant dans la prison
de Colomb,il ne putretenir ses larmes. « Villego, dit-il,
ou me conduisez-vous ? — Au batimentqui part, repondit
I'officier, pour vous embarquer.
— Pour m' embarquer ! Villejo, dites-vous la verite ?
-^ Sur rhonneur et sur votre vie, Excellence, repli-
qua ThonnMe officier, je dis vrai. »
Ges paroles rassurerent Golorab, en le delivrant de
mortelles inquietudes. Pen de jours apres, la caraveile
mettait a la voile, emportant Tillustre captif, toujours
charge du poids de ses fers. Un jour, durant la traver-
see, Villejo et le capitaine du navire, Andreas Martin
qui traitait son prisonnier avec le profond respect du a
sa grandeur malheureuse, lui offrirent de le soulager, en*
lui retirantses fers : « Non, dit-il, le roi et la reine m'ont
prescrit d'obeir A Bobadilla, et de me soumettre a tout
ce qu'il ordonnerait en leur nom. Par leur autorite, il^
m'a impose ces chaines; je les porterai jusqu'A ce que
mes souverains commandent de me les oter, Je les con-
serverai ensuite comme deprecieuses reliques, etcomme
un souvenir dela recompense de mes services. » Ilvou-
lutaussi, ajoute-t-on sur Tattestation d'un de ses fils,.
que ces fers fussent deposes dans la tombe avec lui a sa
mort.
La .traversee, toutefois, fut heureuse, et ondiraitque
la volonte de Dieu fut que le navire qui portait Golomb
et son infortune arrivataussi abon port. G'est lui-meme
qui vint faire connaitre, en Espagne, les odieux traite*
ments qu'il avait subis. Ses plaintes parvinrent aussitot
a Ferdinand et d Isabelle surtout, cette reine sympa-
thique au malheur, autant qu'enthousiaste de la gloire.
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 21^
II les exprima dans une lettre a la nourricB du prince
Jean oii il rapporte tout au long les ci^constances de
Tarrivee de Bobadilla dans la colonie, et de sa capti-
vite. « Les calomnies de certaines gens m'ont fait plus
de mal que les services que j'ai rendusa Leurs Altesses,
et que Je soin que j'ai pris de conserver leurs proprietes
et leur souverainete nem'ont donnede profit. Bobadilla
annonga en arrivant A Santo - Domingo, qu-il devait
m'envoyer ici charge de fers, et il Ta fait : il prescrivit
contre moi une enquete sur des m^faits tels qu'on n'en
inventa jamais de semblables en enfer. Si Leurs Altesses
faisaient faire sur les lieux une enquete generale, je
vous assure qu'elles seraient etonnees d'apprendre que
Tile n'est pas engloutie. Je crois que vous vous rappelez.
• que la tempete mejeta dans le port de Lisbonne, apres
avoir perdu mes voiles, je fus faussement accuse de m'y
Stre rendu dans Tintention de doriner les Indes au sou^
verain de ce pays. On m'a fait une si singuliere reputa-
tion, que si je fais b4tir des eglises ou des hopitaux, on
dit que ce sont des cavernes pour les voleurs. Je fais
serment que je ne puis concevoir pour quels motifs je
suis prisonnier. On me juge la-bas comme un gouver-
neur qui aurait ete envoye dans une province ou dans
une ville administree regulierement, et ou les lois peu-
ventetreexecutee%entierement, sans craindre de perdre
la chose publique, et j'en regois un tort enorme. J^ dois
etrejuge comme un capitaine envoye d^Espagne pour
conquerir jusqu'aux Indes une nation nombreuse etbelli-
queuse, dont les coutumes et la religion sont tout £l fait
opposees aux notres, dont les individus vivent dans les
montagnes, sans habitations regulieres pour eux-memes
ni pour nous, et ou, par la volonte divine, j'ai soumis.
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216 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKTI
un autre monde k la domination du roi et de la reine.
Je dois 6tre juge comme un capitaine qui, depuis tant
d'annees, porte les armes sans les quitter un seul instant ;
je dois Tetre par des chevaliers de conqu^tes, par des
chevaliers de fait, et non par des gens de robe, a moins
qu'ils ne fussent Grecs ou Romains, ou quelques^jg^ de
ces mpdernes dont il existe tant et de si nobles en Espa-
gne. En attendant, Dieureste avecsa puissance etehatie
ringratitude. » .
Le retour inattendu de Colomb dans Thumiliation dix
vil criminel causa une profonde sensation. L'indigna-
tion de la reine fut au comble ; elle etait partagee p^
tout ce qui avait un coeur. Elle ordonna immediatement
que Tamiral fut delivrede ses liens, et rendu a la liberie*
Elle Tinvita a la cour pour y etre pubHquement honore,*
rehabilite et venge, si c'etait possible, de ses tribula-
tions.
Golomb s'y renditen grande pompe, et, enparaissant
devant Isabelle, il se prosterna a ses pieds, sans profe-
rer un mot, et les yeux humides de larmes.
La reine pleuraitaussi, enle relevant avec un empres-
sement plein d'efTusion.
Elle prononga, la meme, la destitution de Bobadilla.
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15
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CHAPITRE X
(1500-1503)
Garactere de Bobadilla. — Etat de la colonie, sous son administra-
tion. — Detresse des Indicns. — Ovando succede a Bobadilla. —
Caractere et portrait de ce nouveau gouverneur. — Son arrivee
dans nie. — Ses instructions. — Retour de Bobadilla en Espagne.
llcroise avec G. Colomb, en vue d'Hai'ti. — Golomb prevoyant une
iempete, sollicited'Ovando la permisssion d'atterir a Santo- Domingo
• Ovando lui intime I'ordre de s'eloigner. — La tempete prevueeclate.
— L'aiBiral s'abrite dans une petite anse pr^s de Jacmel. — Le
m^me coup de temps surprend Bobadilla dans les parages de Tile.
— Le navire sur lequel il est monte fait naufrage, et il perit. —
Ovando administre avec succes la colonie, et ne fait rien pour Tame-
lioration du sort des Indiens. — Las Gasas lui fait une vive opposi-
tion. — Voyage d'Ovando dans le Xaragua, sous pretexte d'exiger
le paiement d'un arreage de tribut. — II y est accueilli pompeuse-
ment. — La reine Anacaona est accusee de conspirer contre les
Espagnols. — Massacre des Indiens du Xaragua. — Soumission
entiere de cette province. — Debdcle et emigration des Indiens. —
Episode du cacique Hatuey, refugie a Guba.
Le rappel de Bobadilla n'eut pas lieu immediatement.
II s'ecoula bien deux ans avant qu'il fut remplace par
Nicolas Ovando. Bobadilla etait violent et emporte,
sans veritable energie ; son administration de la colonie
fut faible, desordonnee, licencieuse.
Tout le poids de cette anarchie pesa sur les malheu-
reux Indiens. II etait, en effet, devenu extremement
facile d'obtenir des concessions de terre ; et, quant aux
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248 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
lots d'esclaves, le premier venu se les arrogeait. II n'y
avait qu'a en prendre autant que Ton en voulait dans la
foule miserable du peuple conquis. A ce prix, tout petit
colon s'erigeait en maitre et grand seigneur. G'etait une
feodalitebatarde, grossiere, sans frein, une parodie, qui
est de venue serieuse, de Ja feodalite europeenne. Les
esclaves etaient reunis et fixes sur le territoire du maitre.
Soumis d des travaux forces de defrichement et de cul-
ture, sans aucun menagement pourla faiblesse de leur
complexion, ils y succombaient en pen de tejnps. II n'y
avait pas de bete de somme dans Tile ; ils en tenaient
lieu. lis faisaient toute espece de transports, expirant
le plus souvent sous les fardeaux. Les maitres ne mar-
chaient plus a pied, pour pen que le but d'une course ou
d'une promenade fut eloigne. lis ne voyageaient plus 9
cheval, les chevauxetant rares; ils se faisaient porter en
litiere par leurs esclaves. G'etait pour eux un luxe d'avoir
toujours plus de porteurs qu'il n'en etait besoin, et de
se faire eventer, tout en cheminant, avec de larges
feuilles de palmier que les esclaves agitaient au-dessus
deleur couche. Comme s'il n'y avait pas assez de ces
labeurs sans relache, des guerres, des travaux publics,
de Texploitation des mines, et du seul chagrin d'etre
devenus esclaves pour moissonner les pauvres Indiens,
les maitres, exergant sur eux sans pitie droit de vie et
de ihort, les faisaient perir journellement pour le cruel
plaisir de les immoler. G'etait a qui se surpasserait en
atrocite. IlS les pendaient, mutilaient dfe toute fagon, les
brulaient, les battaient de verges jusqu'a la mort, les
ecartelaient, les sciaient entre deux planches, etleur fai-
saient subir mille tortures plus horribles les unes que
les autres. A voir cet acharnement de supplices, on
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HISTOIRE DES CAaQUES d'hAITI 219
croirait assister a la persecution d'un peuple qui se fait
martyr d'une foi nouvelle ou d'heretiques qui luttent et
qui protestent. Etait-ce au moinsdes esclaves insoumis ?
Pas davantage. Le seul tort de ces faibles creatures
etait de n'^tre pasfaites pour le regime si dur de Tescla-
vage, et de ne pouvoir satisfaire les exigences de maitres
imperieux et impitoyables. Et puis, en verite, on dirait
qu'une fatalite historique que les oracles indigenes
avaient d'ailleurs annoncee, dit-on, pesait sur cette
terre nouvelle; que ses premiers habitants devaient dis-
paraitre, et faire place d des peuples nouveaux. Et cette
fatalite s'e^t rigoureusement accomplie.
Le faible gouvernement de Bobadilla favorisait bien
cet aneantissement des vaincus au profit delaconquMe;
tnais, d'une autre part aussi, il inspirait des apprehen-
sions pour le sort futur de la colonic. On pouvait
craindre, en effet, que les possessions espagnoles, en
Haiti, ne fussent bientot compromises par le desordre
et rimperitie du commandement, et ne devinssent la
proie des autres puissances qui ne tarderaient pas a se
Jeter dans la voie frayee des decouvertes. Au surplus,
TEspagne possedait deja d'autres territoires sur la terre
ferme et dans les iles, dont Haiti, par Tavantage de sa
situation et d'un premier etablissement, allait devenir la
metropole. II n'importait pas pen que Tautorite y fut
forte et habile, et que lasociete elle-meme y fut aSermie
et bien organisee. A la cour et dans le monde politique
deTEspagne, c'etaitunsujet devives et seri^uses preoc-
cupations. Par qui remplacer Bobadilla? II etait decide
que Colomb ne serait pas reintegre dans ses privileges
et son commandement, pour ne point reveiller a Hispa-
niola des inimities recentes encore et a peine assoupies,
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220 HISTOIRE DES CAQQUES d'haI'TI
et pour ne pas y renouveler surtout le scandale des
insurrections passees. II fallait un homme capable de
saisir d'une main forte les renes du gouvernement et d'y
relever Tautorite si dechue d'un chef representant le roi
et la reine d'Espagne. Le choix de ces souverains tomba
sur don Nicolas Ovando, commandeur de Larres, de
Tordre d' Alcantara.
On vantait outre mesure sa severe moralite, sa
grande prudence, sa droiture et son amour de la justice.
II etait de taille moyenne et de forte complexion. Sa
barbe etait rouge. II avait le regard modeste et le ton
d'autorite ; il parlait d'abondance et gracieus6ment. Ses
manieres etaient pleines de courtoisie et de distinction.
Tel est le portrait qu't)n trouve de lui dans les historiens.
Mais il s'en faut qu'il fut done de toutes les belles*
qualites du coeur et de Tame dont on lui fait honneur ;
car il est le premier de ces hommes de sang, venus
d'Europe, qui ont laisse sur la terre d'Haiti une reputa-
tion ineffagable d'horreur et de sceleratesse. S'il etait
impitoyable, il n'en etait pas moins energique et tres
habile. Les choses allaient de mal en pis sous Bobadilla ;
et, enfin, apres de longs delais qui prolongeaient la
delresse de la colonic, on hata, on pressa le depart du
nouveau gouverneur. La flottille qui le transporta a His-
paniola etait la plus considerable encore qui eut fait
voile pour le Nouveau-Monde ; elle se composait de
trente navires. Deux mille cinq cents colons y avaient
pris passage. Les pouvoirs d'Ovando etaient etendus.
II devait, des son arrivee, prendre des mesures
propres a remedier sans lenteur aux abus commis par
Bobadilla ou sous ses auspices, et entre autres choses
qui lui etaient prescrites, revoquerles licences accordees
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 221
par son predecesseur, sans Tautorisation royale, pour
les recherches de Top ; prelever un tiers pour la cou-
ronne sur toute quantite exploitee de ce metal ; exiger
des maitres ou des patrons une retribution pour le travail
des Indiens ; veiller a ce que ceux-ci fussent toujours
bien traites, et jamais assujettis a des corvees au-dessus
de leurs forces, et, enfin, prendre un soin tout par-
ticulier de leurbien-etre, et de leur conversion auchris-
tianisme.
Ces dernieres dispositions, est-il besom de le dire ?
emanaient de celle qui, dans tout le cours de cette his-
toire, s'est montree genereuse et sympathique pour les
Indiens, toujours mais vainement. II faut bien les rap-
porter, puisqu'elles etaient ecrites sur le papier. Mais
•voila tout. G'etait bien de pareils interets, que se preoc-
cupaient les reformateurs d'Europel Et Tor, et les
denrees, etlespierres precieuses, etla societe coloniale
elle-mfeme qu'il etait urgent d'implanter dans tant de
regions nouv^Ues dont on avait a coeur d'assurer a tout
prix la possession a TEspagne ? On s'attarderait, vous
croyez, a inculquer de lentes reformes a de pauvres
aborigenes, et a faire Teducation patiente d'indignes
sauvages. Non, la conquete est pressee et^ va passer sur
le corps des peuples conquis, pour atteindre un but plus
positif. Ce qu'il importait de regler, c' etait la propriete
et Fexploitation du sol ; Taffaire serieuse, Torganisation
du gouvernement colonial. Gelui d'Ovando s'etendait a
toutes les iles et k la Terre-Ferme, dont Haiti devenait
lametropole. Le bruit de sa nomination, etdes reformes
qu'il avait a operer, Tavait precede a Santo-Dommgo ;
de sorte qu'en y arrivant, il trouva tout le monde pre-
pare d le recevoir, et le desordre et le laisser-aller de
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222 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
toutes choses unpeu contenus, dans Tattente d'un rigide
administrateur. C'etait, pour un gouverneur un point
de depart favorable. II se mit a Voeuvre resolument. II
retablit da premier coup radministration et Tautorite
coloniale, si rel^chees et si compromises dans les mains
de Bobadilla. II est possible qii'etant encore en Europe,
ii eut pris plus au serieux, que ceux qui le deleguaient,
ce qui dans sesintructionsetaitrelatifarameliorationdu
sort des Indiens; qu'il se fAt promis d'y travailler, et qu'en
politique sage, habile et reparateur, il eut juge qu'une
solide prosperite pour la colonic etait a ce prix ; mais
on venait, et, depuis, on est venu souvent du Vieux-
Monde avec les meilleurs sentiments^ et on diraitqu'en
respirant Fair d'Haiti, on respirait la haine et lemepris
pour la multitude asservie. II est etrange, mais il est*
bienvrai quele spectacle decette profonde misere qu'on
nomme la servitude a toujours plut6t endurci qu'attendri
les coeurs. Que de philantropes, ou a pen pres, sont
devenus des maitres impitoyables, ou, au moins, des
indifferents incurables ! Et y eut-il jamais de fleau plus
terrible dans les colonies qu'un proconsul, sefaisant fort
de detesterles esclaves, apresles avoir portes dans son
coeur? G'est ainsi qu'il faut peut-^tre penser d'Ovando
pour se rendre raison de la contradiction si flagrante
entre Tapologie que Ton fit de son bumanite, de son
bon CGBur, et sa conduite de massacreur et de tyran
feroce. La memoire d'Ovando serait execree dans la
derniere posterite des aborigenes d'Haiti, s'ils n'avaient
pas tons peri, autant que celle de Rochambeau est
jusqu a ce jour odieuse aux Haitiens.
Le nouveau gouverneur etait entre en fonctions sans
difficulle et sans eclat. II ne s'etait pas dispense des
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r
HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 223
formes usitees en pareil cas, et de politesse en vers son
predecesseur. Mais, cependant, il devait lui enjoindre
de quitter immediatement la colonie. Plusieurs des
navires, qui avaient conduit Ovando, repartaient pour
I'Europe. Bobadilla, en compagnie de Roldan et d'un
grand nombre des anciens complices de ce dernier, s'y
embarquerent. Ovando avait plein pouvoir de purger
Hispaniok de tout ce qu'il y trouverait de turbulents et
d'agitateurs ; et, apparemment, des prescriptions bien
severes. lui avaient ete dictees envers tons ceux, sans
exception, qui avaient suscite les troubles passes de la
colonie, ou qui y avaient pris une part quelconque.
G. Colomb, lui-meme, ne devait pas y retourner. II
avait ete rehabilite, et admis a poursuivre ses decou-
I vertes dans le Nouveau-Monde, pourvu qu'il ne debar-
quat pas k Haiti. II ne songeait pas assurement a
enfreindre cette interdiction; mais etait-il a Tabri des
cas de force majeure ? Voyez le sort. Son intention avait
ete, en faisant voile pour le continent, de diriger sa
route entre la pointe sud d'Haiti et la Jamaique. Acci-
dentellement, il se trouva tout a fait a Tautre extremite
-de Tile, et il lui fallut, au contraire, passer entre Porto-
Rico et Samanii. A la hauteur de Santo-Domingo, il
s'aper^ut qu'un de ses navires menagait de sombrer;
et, en outre, ses observations atmospheriques lui pre-
sageaient de fort mauvais temps. II s'approcha de la
terre, et envoya un messager solliciter d'Ovando la per-
mission de gagner le port, et pour ^changer son navire
endommage contre un de ceux qui avaient servi recem-
ment a le transporter, et pour se mettre d Tabri de la
tempMe qui s'annongait. Non seulement Ovando lui
pepondit par le plus dur refus, mais il lui intima Tordre
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''2U HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
de s'eloigner au plus vite. C'est precisement alors que
Bobadilla quittait le port de Santo-Domingo ; il croisa avee
Colomb dans le large. Celui-ci s'eloigna en effet; mais
il longeait toujours d'assez pres les cotes d'Haiti, dans
Tapprehension du sinistre; en sorte que, lorsque Tou-
ragan qu'il avait prevu eclata, il put se refugier dans
une petite anse pres de Jacmel, ou il s'abrita. Boba-
dilla, lui, avait a peine perdu de vue la terre. Xa m6me
tempetc le surprit, et des trois ou quatre batiments qui
retournaient en Espagne^ celui sur lequel il se trouvait
avee Roldan s'engloutit. Ce singulier ev6nement frappa,
des lors, les esprits. Pour tons, la main de Dieu y etait
visible ; elle avait sauve Colomb et s'etait appesantie sur
ses persecuteurs. Les leQons du ciel n'ont jamais cor-
rige les hommes. Gelle-ci n'^mpSchera pas Ovando de •
devenir un grand coupable devant Dieu.
A cette epoque, un jeune ecclesiastique, aspirant a
la pretrise, commenga a se faire remarquer. II- parait
avoir ete suscite pour venger, non, ce n'etait pas pos-
sible, mais pour innocenter et plaindre les Indiens, pour
defendre leur cause et bourreler la conscience de leurs
meurtriers. G'est grace a lui si aujourd'hui toute la-
commiseration de la posterite est pour les victimes, et
si leurs assassins sont voues a Fexecration de Thistoire.
Las Casas etait, des lors, le temoin des horreurs
d'Ovando.
Pour se conformer a la lettre de ses instructions, le
nouveau gouverneur declara les Indiens d61ies de servi-
tude, libres desormais, mais obliges au travail, ^ con-
dition, toutefois, d'un salaire. Mais voici la r6alite ^t la
derision : ce salaire etait extrSmement modique et pure-»
ment nominal ; et les travailleurs libres devaient conti-
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 225
nuer a rester autour du patron et sous sa surveillance
immediate. Les choses demeuraient done comme par le
passe; dies avaient meme empire; carles indigenes,
se voyant refuser le benefice de leur affranchissement,
s'etaient mis d deserter de tous cotes. Alors, ils etaient
poursuivis, traques, repris et ramenes aux ateliers.
Afm qu'ils.ne se sauvassent plus, on les assujettissait a
la corde ou a la chaine. On avait recemment importe
dans ce but beaucoup de menottes et de carcans, et, ce
que Ton n'avait encore jamais fait, on les leur appli-
quait. Puis, T usage aussi de leur donner la chasse dans
leur fuite et leur retraite, s'etait etabli dans les nou-
velles circonstances, et etait devenu general. C'etait
une guerre ouverte entre les maitres et les esclaves
• (car ceux-ci n'avaient pas cesse de Tetre), guerre ou le
maitre torturait, suppliciait, tuait, ou Tesclave lui-meme
se detruisait de ses propres mains. On trouvait commu-
nement et journellement, sur les grands chemins, des
cadavres d'Indiens etendus a terre ou pendus a des
arbres, soit qu'on leur eut donne la mort, ou qu'ils se
fussent suicides. Prend-on le soin religieux de pauvres
ames qu'on traite de la sorte ? Non, assurement. Cepen-
dant, pour comble de derision, on faisait simulacre de
les convertir au christianisme en les baptisant. Puis,
c'etait tout, et on s'excusait, pour le reste, sur leur
endurcissement dans Timpiete.
Quelques pretres consciencieux prodiguaient, pour
qu'il en fut autrement, des efforts louables, sinceres,
mais inutiles. Tout leur zele evangelique, toute Tenergie
de leur ame indignee ne s'employaient bientot plus qu'a
denoncer des maitres cruels au monde et a Dieu, a
defendre et a plaindre la multitude des opprimes.
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226 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
Part out oil ils trouvaient 4 ppftcher, ils anathemati-
saient I'effusion du sang, et benissaient les martyrs.
Leup voix retentit longtemps dans cette affreuse tuerie.
Quand elle fut lasse de supplier et de demander grace,
elle protesta contre les executeurs et les accusa sans
relache, avec la vehemence et le courage de Tapotre
Chretien qui n'a d'autre crainte sur cette terre que celle
de Dieu. Mais nos apdtres prfichaient dans le desert. La
politique coloniale allait son train, sans s'en emouvoir,
sans le moindrement ralentir le cours de ses atrocites.
Elle n'a pas d'entrailles ; elle est sourde ; elle a ses
plans et son but d poursuivre.
En effet, toute Tile n'etait pas entierement soumise a
la domination espagnole.
Des caciques regnaient encore au Xaragua et a Higuey,
a Tune et Tautre extremite d' Haiti. Le premier de ces
royaumes ne jouissait plus que d'une independance ap-
parente, depuis que Tadelantade Tavait rendu tributaire
de la couronne : restait, neanmoins, a en achever la
soumission. Et, d'autre part, il s'en fallaitque Tautrequi
etait plus proche du siege de Tautorite coloniale fut deja
subjugue. Le moment etait venu de cueillir ces fruits
murs de la conquete, et le gouverneur Ovando n'etait
pas homme a ajourner une tache si opportune. II n'avi-
sait, au contraire, qu'a Taccomplir. Gomme il lui fallait
un pretexte quelconque pour entrer en campagne, il en
trouva un dans le retard qu'Anacaona avait mis a
acquitter son tribut. Or il arrivait frequemment que le
paiement du tribut s'effectuait ainsi apres T^cheance,
mais il s'effectuait toujours. Pen importe du reste,
puisque, a defaut de ce pretexte, il en aurait imagine un
autre. Un nouveau gouverneur, desireux seulement de
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HISTOIRE DES CAQQUES DHAITI 227
connaitre le pays et ses habitants, pouvait s'y pro-
mener avec une armee plus ou moins nombreuse. Une
armee, c'etait Tappareil ordinaire; etles caciques, 6ux-
memes, ne voyageaient jamais sans un cortege de bandes
armees. Au surplus, Ovando ne fit annoncer qu'une
simple visite a la reine du Xaragua ; et elle temoigna de
la joie en recevant cet avis, quoique le chef espagnol
ne Teut accompagne d'aucun compliment, comme avait
fait Tadelantade. Elle se prepara a lui faire ujie recep-
tion plus pompeuse que dans les occasions precedentes,
maisnonpas, toutefois, plus cordiale; carles aborigenes
savaient bien qu'ils n'avaient plus rien a attendre de
Tamitie des Espagnols. Les Espagnols, plus de doufe
a cet egard, etaient des ennemis formidables avec les-
• quels on ne pouvait pas etre impoli, et dont ilfallait
conjurer le mecontentement ou la colere par des hom-
mages empresses et des precautions infinies, et on n'y
reussissait pas toujours.
Ovando s'avangait done lentement vers le Xaragua,
a la tSte de trois cents fantassins et de soixante-dix
cavaliers, bien montes, ^ bien equipes et armes de
cuirasses, de lances et de boucliers. Mais 4 Yaguana,
but de son voyage, un peuple immense et bruyant
paraissait se rejouir d'avance de sa bien venue et s'ap-
pretait a la f^ter, et Ton trouvait peut-etre que Thote
annonce tardait trop a son gre.
Anacaona, suivant Tusage, avait convoque dans sa
capitaie tons, les caciques de son royaume ; et les
populations des alentours s'y etaient portees en foule,
pour prendre part aux jeux, aux danses et aux festins
prunes pour Toccasion, et qui sont d'ailleurs obliges,
quand il s'agit des grands, dans les us et coutumes de
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228 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
rhospitalite indienne. Jamais, en aucun temps, il n'y
eut une telle affluence a Yaguana. Le village etait riant,
frais et net ; toutes les cabanes etaient badigeonnees et
ornees de feuillages, renouveles aussit6t que fanes. Les
plus grandes et les plus decorees de ces demeures
etaient destinees aux Espagnols. Le terrain, partout,
etait nivele et balaye. La grande place publique, le
forum indien (il y en avait un au moins dans chaque
bourgade), etait de la derniere proprete. On n'avait
laisse nuUe part un brin d'herbe ou un arbre inutile,
excepte ceux qui sont plantes pour donner de Tombre et
des fruits, excepte les arbustes et les gazons fleuris alen-
tour des chaumieres. Des sentinelles etaient eche-
lonnees fort avant sur la route, afm d'avertir, de loin et
a temps, de Tarrivee des Espagnols. Au premier signal,
Anacaona sortit dans sa plus belle litiere, suivie de la
foule de ses sujets. Toutes les mains etaient chargees
de palmes et de bouquets. La rencontre eut lieu a
plusieurs milles de Yaguana. Les chants eclaterent, et
les fleurs volerent en tons sens. Ovando venait derriere
avec ses principaux officiers. Des qu'il fut reconnu, un
hourrah de joie Taccueillit ; on Tentoura, et Ton fit pleu-
voir sur sa tete les feuilles et les fleurs. Sa route en
etait pavee jusqu'au village. II n'y avait qu'a cueillir
ces fleurs sur les bords du chemin ; car c'etait la belle
saison, la saison de luxe du printemps eternel des ti*o-
piques.Toute herbe, tout arbrisseau, tout arbre dans ce
pays de forets etaient en pleine floraison.
On s'etait a peine arrfite un moment pour echanger
quelques compliments de rigueur, et on se remit aus-
sitot en marche. Anacaona prit place a cote d'Ovando.
Si elle avait quelque secrete apprehension, rien de sem-
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 229
blable ne se trahissait dans sa contenance ; elle etait, au
contraire, souriante et gracieuse comme a son ordinaire ;
ce qui ne laissait pas que de contraster fort avec
Texpression de la figure du chef espagnol. Soit une ex-
treme fatigue, soit qu'il fut sous I'influence de quelque
mauvaise pensee, celui-ci etait silencieux, inattentif ou
indifierent, affaisse ou sombre. Sa barbe rouge n'ajoutait
pas pen au sinistre de sa physionomie. On arriva d
Yaguana. Les Espagnols furent distribues dans leurs
logements, et on les laissa se reposer le reste de la
journee et la nuit suivante. Mais le lendemain matin,
tout le village s'eveilla au bruit des tambourins et des
chansons indiennes. II y eut repas, danses et jeux. Ces
rejouissances se succederent sans relache et durerent
^plusieurs jours. Les Espagnols n'y assistaient pas en
simples spectateurs ; ils y prenaient part en toute gaiete
de coeur. Ovando ne demandait pas mieux que de voir
les Indiens s'abandonner ainsi a la joie, et ses soldats
s*y mfeler si cordialement. On n'en soupQonnerait que
moins ses projets. Des les premiers jours, ayant reuni
dans ses appartejrnents ses principaux officiers, il leur
dit qu'il etait averti que toutes ces fetes n'etaient qu'un
piege, et que la reine d.u Xaragua, qui conspirait d'ailleurs
depuis longtemps contre les Espagnols' et avait jure leur
perte, premeditait le massacre de ses botes, et n'atten-
dait, pour Texecution de si abominables desseins, que
le moment favorable. II leur communiqua le plan qu'il
avait couQU a son tour pour dejouer cette machination.
On convint de tout, dans cette espece de conciliabule,
des moyens, de Theure et du signal d'execution.
II n y avait, cependant, pas Tombre d'une conjuration
indienne. Ovando le savait bien, et il ne fit croire le
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230 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
contraire qu'a ses officiers et a ses soldats qu'il avait
besoin d' exciter a un massacre d'innocents par cet
odieux mensonge. Anacaona ne se doutait de rien, as-
surement ; mais on ne le supposerait pas a voir de tons
cotes ses Indiens, sans armes cette fois et centre Tor-
dinaire, se livrer avec une securite si profonde aux
rejouissances publiques. On eut dit que pour oter tout
pretexte a Tastuce espagnole, leur reine leur avait
passe ce mot d'ordre et recommande cette precaution.
Poiirtant il est bien vrai qu'on ne trouvera pas plus de
preuves historiques de Fhorrible projet qu'on lui pretait,
que de sa connaissance ou meme de son pressen-
timent de la catastrophe qui allait fondre sur sa tete el
son royaume.
Les Indiens du Xaragua n'avaient plus Fenvie d'imitei^ *
les combats simules del'Espagnol, depuisqu-ils en avaient
fait un si malheureux essai ; mais ils n'avaient pas, pour
cela, perdu le gout de ce spectacle. lis souhaitaient
d'antant plus d'en etre gratifies, qu'ils pensaient avec
raison que Farmee d'Ovando, richement equipee, et la
plus forte qui fut venue chez eux, ne manquerait pas
d'executer une joutedes plus brillantes. Les Espagnols.
de leur cote, ne s'en firent pas prier, Ovando rangea
son armee en bataille, et Finfanterie coiiimenga ses
evolutions. Puis vint le tour de la cavalerie. EUe Si-
mula des rencontres, tan tot avec les fantassins, tant6t
avec elle-meme, en se divisant alors en deux escadrons
opposes Fun a Fautre. Toutes ses escarmouches s'exe-
cutaient a Farme blanche. Pas un feu jusque-la.
La foule des Indiens s'etait de plus en plus accrue par
Finteret du spectacle, et la reine du Xaragua y assistait
de pres, et en etait visiblement charmee. EUe etait sur-
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 231
une eminence d'ou elle pouvait tout bien voir, elle avait
pres d'elle sa fiUe et Tescorte de ses caciques tributaires.
II y eut un moment de pause apres lequel les evolutions
recommencerent. Ovando avait porte la main a la croix
d' Alcantara qui brillait sur sa poitrine; c'etait le signal.
La trompette sonna: Tinfanterie fit feu, et la cavalerie
chargea. Le tournoi se changea soudain en une horrible
boucherie. Toute cette foule de spectateurs inoffensifs
fut en un instant impitoyablement massacree. Ni le sexe
ni Tagene furent epargnes. Anacaona fut prise en vie,
c'etaitla seule prisonniere qu'Ovando consentit a faire;
tout le reste fut passe par les armes. Plusieurs caciques
et un grand nombre d'Indiens s'etaient enfermes dans
une cabane ; le feu y fut mis et ils furent tons devores
•par les flammes.
Douze sauvages furent enfiles dans un pieu, et livres
aussi aux flammes, et les executeurs disaient, par une
atroce ironie, que c^etaient les douze apotres. Un cava-
lier espagnol, attendri par les cris d'un jeune Indien, le
prit pour le sauver du carnage, et le portait devant lui
sur I'argon de sa selle ; d'autres cavaliers, a cette vue,
seprecipiterentsurlui etTabattirentlui etTenfant a coups
de lance et d arquebuse. 11 ne resta plus bientot sur ce
~ champ desole que des cadavres.
Des Indiens qui avaient pu echapper a cette destruc-
tion, les uns gagnerent les montagnes, les autres le ri-
vage de la mer. Un grand nombre, s'etant jetes dans des
canots, emigrerent dans des lies voisines, d Guanabo, a
Jamaica et ailleurs. Suivant toute probabilite, c'est a
cette epoque et a cet evenement qu'il faut rattacher Temi-
gration dans Tile de Cuba d'un cacique ha'ttien du nom
de Hatuey. Une grande partie de ses sujets Ty avaient
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232 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
suivi. Accueillis par Thospitalite genereuse des Gubains,
ils avaient fond6 une petite colonie qui habitait le litto-
ral de cette ile, la plus proche d'Haiti. Ils y avaient
apporte avec eux leur op et leurs dieux, et peut-etre y
avaient-ils deja oublieune patrieou iln'y avait plus pour
eux que mort et servitude, lorsqu'ils apprirent que les
Espagnols allaient venir s'emparer de Cuba. L'alarme
futgrande parmi eux. Ou aller desormais pour fuir ces
implacables conquerants? Dans leur perplexite, ils se
reunirent pour deliberer sur leur malheureux sort. lis
formerent un tas de leurs metaux precieux et de leurs
reliques sacrees autour duquel ils etaient tons silencieux
attendant les conseils et Tavis de leur chef. — « Voici
la cause des malheurs d'Haiti, dit Hatuey, c*est cet or
pour lequel les Espagnols commettent tant de cruautes
et nous poursuivent jusque dans notre paisible retraite.
Oil lecacher, pour qa'ils ne le prennent pas avec notre
vie et notre llberte? » — Gomme un de ceuxqui Tecou-
taient proposa que chacun avalerait son or pour le
derober aux envahisseurs. — « lis vous ouvriraient le
ventre pour le trouver, repartit Hatuey; jetons-le plutot
dans le fleuve. » — Et, a Tinstant, ils lancerent dans les
flots leurs idoles et leurs metaux.
Bientot, en effet, Texpedition espagnole descendit a
Guba sous la conduite d'un Diego Velasquez, un des
compagnons de G. Golomb, 4 son second voyage. Les
aborigenes de Tile gagnerent leurs montagnes dans Tin-
terieur des terres, et la petite tribu haitiennede Hatuey
tenta seule de s'opposer a ce debarquement. EUe fut
ecrasee et dispersee. Hatuey fut fait prisonnier, et con-
damne a perir dans les flammes. Lie a un poteau dresse
au-dessus de son bueher, il etait fierement resigne a
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 233
mourir. Un moine franciscain, desirant le convertir au
Dieu des Chretiens, dans cet instant supreme, s appro-
cha de lui, et lui park du bonheur dans Tautre monde
des ^mes qui se rachetent dans celui-ci. II lui depeignait
las felicites celestes du paradis, lorsque Hatuey Tarrfita
pour lui demander s'il y avait des Espagnols dans ce
paradis si d61icieux. — « Oui, repondit le moine; mais
ceux qui sont dignes et bons. » — Les meilleurs d'en-
treeux, repliqua le cacique, ne sont ni dignes ni bons.
Je ne voudrais aller en aucun lieu oti se trouvatun seul
etre de cette race maudite. » — Sa mort acheva d'epou-
vanter les Gubains, et, sans plus d'autres combats, Tile
fut conquise.
Cet evenement est posterieur de huit annees environ
• a celui du Xaragua. Durant six mois apres le sac de Ya-
guana, narre plushaut, les soldats d'Ovando battaient
encore le pays, et-en exterminaient les habitants, le gou-
verneur ne voulait pas y laisser existant un seullndien
de quelque rang oude quelque influence, qui put, par la
suite, y relever Tautorite aborigene. C'est ainsi qu'un
neveu de la reine, le cacique Guaora, qui s'etait quelque
temps derobe a la poursuite des Espagnols, fut traque
dans les montagnes, pris et tue. Ilentrait dans les vues
d'Ovando de detruire a jamais le royaume de Xaragua
pour rincorporer aux autres territoires exclusivement
ranges sous la domination coloniale. Quand il fut bien
sur d'avoir entierement atteint son but, il repartit pour
Santo-Domingo,, y amenant liee et garrottee Anacaona,
la gracieuse reine, rillustrepoete, EUe y fut ignominieu-
sement pendue.
Voila comme on fait souvent une conquete pour la
plus grande gloire de Thumanite !
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CHAPITRE XI
(1504)
Ovando se prepare a envahir le Higuey. — Habitants decette province.
Leur caractere, plus belliqueux que les autres aborigenes, excepte
ies Ciguayens. — Cotubanama leur cacique. — ^Son portrait. — Son
caractere. — M^me tactique des Espagnols envers lui, qu'envers
Guacanagaric. — Confiante securite de Cotubanama. — Incident
fortuit qui motive k guerre contre le Higuey : Indien d^vore par
un chien. — Represailles de Cotubanama. — Une armee espagnole
sous le commandement d'un officier du nom de J. Esquibel envahit*
le territoire de Higuey. — Resistance energique de la population,
surprise par la soudainete de I'invasion. — Difficultes ^prouvees
par Ies Espagnols. — lis les surmontent necTnmoins, et arrivent a
une petite distance de lacapitale de Cotubanama. — Traits de paix
conclu avec ce cacique. — Le tribut lui est impose. — Sa visite
dans le camp espagnol. — Trait de moeurs. — J. Esquibel b^tit une
forteresse dans le village ou il avait ^tabli son quartier general. —
11 y laisse une garnison. Pen de temps apres la retraite de I'armee
expeditionnaire, les Indiens de Higuey assiegent la forteresse, la
brulent et en massacrent la garnison. — Un seul Espagnol parvient
a se sauver. — II porte la nouvelle de ce desastre a Santo-Domingo.
— Exasperation qu'elle y cause. — Le Higuey est de nouveau
envahi. — Difficultes plus grandes dela nouvelle campagne. — Les
Espagnols sont vainqueurs. — lis penetrent jusqu'a la capitate de
Higuey ou etaient concentrees les forces des Indiens. — Prise de ce
village. — Defaite et dispersion des Indiens. — Cotubanama se
refugie dansla petite ile de la Saona. Les Espagnols I'y poursuivent.
— II est pris et conduit h Santo-Domingo, oii il est execute. —
Complete soumission de la province de Higuey. — Progres et aspect
do la colonic, apres cette conqu^te.
Ovando n'avait pas encore acheve la conquSte du
Xaragua, qu il pensait deja a celle de la province de
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 23I>
Higuey, la seule, comme on Ta vu, qui res! ait a sou-
mettre pour que la subjugation de Tile entiere fut con-
sommee. II avail le projet de passer d'une campagne a
Tautre sans repos et sans treve : c'est un but qu'il avait
hated'atteindre, pour qu'un autre n'en recueillit point la
gloire ; et, si un pretexte allait lui manquer pour entrer
en guerre avec les naturels de Higuey, il en inventerait
un. Mais on verra tout a Theure que le hasard ou la
fatalite Ten dispensa.
Ces Indiens, quoique les plus proches voisins de la
colonie, avaient vecu en paix avec elle jusqu'ici. lis
etaient des Gara'ibes presque purs et pen modifies par
la transmigration. Sans etre anthropophages, ils avaient
conserve Tenergie native et la rudesse de moeurs de
• leurs originaires ; ils etaient, comme eux, grands de
taille ; plus sauvages, plus belliqueux que les autres
habitants d'Hatti, excepte, peut-etre les Ciguayens aux-
quels ils ressemblaient le plus par les traits physiques
et moraux. Assurement, ils n' etaient pas disposes a se
laisser egorger comme les Indiens effemines du Xaragua ;
riia^ ils etaient de trempe, au contraire, a lutter avec
leurs oppresseurs jusqu'a Textremite pour la defense de
leur independance et de leur territoire, et ane succomber
que quand la lutte serait trop inegale, et quand tout
espoir serait perdu de vaincre 'un ennemi superieur.
Leur chef etait Cotubanama, le cacique le plus redoutable
aprfes Caonabo. On est habitue a trouver ces deux noms
dans les historiens de la decouverte, avec des epithetes
constantes qui les caracterisent ; c'est toujours le fier
Caonabo et le farouche Cotubanama. Cotubanama etait
d'une stature colossale ; sa tete etait tres grosse, quoi-
que proportionnee a sa taille ; elle etait chargee d'une
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236 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
epaisse et longiie chevclure. On dit que d'une epaule a
Fautre, il avail la largeur d'un metre. Ses bras etaient
nmsculeux et puissants ; lui seul, comme Ulysse, pou-
vait bander son arc. La beaute de son visage et de ce
corps depassant les proportions ordinaires de Fhomme^
faisait Fadmiration, non seulement des siens, mais^ des-
Espagnols eux-memes. C*( Od
Tavait surnomme le farou ija sa
physionomie etait dure et m i'^e^
exprimait, toute douce qu'e \ agi-
tations interieures et conti ibra-
geuse et prompte a s'exalter cule^
il n'empficha pas le sort de s'ucebEftplir ; il ne preserva
pas, helas ! ses sujets de la se^itude et son royaume
de la conquete. N'est-il pas remarqiiable qufe ce terri-
toire indien le plus voisin des Espagnols fut le dernier
a tomber sous leur joug ? Ainsi procedaient, au reste^
nos conquerants. Loiequ'ils etaient sur le rivage oppose^
et qu'ils y avaient leur quartier general dans Tancienne-
Isabelle, ils avaient use de la mfime tactique a Tegard
de Guacanagaric, et surtout de Guarionex, les menageant
et se faisant fort de vivre en paix avec eux, tant qu'ils
avaient eu a combatfre au loin. Ils avaient toujourssoin
de laisser derriere eux une retraite libre et sure. Mais-
quand ils en avaient fini avec leurs entreprises loin-
taines, ils revenaient quereller leurs voisins et leur
porter, en temps opportun, les coups que leur reservait
leur perfide amitie. Des peuples rompus a la politique
ne sont pas toujours a Tabri de ces sortes de surprises ;
jugez des sauvages sans esprit de precaution et de pru-
dence. Guarionex etait, pourtant, plein d(
contre eux ; mais il se perdit en ne sachant p
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haKtI 237
munip contre leurs agressions, Des evenemenls comme
ceux qui s'accomplissaient, les guerres injustes contre
les autres caciques, leurs chutes, leiirs malheurs, la
ConquSte successive et la confiscation de leurs territoires,
resterent aussi, sans doute, sans avertissements pour
Gotubanama. C'est du moins ce qu'il en semble. On ne
Toit nulle part qu'il se soit inquiete de ce qui allait
survenir. II paraissait, au contx^aire, s'endormir dans
une profonde securite, ou bien s'il n'etait pas sans
alarme, il se montrait alors indifferent ou resigne, et
s'en remettait entiferement aux chances du sort.
Un jour, un Espagnol, gardien ou proprietaire d'un
de ces chiens devorants, terribles auxiUaires du mas-
sacre des Indiens, excitait en se jouant, la colere de
^ ranimal. Un Indien vint a passer, il le lacha sur lui.
L'Indien, en un instant, fut mis en pieces, et expira
sous la dent meurtrifere.du dogue.
Gette atrowte provoqua parmi les naturels de Higuey
des murmures qui faillirent amener un soulevement, si
leur cacique n'avait entrepris d'en reclamer justice en
son nom. II s'en plaignit au gouverneur, et n'obtint au-
cune reparation. Pen apres, plusieurs Espagnols, ayant
aborde dans un canotla petite ile adjacente de la Saona,
habitee par les naturels de Higuey, et y etant descendus,
furent tons massacres par represailles. Les Europeens
s'exasperferent a leur tour. lis n'eurent pas besoin d'in-
sister beaucoup, pour que le gouvernement colonial
tirdt vengeance de ce sanglant outrage. Une armee de
quatre cents hommes fut bientot prSte a envahir le ter-
ritoire de Gotubanama. Ovando en confia le comman-
dement 4 J. Esquibel, officier courageux et habile.
Le cacique de Higuey etait pris 4 Timproviste. Nean-
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23a HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
moins, il parait que son energie et son activite se
reveillerent au moment decisif du danger, et qu'elles
fiirent telles qu'il put, a temps, faire tSte a Torage.
L'erinemi eut fort k entreprendre, et ne mit pas impu-
nement le pied dans ses Etats. II avait d peine franchi
les frontieres que sa marche 6tait arr^t^e, et qu'il lui
fallait combattre a chaque pas. Le Higuey est mon-
tueux, et le village, oil residait le cacique, se trouvait
situe k une extremite du temtoire, en sorte que, pour
Tatteindre, il fallait traverser le pays dans sa plus
grande etendue, gravir des mornes rapides, et passer
par des villages nombreux qui jalonnaient la route. A
chaque gorge ou defile, k chacun de ces villages, les
Espagnols etaient forces de faire halte et de combattre.
II leur fallait enlever de vive force et a grand'peine#
chacune de ces positions, avant de penetrer au dela.
Depuis la decouverte, ils n'avaient jamais rencontre de
la part des Indiens une resistance plus opiniatre. Cette
population etait, sans contredit, la plus energique et la
plus brave de toutes. Elle etait habituee k se battre
contre les Caraibes et a les repousser ; elle avait appris
des Espagnols, eux-mfemes, Tusage de plusieurs de leurs
armes, et ils se servaient, surtout, avec avantage, de la
lance. Dans un des cent combats de cette campagne,
il y eut une rencontre remarquable entre un Indien et
deux cavaliers espagnols. Les deux armees qui etaient
dejd chaudement aux prises suspendirent leurs coups,
spontan^ment, et comme si elles en etaient con venues,
pour 6tre spectatrices de la lutte. Elle se prolongeait
-depuis une heure, malgre la sup6riorite de deux assail-
lants a cheval et parfaitement armes, contre un pieton
n'ayant qu'un arc, des fleches et une lance, L'Indien
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HISTOIRE DRS CACIQUES d'haKTI 239
finit par succomber ; mais il etait convert de blessures
et ne pouvait plus se tenir debout, qu'il se battait tou-
jours. 11 fut acheve sur le sol lorsque, par la perte de
trop de sang, ses mains defaillantes laisserent tomber
ses armes. Les ennemis eux-m6mes admirerent ce trait
de bravoure. La lutte ne recommenQa point entre les
deux troupes qui etaient toujours en presence; car les
Indieris, se jugeant defaits dans leur champion, et
acceptant Tissue de ce combat singulier comme un pro-
nostic de la victoire des Espagnols, retraiterent devant
eux,
Quoique les Espagnols eussent perdu assez de monde
dans le cours de cette guerre, ils avaient, cependant,
beaucoup plus blesse et tue d'Indiens ; et, s'il ne s'etait
^agi que d'une reparation du meurtre de leurs compa-
triotes a la Saona, ils avaient assez verse de sang pour
le laver, et apaiser les manes des victimes. lis n'avaient
plus qu'a se retirer. Mais comme il y allait de bien
plus que d'une simple vengeance, ils penelraient tou-
jours avant, executant un plan de campagne par lequel
ils s'installaient dans un pays qu'ils ne devaient plus
evacuer. J. Esquibel n'etait pas venu a Higuey pour se
mesurer avec des sauvages m6me aguerris ; et, apres
plusieurs rencontres, ou il leur avait fait eprouver que
les armes espagnoles etaient irresistibles, il leur proposa
la paix. Cette proposition fut plusieurs fois renouvelee
iet toujours rejet6e. Mais lorsque le cacique vit que rien
ne pouvait s'opposer aux progres de Tinvasion, et que
Tennemi approchait de plus en plus de sa residence, il
se decida, enfin, a traiter de la paix. EUe fut conclue
tout k Tavantage des vainqueurs. Le royaume de Higuey
fut declare plac6 sous la protection de TEspagne, et se
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240 HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI
soumit, pour la premiere fois, au tribut ordinairement
exige en re tour de cette insigne faveur. Ce tribut fut
stipule en vivres et en cassaves, au lieu d'or. L'une
des clauses autorisait aussi, sans doute, Tetablissement
d'une forteresse espagnole sur le territoire de Higuey ; \^
car, aussitQt apres la conclusion de ce traite, et lorsq^^ |$
les troupes se fiirent un pen reposees des fatigues 11%^-
campagne, elles furent employees a la construdi^^i^y^
' cette fortification. EUe s'elevait a portee d%cai«p (I*ptt,
petit village pres de la mer, et a pen de joufa^SStJ^ la
capitale de Higuey, oii, J. Esquibel avait as§ig SOTi camp
et fait une halte pour se porter, ensuite, d'une seule
marche, sur la residence du cacique.
Cotubanama avait traite par emissaires, et guerroye
par ses chefs de bandes ; il n'avait encore pris part, en^
personne, a aucune action contreles Espagnols. Lorsque
la paix commune fut ratifiee des deux cotes, il vint
faire visite dans son camp a J. Esquibel. II y fut regu
avec les honneurs militaires. Son port martial et sa
gigantesque stature attiraient tons les regards. Les
soldats admirent volontiers ces distinctions dans un
adversaire. 11 n'avait pas du tout Fair d'un vaincu, II
etait tres affable avec le chef.espagnol, et, avant de le
quitter, il convint avec lui d'echanger entre eux leurs
noms. lis en firent aussitot une application sur Ja fin de
leur entre tien. Le cacique n'interpellait plus J. Esquibel
que par son nom Cotubanama, et le chef espagnol lui
apphquait complaisamment le sien. Ce trait de moeurs
aborigenes, qui se voit pour la premiere fois dans cette
circonstance, et qui semble propre S la localite, signi-
fiait sans doute la sincerite qui devait presider d Tamitie
que rindien venait de contracter avec son ennemi. Mais
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 2ii
quelle gratuite illusion ! Se flattait-il de lier par une
futilite de galanterie des hommes qui juraient tous les
jours en vain sur le nom de leur Dieu? Esperait-il
echapper, par une miraculeuse exception, au sort qui
avait atteint tous les autres caciques d'Haiti ? Les In-
diens n'etaient pas une race que Texperience instruit ;
ils n'ont jamais compris jusqu'a quel point leurs con-
querants etaient tenaces ; et quand J. Esquibel elevait
une forteresse sur le territoire de Cotubanama, ce
n'etait pas, assiirement, pour le bon plaisir d'y loger
une garnison.
Les travaux du fort acheves, J. Esquibel y laissa un
nombre suffisant d'hbmmes pour le garder, et retourna
a Santo-Domingo avec le gros de sa troupe. Cette faible
igarnison se comporta parmi les Indiens comme toutes
les precedentes, depuis la premiere qui se fit massacrer
d la Nativite. — Elle les rangonnait outre mesure, les
maltraitait sans compassion et avec la derniere violence,
et contraignait leurS femmes et leurs filles d partager
leurs debauches et leurs orgies. Les Indiens se revolte-
rent, a la fin, de tanfd'exces. lis assaillirent un jour la
forteresse et la reduisirent en cendres, apres en avoir
massacre la garnison. Un Espagnol echappa a ce desastre,
et en porta la nouvelle d Santo-Domingo.
L*irritation fut au comble dans la capitale de la colonie.
On trouvait que le temps etait passe de ces temerites
contre les Espagnols, et que Cotubanama avail beau-
coup trop ose et meritait les plus sanglantes represailles.
Cette fois, il fallait -en fmir. Plus de demi-mesure, plus
de demi-conquote, plus de paix, jusqu'4 la destruction
entiere du royaume de Higuey et a son absorption dans
le giron commun de la colonic. Une armee plus nom-
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242 HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI
breuse que la premiere fut reunie sur-le-champ pour
une nouvelle invasion du territoire de Higuey. EUe
s'adjoignit des auxiliaires indiens en grand nombre,
entre autres une troupe venue de la province d'Icayagua,
Kmitrophe des Etats de Cotubanama. Les preparatifs de
guerre furent faits en vue d'une longue ou plulot d'une
occupation definitive. J. Esquibel etait encore le chef
decette expedition. Les naturels de Higuey s'attendaient
a cette agression, et leur Cacique avait pris, en conse-
quence, toutes les dispositions n^cessaires pour la sou-
tenir ou la repousser. Tout ce qu'il y avait de vieillards,
de femmes et d'enfants, avaient ete relegues dans les
montagnes, et avaient cherche un refuge au fond des
grottes et des cavernes les plus inaccessibles. lis y
avaient transports avec eux leurs dieux et leurs bagages.*
Le territoire se trouvait ainsi deblaye de tout encom-
brement. Les hommes valides seuls y circulaient, et des
hordes mobiles le parcouraient en tons sens, librement
et rapidement, suivant que Fexigeait la defense. Des que
Tennemi y parut, il fut signale de proche enproche par
des feux allumes sur les hauteurs. Ne connaissant bien
que la route qu'il avait deja faite, il n'en prit pas une
autre ; il savait qu'elle menait a la residence du cacique,
oil il se promettait d'arriver si rien ne Tarretait. II eut
a combattre presqueaux memes lieux quelorsdela
premiere campagne. II etait encore et toujours vain-
queur, malgre plus d'opiniatrete dans la resistance de
la part des Indiens, et de plus grandes forces qui lui
etaient opposees. II etait anime d'un esprit d'insatiable
vengeance que Tobstacle exasperait. 11 etait sans quar-
tier. II passait au fil de I'epee tons les Indiens qui tom-
baient en son pouvoir; il ne faisait grdce a aucun pri-
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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 243
sonnier. A mesure qu'il prenait d'assaut un village, il
rincendiait et en balayait la cendre pour qu'il ne restdt
pas vestige des habitations indiennes, et que Therbe
repoussat sur le sol oil elles s'elevaient. L'aborigene
d'Haiti, qui n'etait pasnomade et qui se complaisait, au
contraire, dans le repos et la mollesse, affectionnait,
autant que rhomme civilise, les lieux de sa demeure.
Comment n'aimerait-il pas la cabane qui abritait ses
dieux, oil s'allumait son foyer, et oil il se bergait dans
son moelleux hamac ?La detruire, c'etaitTatteindre au
c<Bur ; et, un tel ravage, lorsque I'ennemi qui le portait
dans ses penates etait invincible, Tepouvantait bienplus
encore qu'il n^ Taffligeait.
Au depart de Tarmee espagnole, dont les propos de
•colere faisaient presager tons les exces auxquels elle
allait se livrer, le Pere Las Gasas sen tit ses entrailles
s'emouvoir, et sa pitie s'alarmer ; il voulut suivre cette
soldatesque furieuse pour temperer, s'il etait possible,
son animosite, et derober a son ardeur de detruire et
de saccager ce qu'il pourrait de debris et de victimes.
S'il fit quelque bien, il n'empecha pas de commettre
beaucoup de mal. Le passage de cette armee sur le ter-
ritoire de Tennemi se marqua partout par le sang et la
flamme. Elle avait chasse devant elle les hordes de
Gotubanama continuellement battues, et tons ces debris
des vingt batailles livrees sur la route allerent grossir
les forces indiennes concentrees dans le village de
Higuey, oii le cacique attendait Tennemi, et se prepa-
rait a jouer le sort de son royaume dans un dernier et
supreme combat.
A une petite distance de ce village, le chemin se
bifurquait, et deux avenues, au lieu d'une, y condui-
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244 HISTOIRE DES CACIQUES D HAI'TI
saient. Uune etait obstruee de troncs d'arbres renver-
ses, et de branchages coupes et entasses expres ; Tautre
etait libre, ouverte, unie. Les Indiens avaient place des
embuscades tout le long de cette derniere et des deux
cotes, comptant que les Espagnols se laisseraient facile-
ment prendre k ce grossier stratageme et prefereraient,
des deux voles, celle qui etait la plus praticable et
paraissait la plus sure. lis se trompaient dans leur
calcul. Les Espagnols, parvenus au point de separation
des deux routes, ne delibererent pas longtemps. Pres-
sentant des embuches, ils comprirent aussitot que la
voie qu'on avait pris soin d'aplanir etait precisement
celle qu'il fallait eviter. Ils prirent Tautre, Leur marche
en fut un pen ralentie ; en arrivant, ils se trouverent
entre le village, laisse a decouvert, et Tarmee indienne^
qui s'etait portee tout entiere a I'entree du second
chemin. Pas un seul poste ne couvrait sa retraite sur
le village. Aussi fut-elle contournee, a sa grande sur-
prise, et arretee, en quelque sorte, dans ses propres
filets. Elle ne perdit pas contenance pour cela; elle fit
face a Tennemi, et Tattaqua. La lutte qui s'ensuivit
dura depuis deux heures de Tapres-midi, jusqu'a la
tombee de la nuit. Les Indiens abandonnerent alors le
=champ de bataille, jonche deleurs morts. Les pertesdu
cote des Espagnols furent moins nombreuses; mais
dependant, jamais ils n'en avaient autant essuye, en
€ombattant contre des Indiens. J. Esquibel pril posses-
sion, cette nuit-la meme, du village oil il etablit son
quartier general.
Dans la melee, les Espagnols avaient fait tons leurs
efforts pour s'emparer, mort on vif, de Cotubanama.
lis n'y avaient point reussi, et peut-etre meme ne
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HI6T0IRE DES CACIQUES d'hAI'TI ^ 245
ravaienirils pas apergu une seule fois, qudiqu'il fut
present et dirigedt raction en personne. La defaite des
Indiens etait plus complete que Tennemi ne le croyait
Itli-mfime. Suivant les apparences, ils avaient evacue le
champ de bataille a la faveur de Tobseurite ; mais ils
avaient bien reellement profite de la nuit pour se hdter
de fuir en desordre et bien loin, en vaincus effrayes. A
plusieurs lieues a la ronde, on ne rencontrait pas un
seul Indien : le pays etait desert. Un grand nombre
s'etaient refugies dans les montagnes, d'autres s'etaient
jetes dans des canots, et avaient gagne la petite lie de
la Saona.
J. Esquibel voulait absolument se rendre maitre du
cacique, sachant bien qu'il n'obtiendrait la complete
* soumission du pays qu'a ce prix. Des patrouilles furent
dirigees sur tons les points, dans ce but autant que
pour donner la chasse aux fuyards et repandre la ter-
reur partout. EUes mirent tout a feu et a sang. Ayant
decouvert dans leurs tournees quelques-unes de ces
grottes remplies des femmes, des vieillards et des
enfants qui s'y etaient caches, depuis le commencement
de cette guerre, et qui y mouraient presque de faim
deja, elles les acheverent en en faisant un massacre .
horrible. Des Indiens qu' elles capturerent ga et la, et il
y en avait un grand nombre, eUes brulerent les uns, et
pendirent les autres aux arbres des chemins. Plusieurs
d'entre eux furent seulement mutiles. On leur coupait
les deux mains, et on les laissait aller ou mourir,
ou rapporter a leurs freres ce qu'ils avaient souffert
d'un ennemi impitoyable, en leur montrant leurs mem-
bres amputes comme le moindre des supplices reserves
^ ceux qui ne se rendraient pas. Le recit serait long et
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:24(> - HISTOIRE DES CACIQUES d' HAITI
navrant de toutes les atrocites qui furent commises. Un
temoin oculaire, le venerable Las Casas, jeune alors,
et, les racontant plus tard dans sa vieillesse, s'exprime
en ces termes : « Toutes ces choses et tant d'autres
qui revoltent la nature humaine se passerent sous
mes yeux, et je crains maintenant de les repeter, me
croyant a peine moi-meme et doutant si je ne les ai
pas r^vees ! » ,
Cependant, les courses et les perquisitions des
patrouilles ne les avaient pas encore mises sur les traces
du cacique qu'elles devaient particulierement recher-
cher. A force de s'en informer, on vint a savoir que
Gotubanama avait passe a Tile de la Saona. Dans ces
entrefaites, arriva au port le plus voisin du village de
Higuey une caravelle apportant des provisions et des*
munitions pour I'armee d'expedition. J. Esquibel s'y
embarqua avec une cinquantaine d'hommes pour aller
relancer le chef indien dans son dernier refuge. II n'y
avait que deux lieues de canal a traverser de la cote a
la Saona. La caravelle y aborda la nuit meme de son
depart, en sorte que son arrivee inapergue ne donna
aucun eveil ; puis elle prit mouillage dans une anse
d'oii elle ne pouvait pas etre apergue le jour par ceux
qui dans Tile avaient vue sur la mer. Les cinquante
hommes debar querent en silence ; et, a peine avaient-ils
fait quelques pas qu'ils rencontrerent et capturerent
deux Indiens. lis en executerent un, et se servirent de
I'autre comme guide. Celui-ci devait les conduire a la
retraite de Gotubanama au prix de sa vie. Ghacun des
poursuivants pretendait a Thonneur de mettre le premier
la main sur le cacique. L'un d'eux, un nomme Lopez,
homme de haute, stature et renomme pour sa force cor-
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HISTCKRE DES CACIQUES d'hAITI 247
porelle peu ordinaire, pensa a avoir seul cet honneur.
Se sentant de taille a se mesurer avec Cotubanama, le
cas echeant, il se separa de ses compagnons, et prit le
premier sen tier qui s'eloignait de la route commune.
C'elait comme une inspiration ; car il n'y a\^ait pas fait
cinquante pas, qu'il renconW une douzaine dlndiens
marchant k la file. Ceux-ci, en Tapercevant, crurent
"^ qu'il n'etaif pas seul, et se mirent a fuir. Un seul d'en-
tre eux, qui paraissait se fier a ses forces, egales sinon
superieures k celles de son adversaire, s'arrfeta pour
I'attendre. Lopez jugea que ce pouvait etre le caoique,
a la description qu'oi\ lui en avait faite, et marcha droit
a lui, Tepee au poing. Arrive a portee de llndien, il le
frappa d'un coup de son arme qui le blessa seulement.
•lis se prirent au corps, apres que Cotubanama eut
arrache I'epee aux mains de TEspagnol, et Teut
brisee. Une lutte acharnee s'ensuivit dans laquelle
rindien eut visiblement le dessus, quoique le sang qu'il
perdait depuis un quart d'heure dut Taffaiblir. Cotuba-
nama avait fini par saisir Lopez d la gorge, et il Teiit
infailliblement etouffe sous Tetreinte de sa puissante
main, si les autres Espagnols, qui n'etaient pas loin,
accourus au bruit qu'ils faisaient en luttant, n'eussent
. porte secours k temps. Le chef indien, se voyant envi-
ronne et sur le point d'etre pris, declara qu'il etait
J, Esquibel, par I'echange qu'il avait fait de son nom
avec le chef espagnol. II croyait naivement, et suivant
la boutume entre indigenes, qu'en declinant ce nom,
personne n'oserait porter la main sur lui. II fut saisi et
garrotte, a sa grande surprise ; et il comprit bientot
qu'il n'y avait plus de salut pour lui, a la joie que ses
ennemis manifestaient de Tavoir capture. Quelques-uns
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248 HISJOIRE DES CACIQUES d'hAITI
etaienb d'avis de le mettre a mort sur-le -champ, de
peur que des bandes d'Indiens, reunis par l6 desespoir,
ne yinssent encore leur disputer leur prise. Mais
J. Esquibel pensa que rexecutjon d'un personnage aussi
important clevait se faire authentiquement au chef-lieu
de la colonic. Le cacique prisonnier fut done conduit
au navire et, de la, transfere k Santo-Domingo ou il fut
pendu, comme Tavait ete Anacaona quelques mois
auparavant.
Telle fut la fin du dernier des caciques d'Haiti que
les conquerants, a leur arrivee, trouverent regnant sur
leurslibres peuplades. Deslors, la/iomination espagnole
s'etendit sur toute Tile, et les seuls aborigenes inde-
pendants qui y existassent alors furent ceux, en petit
nombre d'ailleurs, qui, fuyant la servitude, se retirerent*
dans les montagnes les plus inaccessibles de Tinterieur.
S'agglomerant a peine, ils y vivaient affranchis de toute
autorite, mais en fugitifs errant sans cesse de retraite
en retraite.
Durant ces entrefaites, la colonisation prosperait rapi-
dement, favorisee par Tactive administration d'Ovando.
Les communications avec TAncien-Monde etaient desor-
mais tres frequentes. II venait souvent d'Europe des
navires transportant de nouveaux colons, ou des expe-
ditions allant d la decouverte des autres contrees du
Nouveau-Monde. Ces dernieres faisaient etape d Santo-
Domingo qui etait devenu une station centrale, et avait
pris tout a coup, a cause de cela, une importance con-
siderable. Les nouveaux arrivants, pas plus que les
anciens residants, ne se lamentaient d'avoir quitt6 leurs
foyers et n'aspiraient a y retourner, pour ne pas mou-
rir de degout et de decouragement. Au contraire, tout
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HISTOIRE DES CACIQUES D HATTI 249
le monde elait plein d'ardeur de s'installer dans les
regions nouvelles, et personne ne d^sesp^rait plus de
Tavenir de la colonie. Les fermes et les cultures se
multipliaient d I'envi, au prix, il est vrai, du sang et de
la vie d'innombrables esclaves. La recente conqufete du
Xaragua et de Higuey avait accru de beaucoup le
nombre des bras serviles, mais leur destruction aug-
mentait aussi d proportion. II en perissait autant dans
les travaux agricoles et domestiques que dans les cor-
vees publiques des mines et des routes. On ne faisait
pas la moindre estime de la vie des aborigenes. Depuis
1501, on avait commence a introduire dans File des
esclaves africains. Geux-ci etaient achetes ; mais ceux-ld,
recrutes aisement, sans peine et sans frais, ne coiitaient
tien. line mortalite effrayante eclaircissait tons les jours
leurs rangs. Jamais guerre ou epidemie meurtriere ne
^ fit un tel ravage. Les Africains eux-mSmes, quoique
robustes, flechissaient sous le joug de fer de Tesclavage
colonial; et, se regimbant, des lors, contre ses cruelles
severites, ils excitaient les naturels d Finsoumission, et
les entrainaient avec eux dans leur fuite au fond des
montagnes. La population coloniale 6tait deja assez forte
pour occuper les campagnes, et se grouper dans les
villes. Plusieurs villes ou bourgs furent fondes k cette
6poque, la plupart sur les ruines d'anciennes bourgades
indiennes : Azua (Azoa ou meme Azua) ; Saint-Jean de
la Maguana, ou residait autrefois le cacique Caonabo ;
Leogane, dont le nom derive de Yaguana, ancienne
capitale du Xaragua; Yaquimo, nom indien qui a forme
celui d'Aquin; Puerto-Real, Lares de Guahaba, et
Higuey, transforme en bourg espagnol, dfes I'origine
mSme de son occupation par J. Esquibel. D'autres
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2»0 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
bourgs, vers le mSme temps ou peu apres, furent Mtis
sur differents points : la Buenaventura, pres des
anciennes mines de Bonao, la Conception, Santiago,
Porte-Plate et le Cotuy, dans TEst et le Nord-Est; puis,
dans le Xaragua, Salvaleon et Santa Cruz de Acayaza-
gua.
L'ile d'Haiti aviit entiferement change d'aspect, et,
de ce moment, une nouvelle ere s'ouvrait a I'activite et
a la civilisation coloniales, mais une ere fatale pour la
race conquise.
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CHAPITRE XII
(1504-1517)
Re tour de Colomb en Espagne. — 11 touche k Haiti. — AfTrdnt qu'il
recoit d'Ovando. — Son arrivee en Espagne, et en mSme temps,
mort de la rein« Isabelle. — Dernieres volontes de cette reine en
faveur des Indiens. — Promesse qu'elle obtient de Ferdinand du
rappel d'Ovando. — EfTet que cause cette mort dans le Nouveau-
. Monde. — Nouvelles instructions prescrites par Ferdinand en faveur
des Indiens. Decret qui favorise le manage des Espagnols avec des
Indiennes. — Prosperite de la colonie. - — Les aborigenes reduits
h 60,000. — Rarete de bras. — Introduction des premiers africains
dans Tile. — Immigration forcee des Indiens des Lucayes. — Epi-
sode. — Mort de Ghristophe Colomb. — Son fils Diego lui succede
dans ses cjroits au gouvernement d'Hispaniola. — Rappel d'Ovando.
— Diego gouverneur. — 11 prend le titre de vice-roi. — Cour de
cette vice-royaute coloniale. — Propagande religieuse en faveur des
Indiens. — Predications. — Efforts faits des lors pour I'abolition
de I'esclavage. — Las Casas se distingue et merite le titre de pro-
tecteur des Indiens. — Commission de hieronymites nommee pour
assister don Diego dans le gouvernement d'Hispaniola. — Insucces
des commissaires religieux. — Mort du cardinal Ximenes. — Mort
de Ferdinand. — Avenement de Charles-Quint au tr6ne d'Espagne.
— Debats soutenus en sa presence par Las-Casas . — Projet et plan
de conversion des Indiens au christianisme dont il s'engage a faire
Tessai. — Cumana, le point choisi pour cet essai. — Nul bien ne
r^sulte de tons ces debats pour les aborigenes d'Haiti ; au contraire
leur sort empire. — Rappel des hieronymites, neanmoins Charles-
Quint decrete de nouvelles mesures favorables aux Indiens.
En depit de tout ce qu'on avait fait pour Temp^cher,
Gh. Colomb, avant d'aller mourir en Espagne, devait
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252 HISTOIRE DES CAaQUES D HAITI
revoip la terre d'Haiti. On lui en avail interdit Tentree,
lorsqu'en passant dans sa derni^re navigation potir
decouvrir la Terre-Ferme, il Tavait soUicitee pour faire
radouber un de ses navires, et se mettre a Tabri d'une
temp^te qui s^annongait. 11 Tobtint, enfin, a son retour,
non sans beaucoup de peine, quand la mesure de sa
detresse etait comblee. II avait eprouve dans ce voyage
les plus ameres tribulations, les plus cruelles souf-
frances. Apres avoir lutte sans reldche contre les Indiens
des regions nouvelles qu'il avait decouvertes, et contre
ses propres compagnons revoltes contre lui, il s'en
retournait en Espagne abreuve de degout, epuise de
fatigues, et conduisant d bord, dans les fers, Porras,
le chef de ses compagnons insurges, pour le livrer a la
justice de ses souverains, ne voulant pas se venger lui-^
mfime. La foule se porta a son debarquement, et le
re^ut avecdes demonstrations de sympathie etd'interSt;
elle lui fit cortege jusqu'a la demeure du gouverueur,
oil un logement lui etait prepare. Ovando Taccueillit
avec bienveillance, et Tentoura de tons les soins et des
attentions d'une genereuse hospitalite. II y avait de
quoi surprendre C. Colomb qui s*y attendait si pen; et
toute cette politesse inesperee etait d'autanl plus inex-
plicable pour lui, qu'en m^me temps il recevait du
commandeur un cruel affront. Ovando, informe de la
detention de Porras, d bord, exigea que le prisonnier
lui fM livre, malgre I'objection de Tamiral que cet offi-
cier etait place sous sajuri diction. Le commandeur pre-
tendait, au contraire, qu'il n'appartenait qu'a lui de
connaitre de son delit. Aussitot que Porras lui fut con-
duit, il le remit en liberie. G. Colomb devora cette humi-
liation; mais, ne pouvant pas supporter d'Mre traits si
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HISTOIRE DES CAaQUES D'hAI'TI 253
indignement sur cette terre qu'il avait decouverle et
qu'il aimait, il s'empressa de la fuir. II s'eloignait cette
fois pour toujours du Nouveau-Monde, conquete de son
genie, livree, au mepris de ses droits, a I'ambition et a
la cupidite de ses ennemis. II arriva en Espagne, pour
assister, en quelque sorte, a lamort d'Isabelle, a laquelle
il ne devait pas lui-meme survivre longtemps. Et peut-
etre que le malheur de perdre sa protectrice puissante,
au moment oii il avait le plus besoin de son appui, con-
tribua a hdter sa fin. Cette illustre reine manquait, en
meme temps, a des millions d'ames qui avaient aussi
besoin de sa protection. Le nombre de ses sujets indiens
s'etait considerablement accru par de recentes decou-
vertes, et la meme destruction qui avait pese sur les
naturels d'Haiti menagait ces nouveaux infortunes : sa
sollicitude n'en avait que plus a veiller, a prevoir, et,
surement, a gemir. Ses projets et ses plans d'humanite
avaient ete continuellement eludes, ou n'avaient jamais
ete executes, et, malgre ses constants efforts et tons
ses ordres, la force des choses, c'est-a-dire le mal, Fem-.
portait toujours sur les plus nobles resolutions de son
€(Bur, et sur sa ferme volonte de faire Ip bonheur de la
race innocente et cruellement opprimee. EUe seule,
peut-6tre, en Espagne, ne se rejouissait pas des nou-
velles de la prosperite coloniale d'Haiti qui y arrivaient
depuis quelque temps, sachant bien ce que cette pros-
perity coutait de larmes et de sang. EUe avait fremi
d'horreur au rapport des massacres d'Ovando dans le
Xaragua et le Higuey, et lui en avait garde un irrecon-
-ciliable ressentiment. EUe n'avait jamais cesse d'opiner
pour son rappel, et on assure qu'avant de mourir eUe
obtint de Ferdinand la promesse de le revoquer. L'ame-
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2l>4 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
lioration du sort des Indians, qui fut la constante pre-
occupation de toute sa vie, fut aussi sa derniere pensee,
en quittant la terre. Une disposition de son testament
en contient le voeu et la recommandation expresses
a Sa principale intention, comme celle du roi, son
mari, y est-il dit, est de pacifier et de peupler les Indes,
de convertir k la foi les habitants du pays, et d'envoyer
des religieux pour les instruire. EUe supplietr^s affec-
tueuseraent le roi, son mari et seigneujp, et cominande a
la princesse, sa fiUe, et au prince, son fils, d'accomplir,
la-dessus, sa derniere volonte et de ne pas consentir
que les Indiens des terres conquises et a conquerir
regoivent aucun tort, tant en leurs personnel qu'en
leurs biens; mais qu'au contraire, ils soient traites
humainement, et que, s'ils ont deja re^u quelque tort,
on y remedie. »
La nouvelle de la mort d'Isabelle se repandit bientot
dans le Nouyeau-Monde. Ceux qui y luttaient par la
predication et tons les moyens du ministere religieux en
faveur de la liberte des Indiens, leur avaient trop bien
appris que la reine etait leur protectrice obstinee, pour
qu'ils ne ressejitissent pas une vive douleur de cette
perte. lis savaient bien aussi que celle qui avait tant a
coeur leur salut, quoique souveraine, n'avait pu les
arracher a la servitude et k la mort ; mais ils esperaient
encore, ils esperaient toujours en elle, dans Textr^mite
meme ou ils etaienl reduits. II n'y a pas sur la terre de
souffrances longues et cruelles qui soient capables
d'epuiser Tespoir dans le cceur humain. Le coeur seul
qui cesse de battre a cesse d'esperer.
Le voeu qu'Isabelle avaft ecrit dans son testament,
Ferdinand Tavait aussi recueilli, a son chevet, de sa
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAI'TI 255
bouche expirante, ce qui le lui rendait plus sacre. II
avail tout a coup pris resolument 4 coBur cette affaire
d'humanite, lui, si domine auparavant, quand il s'agis-
saitdeslndes occidentales, par d'etroites considerations
d'interet. 11 varacheter tons les torts passes d'une cou-
pable indifference par les efforts les plus louables en
favour de la liberte et de la conversion des Indiens. Mais
le but de ces efforts devenait de jour ei^ jour plus diffi-
cile a atteindre. La force des choses etait entrainante et
superieure a la volonte des rois. Congoit-on autrement
en effet, que deux souverains tout-puissants, dictant
leurs ordres absolus, les aient vu toujours eluder? Voici
deja cette population d'Haiti d'un million ou de huit
cent mille dmes reduite a soixante ou cinquantq mille
et ce sont ces debris que Ferdinand se propose, en
memoire dlsabelle, d'arracher a la servitude, et de
preserver d'une destruction to tale. 11 s'empresse de
faire passer de nouveaux ordres dans la colonie, a ce
sujet. Ilreitere au gouverneur ses premieres instructions,
il insiste sur leur application ; il ne pretend pas qu'il
ajourne les mesures que la reine elle-merae avait dictees
en conformite desquelles il lui avait ete enjoint de ras-
sembler tons les Indiens, et d'en former de grandes
peuplades dans le voisinage des villes espagnoles, d'eta-
blir parmi eux la meilleure poKce qu'il serait possible;
de les accoutumer a culti ver la terre et a vivre en societe ;
d'6tablir en chaque bourgade une personne de probite
qui la gouvernerait en paix, et ne permit pas aux Cas-
tillans de les employer malgre eux a aucune corvee,
sous quelque pretexte que ce fut, et eAt soin de faire payer
exactement le salaire a ceux qui, de leur plein gre,
s'engageraient, soit pour les mines, soit pour d'autres
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256 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
travaux ; de les accoutumer k se vetir honnetement ; de
faire construire partout des eglises, et d'avoir soin
<ju'elles fussent tenues proprement et desservies par des
pr^tres assidus, exemplaires et zeles; d'emp^cher les
caciques (il n'y en avait plus) de continuer leurs extor-
sions ordinaires centre leurs sujets; d'executer sur eux
et sur tons les Indiens, en general, les ordonnances
<jui avaient etefaites centre les blasphemateujs; d'abolir
ce qu'il y avait dans leurs fetes et dans leurs rejouissan
ces, de contraire aux bonnes mceurs et a la religion ; de
batir des hopitaux pour eux ; de les engager par douceur
d payer les dimes, de mettre en ceuvre tons les moyens
possibles, pour que les deux nations se reunissent par
des alliances reciproques ». Mais Tinconvenient le plus
r6el de ce beau plan, dit un historien, et le seul capable^
de le faire echouer, et qui le fit echouer c'est que les
Castillans n'y trouvaient pas leur compte, puisqu'il
faisait tomber les repartimientos sur lesquels etait fondee
toute Tesperance qu'ils avaient conQue de s'enrichir. II
y avait bien pen de personnes qui ne fussent pas inte-
ressees an maintien des abus qui avaient prevalu contre
la cause de rafiranchissement et du bien-etre des Indiens.
En Espagne, le roi et quelques ames genereuses, en
Haiti, quelques pretres, courageux et perse verants,
etaient les seuls soutieffs de cette cause perdue. Aussi
la condition des Indiens continuait-elle d'etre intolerable
et Tautorite metropolitaine venait d'eprouver une fois
de plus qu'il n'etait pas facile d'y porter le moindre
adoucissement. G'etait peut-^tre parce que Ton etait
convaincu qu'il n' etait pas possible d'attaquer, en face,
les abus (tant ils etaient deja enracines) qu'on favorisait
an moins les mesures qui pouvaient conduire fort indi-
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAKTI 257
rectement a une amelioration, et qui etaient plus conci-
liables avec les interets coloniaux. Ainsi le roi avait
autorise par de nouveaux edits Timportation d'esclaves
africains, dans la colonic espagnole d' Haiti, pourvu
qu'ils fussent Chretiens, mais non juifs, ni maures. Un
Africain faisait le travail de quatre Indiens, et les colons
y trouvaient leur profit ; mais en attendant, ceux qui
avaient provoque la mesure avaient en vue le soulage-
ment des Indiens. D'un autre cote, la rarete des femmes
europeennes etait cause que beaucoup d'Espagnols
s'etaieut ^tablis avec des Indiennes. Quelques-uns d'entre
eux etaient maries en Espagne, et y avaient laisse leurs
epouses. Une disposition du gouverneur vint mettre
ordre a ces unions illicites, en obligeant ceux qui
etaient maries d faire venir leurs femmes d'Europe, ou
d quitter la colonic, et ceux qui ne Tetaient point, a
epouser leurs maitresses. Ge que presque tous ces
derniers firent sans aucune difficulte. Si ces liaisons, en
se generalisant davantage, s'etaient formees k I'origine
du contact des deux races, elles en auraient pu alors
amener la fusion ; mais, en ce moment oh la population
indienne etait si diminuee, elles n'avaient qu'une
minime consequence, celle de preserver des rigueurs
de Fesclavage un certain nombre de femmes indigenes.
-G'est pen de chose, mais cela compte assurement dans
une societe d'oii toute humanite etait bannie.
Les choses en etaient arrivees au point oh il ne
dependait plus d'un gouverneur d'en changer le cours,
le voulAt-il? Aussi le* roi, qui desirait sincerement que
les derniferes volontes de la reine en faveur des Indiens
fussent executees, ne s'en prenait-il pas a Ovando de
infraction de ses ordres a cet egard. Et s'il songeait
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2I>8 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
a son rappel, ce n'etait pour aucun motif de desobeis-
sance a son aulorite, mais bien parce qu'il Tavait
promis, comme on Fa vu, a Isabelle mourante, et qu'il
tenait a effectuer cette promesse sacree. Mais^revoquer
Ovando, juste au moment oii son administration etait
le plus florissante, quand tons les interdts satis faits
etaient coalises en sa faveur, serait un acte peu sage,
impolitique, et meme temeraire. Du moins, ainsi le
jugeait-on. Ferdinand ne fit qu'en parler, s'en.referant
au temps et a Toccasion pour le reste. Cette hesitation
du roi, et surtout les encouragements de ses admi-
nistres, des colons bien entendu, fortifierent le zele du
gouverneur. 11 profita de la pacification de Tile pour
imprimer une nouvelle impulsion a la prosperite de la
colonie. Sa popularite s'en accrut encore.
Santo-Domingo etait la metropole des Indes occiden-
tales. Cette ville pouvait deja rivaliser avec les plus
belles villes d'Espagne, et les surpassait toutes en
richesse et en magnificence. Dans toute Tetendue de
la colonie castillane, la police etait vigilante et bien
faite, et la justice s'y administrait avec regularite. « 11
se faisoit en ce temps la, dans Tile, dit Charlevoix,
quatre fontes d'or par annee, deux dans la ville de
Buenaventura, pour les vieilles et les nouvelles mines
de St- Christophe, et deux a la Conception qu'on appe-
loit, communement, la ville de la Vega, pour les mines
Cibao et les autres; chaque fonte fournissoit dans la
premiere de ces deux villes 110 ou 128 mille marcs.
Celles de la Conception de la Vega donnoient ordinaire-
ment 125 ou 130 et quelquefois 140, de sorte que Tor
qui se tiroit tous les ans de toute Tile se montoit a
460,000 marcs. Aussi, sur le bruit qui se repandit en
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 2U9
Espagne qu'on faisoit en tres pen de temps et sans
rien risquer des fortunes considerables dans celte
colonie, pour un peu qu'on fut des amis du gouverneur
general, il ne se trouva plus bientot assez de navires
pour y porter tons ceux qui s'empressoient pour y aller
par lager tant de tresors.
II y avait comme un engouement d'etre proprietaire
a Hispaniola. Des grands, sans sortir d'Espagne, vou-
lurent y avoir des commanderies et des departements
d'Indiens (repartimientos), etse firent adjuger d'immen-
ses lots de terre et d'esclaves. De frequents arrivages
de nombreux gallons, charges de metaux precieux et de
denrees allumaient la convoitise generale. Des aventu-
riers surtout emigraient en foule vers ces regions nou-
velles. A la faveur de ces recrues de population, Tex-
ploitation des mines, autant que des autres ressources
de la colonie, prit de Textension. Des coupes de bois de
construction et de teinture s'y etablissaient ; le sel se
recueillait en masse dans de vastes salines naturelles ;
des moulins et des sucreries s'elevaient deja, entoures
de champs de Cannes (on en comptait quarante dans
Tile, a cette epoque) et la melasse et le sucre prenaient
rang dans les produits les plus estiifaes du sol.
Les soixante mille survivants des aborigenes d' Haiti,
fussent-ils tons valides et de robustes travailleurs, ne
suffisaient pas a cette activite et k ce surcrolt de produc-
tion. On avait imagine d'augmenter les bras par Tin-
troduction d'un plus grand nombre d'Africains et de
Cara'ibes, prisonniers de guerre, que Ton faisait venir des
lies du voisinage. Mais il etait difficile de se procurer
les premiers, Tusage d'aller en traiter des cargaisons
sur lesc6tes d'Afrique, pour les colonies, ne s'etant pas
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26D HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI
encore etabli. Les envois de caraibes 6taient limites,
malgre de pressantes demandes. En sorte qu'on ne parve-
nait pas k former le contingent d'esclaves dont on avait
besoin. Pendant an moment, cette rarete de bras fut telle ,
qu'on recourut 4 un cnrieux et abominable stratageme
pour s'assurer un renfort de population. Les colons
d'Haiti affretaient des navires en quantite pour les ex-
pedier aux iles Lucayes dont ils embauchaient les habi-
tants. Ces expeditions sortedent du port de Santo- Do-
mingo par rfottilles, et y rapportaient effectivement des
Lucayens en nombre considerable. On leur faisait
accroire que leurs ancetres et leurs parents morts habi-
taient tons la grande ile d'Haiti, ou ils etaient parfaite-
ment heureux. Et ceux qui leur debitaient ces recits,
en les brodant de cent fagons engageantes, se -disaient
depeches expressement par les bienheureux auteurs de
leurs jours pour les inviter a venir partager leur bon-
heur. Les credules Lucayens s'embarquaient alors
joyeux et empresses. Les historiens rapportent qu'il en
emigra de la sorte quarante milie. Ce chiffre parait
exagere. On n'en arracha pas moins des multitudes de
ces infortunes a leur pays natal. Lorsque, arrives dans
la grande ile, ils ne rencontraient point leurs ancfetres
decedes, et se voyaient partages et reduits en servitude,
ils s'apercevaient trop tard qu'ils etaient trompes. Ils
mouraient par milliers de la fatigue des travaux ou de
chagrin. Les uns se suicidaient, d'autres s'enfuyaient
dans les montagnes avec les noirs ou les Indiens d'HaUi.
Beaucoup d'entre eux tenterent de retourner dans leurs
iles. Ils construisirent des radeaux a cette fin qui, aTaide
de calebasses vides dont ces grossieres embarcations
etaient entourees, se soutenaient bien sur Teau, et navi-
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HISTOIRE DES CAQQUES d'haYTI 201
guaient passablement. Lopsqu'an s'en ap^ut, en envoya
a leur poursuite. Quelques-uns furent rattrapes sur les
cdtesd'HaXti; d'autres, faisant resistance, et refusant de
se laisser remorquer, furent coules. Un grand nombre,
sans doute, ne retrouvant pas la route de chez eux, se
perdirent apres avoir erre longtemps sur la mer, sans
pouvoir atterrir quelque part, et furent engloutis par les
flots et les vents.
Quelle que fut la debacle des Lucayens, ils ne purent
pas tous s'echapper, et il en resta un certain nombre,
engages dans les liens de la servitude. Dans les annees
qui suivirent, les efforts constamment faits pour recruter
une population d'esclaves fmirent par porter quelque
fruit. Si la destruction des aborigenes d'Hai'ti ne se ra-
*lentissait m6me pas, Timportation des Africains et des
Caraibes s etait, d'un autre cote, sensiblement accrue.
La traite commengait a se faire sur la cote d'Afriqae.
Le gouvernement metropolitain la favorisait comme un
moyen de venir en aide aux Indiens d'Ha'iti qu'il ne pou-
vait parvenir a proteger directement. Tous les actes qui
decretaient leur emancipation, ou I'amelioration de leup
sort, subsistaient encore, cependant, sans abrogation.
Bien plus, il s'en edictait toujours, quoique inefficace-
ment. M6me alors, le roi signait de nouveaux ordres pour
defendre de reduire les Indiens en esclavage, excepte
les Caraibes que Ton devait marquer a la jambe d'un fer
rouge pour les distinguer des habitants d' Haiti. Cette
exception contre les Caraibes avait sa cause dans la
repugnance et Thorreur qu'inspiraient leurs moeurs an-
Ihropophages.
Durant ces entrefaites, survint la mort de C. Colomb.
Son fils Diego, heritier de ses droits comme vice-roi et
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262 HISTOIRE DBS CACIQUES D HAITI
gouverneurdu Nouveau-Monde, se presenta pour recueil-
lir son heritage, et le reclama de la justice du roi, en
s'appuyant sur les conventions expresses passees entre
lui et son pere. II fit pendant deux ans des demarches
inutiles aupres de Ferdinand qui paraissait se defier du
fils autant que du pere. Diego s'en apergut, et demanda
un jour au roi pourquoi il ne voulait pas lui accord er
comme faveur ce qui lui appartenait de droit, et pour-
quoi il hesitait a croire a la fidelite d'un homme qui
avait ete eleve dans sa maison. — Je sais que je puis
me fier ^ vous, lui repondit le roi ; mais je ne sais si je
pourrai me fier egalement a vos enfants et k vos heri-
tiers. Diego lui repliqua qu'il n'etait pas juste de le
punir des fautes des enfants qui ne naitraient peut-etre
jamais. •
Le roi ne se determinant pas a lui restituer ses di-
gnites et son commandement, Theritier de I'amiral
obtint de faire valoir ses titres deVant le conseil des
Indes. II n-eut pas de peine a prouver leur validite, et
le conseil opina en sa faveur. Mais raflfaire en resta la,
et Ferdinand s'obstina dans sonrefus. tfnecirconstance
inattendue vint tout arranger ; ce fut le mariage de
Diego Colomb avec dona Maria, dont le pere et I'oncle
etaient les cousins germains du roi. Gette alliance avec
Tune des families les plus nobles de TEspagne ecartait
la cause principale de I'insucces des reclaoiations du
fils de Colomb, en le naturahsant Espagnol. On saitque
le grand tort des Colombs, aux yeux du roi et de ses
sujets, etait leur origine etrangere. Enfin rinfluence,
aupres de Sa Majeste, des puissants allies de Diego ^
acheva de vaincre un dernier scrupule, celui de deplacer
un gouverneur habile et populaire, et d'enimposer un nou-
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iHlSTXtfRE DEST CACIQUES d'hAHI 263
Vejau aux colons qui' liii.'etaiehl unaniiaementcontraires.
IlaftSrlairj&MitaitiQri a Diego, de sesdignites^, le litre de
>iQa-:t6i:fut.supprime;'ce qui.n'empecKa pas qu'il iuifiU
doniie par le: ^aIlgaice. :I1 etait )installe dans' son gouvec-
niprtieiit avec:son\epouse et [nne: brillante * suite. Dona
Maria y.tronait' en vice-reine ; Fespece de cour qiir TenV.
tourait le cedaita peine en etiquette et en 'magnificence
aux cours les plus famees de TEurope. I .
Le rappel d'Ovaiido excita le mecbntentement et les
regrets du parti colonial. Son successeur, des son entree
eii Jonctions,' fiit en biitte aux intrigues et aux ininiities
centre lesqiielles son pereavait eu tant alutter. II heri-
tait de ses haines comme de ses honneurs. Uhistorien
Herrera parle de la douceur et de Turbanite de ses
» maiiieres, de la noblesse et de Tentifere franchise de
son caractere. Puis il ajoute que cette absence detoute
dissimulalioiirexposa sou vent aux pieges de ses ennemis
qui tourmenterent toute sa vie.
' Le roi prit occasion d'un changement de personnel
dans le ^gouvernement de la colonic, pour renouveler
les jnskuctions prescrites en faveur . des Indiens. Le
jeutte^amiral avait la sincere resolution de s'y conformer,
ety.ce qui le prouve, c'est qu'un des premiers actes de
son administration fut de decreter Tabdlition des repar-
timientos.Ilsouleva,aussit6t, tous les interets contrelui,^
Tuniversalite d<3S colons et la plupart des personnages
importants de la coiir. Ceux, surtout, qui possedaient,
comme on la vu, des lerres et des esclaves, dans le
Nouveau-Monde, se liguerent pour les maintenir. II
s'arreta devaint cette opposition, et rieri ne fut change a
la traite des Indiens. Les religieux de Tordre de Saint-
Doininique qui prSchaient, des cette epoque, dans Tile,
18
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^64 HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI
rabolition de Fesclavage, etaient les seuls homines qui
encourageassent les bonnes dispositions du nouvean
gouverneur. lis s'affligerenlde le voir ceder si facilement
k la faction des maitres. G'est que dejasa course faisait
la complice des abus ; car les plus riches colons avaient
epous6 les fiUes de famille qui composaient Tentourage
de la vice-reine. Les dominicains ne s'en decouragferent
point. lis ne desespererent pas de convertir, a des idees
qu'il avait d'abord accueillies si liberalement, le jeune
etgenereux gouverneur. Leurespoir s6 fondait apparem-
ment sur sa grande piete, vertu dont Di6go avait herite
de son pere, si du moins celui-ci ne lui avait legue son
genie.
Un jour de fSte solennelle, Tamiral assistait a la
messe avec sa cour, ses officiers, et Telite de la societe *
coloniale. Le pere Antoine Montesino, un dominicain
ardent, qui s'etait fait dans Tile une reputation d'elo-
quence et de saintete, monta en chaire et declama vive-
ment centre la tyrannic de Tesclavage, et les exces de
cruaute commis sur les Indiens. Les murmures qu'il
souleva centre lui troublerent Toffice. L'assistance etait
scandalisee. Les officiers royaux pretendirent que le pre-
dicateur avait manque de respect 4 Tautorite presente,
meme au roi, et presserent Tamiral de reprimer cet
emportementi II s'en fallut de peu qu'on ne fit au prfetre
un mauvais parti au pied de sa chaire ; mais, fort heu-
reusement, I'avis de porter des plaintes k son superieur
prevalut. A Tissue de la messe, on se transporta aupres
du superieur. Celui-ci ecouta les plaintes, et repondit,
avec beaucoup de sang-froid, que, suivaut lui, le pere
Montesino n'avait rien dit qui ne fut vrai, et qui ne dut
6tre approuv6 de tons ceux qui respectaient Dieu et le
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 26t>
roi, et qu'en bMmant ce religieux davoir fait son
devoir, il manquerait au sien. Lesofficiers royaux furent
plus indignes encore de la reponse du superieur, .qu'ils
ne Tavaient ete du sermon. lis eclaterent en propos dc
colere, en menaces, et on ne peut pas dire k quelles
extremites ils se seraient portes, si le pere Montesino,
lui-meme, n'etait intervenu, et n'avait pris Tengage-
ment de precher en d'autres termes, et de retracter
les paroles qui avaient pu blesser personnellement les
plaignants.
A Toffice suivant, grande affluence pour entendre le
pere Montesino, le bruit ayant couru qu'il allait se re-
tracter. II monte en chaire :
« Si Tardeur de mon zele, dit-il, dans la cause du
•« monde la plus juste, m'empecha de mesurer assez
« mes expressions, je prie ceux qui s'en sont cms
« blesses de me pardonner. Je sais le respect que je
« dois aux depositaires de Tautorite du prince, mais on
« se trompe fort, si on pretend me faire un crime de
<( m'fitre eleve centre les DfiPARXEMENTS des Indiens. »
II dit, a ce propos, des choses encore plus fortes que la
premiere fois, et apres etre entre dansun detail pathe-
tique des cruautes commises sur les Indiens, il s'ecrie :^
« Quel droit, des gens sortis d'Espagne, parce qu'ils y
(( manqiiaient de pain, ont-ils de s'engraisser de la
a substance d'un peuple ne aussi libre qu'eux? Sur
« quoi se fondent-ils pour disposer de la vie de ces
« malheureux, comme d'un bien qui leur est propre ?
« Qui a pu les autoriser a exercer sur eux un empire
« tyrannique? N'est-il pas temps de mettre des bornes
« a une cupidite qui enfante tantde crimes? Etveut-on
« sacrifier encore quinze a vingt mille Indiens qui
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SiC6 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
« resteht a peine de plus d'un million d'amesqu'oii avait
a trouve dans Tile en y abordant ? »
Le tumulte etouffa la voix de Torateur sacre, et la
foule de ceux qui 6taieiit venus chercher une reparation
se retira de Teglise, la menace a la bouche. On trouva
que le prfetre avait passe toute mesure. On parla de
chasser tons les dominicains de rile. Ehfm, on s'arreta
au parti plus modere de se plaindre directement, au roi,
du pere Montesino ; ce que Tori fit, en Tobligeant d
partir pour TEspagne, afin d'y rendre compte de sa cbii-;
duite. ' * * - /
De graves accusations ravaient precede;' en sorfe
qu'a son arrivee, il trouva toute la courprevenuecontre
lui. L'acces pres du roi lui paraissait interdit, bu du
moins, il y avait toute apparence qu'il serait mal accueilli •
et vertement reprimande. « Mais quelque repugnance
« qu'il eut a se presenter,, dit Herrera, son zfele lui fit
(( traverser la garde du palais et le cohduisit jusqii'aux
(( pieds du roi. II en fut regu avec bonte. et comme il
a etait fort eloquent, il n'eut pas de peine a faire com-
« prendre a son souverain qu'on lui avail deguise la
« verite. w *
Son affaire fut defence a un conseil extraordinaire
devftnt lequel elle fut plaidee.
II n'estpas sans interet de connaitre cequi fut*allegue
de part et d'autre, et de savoir comment a commence
ce proces de Tabolition de Tesclavage qui dure depuis
cinq siecles, qu^Haitiala gloire d'avoir tranche avec les
armes, et auquel I'Anglelerre aThonneur d'avoirdonne
la solution pacifique, en payant, toutefois,des domma-
ges-inter^ts. Ceux qui soutenaient la cause des Indians
firent valoir leur droit absolu d'etre libres, et que la
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haIItI 267
violation de droit etait d'autant plus infame qu'elle at-
tentait a la liberte d'une nation dont on n'avait re^u au-
cun tort. Les partisans de la servitude leur opposaient
que les Indiens devaient 6tre regardes comrae des en-
fahts qui avaient, a cinquante ans, Tesprit moins avanco
que les Europeens ne I'ont adix, incapables, par conse-
quent, de se conduire et de concevdir les verites les
plus simples; qu*ils etaient si pen sensibles ala misere
naturelle de leur condition que, malgre le soin qu'on
prenait de les vfitir, ils n'etaient pas plus tot eloi-
gnes des yeux de leurs maitres, qu'ilsdechiraient leurs
habits en pieces pour courir nus dans les montagnes, oii
ils s'abandonnaient sans honte a toute sorte d'infamies ;
que Toisivete paraissait leur souverain bien, et que la
.seule necessite du travail pouvait les tenir dans la sou-
mission ; enfin, ils etaient d'autant moins capables
de faire un bon usage de la liberte, qu'aux defauts et a
rincapacite des enfants, ils joignaient les vices des
hommes les plus corrompus.
Tels sonl les arguments par lesquels les maitres ont.
depuis et toujours, preteudu justifier la possession do.
I'aborigene oude TAfricain et qui, probablemeut, se pro-
duisent ou se formulent ici pour la premiere fois. Plus
tard, ils y joindront un autre, celui du faitayant acquis
force de droit, ils invoqueront la prescription; attendez,
ce sera Taffaire du temps.
'II resulta, neanmoins, des debats, des decisions
favorables aux Indiens. On regla, par provision, qu'ils
.seraient reputes libres, mais que les departements con;
tinueraient de subsister, Gomrhe les bfetes de somme
s' etaient extr^mement multipliees dans Tile, il fiit ex-
pressement defendu'de faire porter aux insulaires au-
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208 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKtI
cun fardeau et de se servir du b4ton et du fouet pour
les punir. II fut ordonne aussi qu'on nommerait des
visiteursou des intendants quiseraient comme leurs pro-
tecteurs, et sans le consentement desquels il ne serait
pas permis de les mettre en prison. Enfin, on arrSta
qu'outre les dimanches et les ffetes, ils auraient dans la
semaine un jour derelache, et que les femmes enceintes
serai ent exemptes de toute sorte de travail.
II n'en fut rien dans Tapplication ; et, cependant il ne
s'agissait plus que de faire grAce a vingt mille ames,
debris de debris, ce qui restait, a ce moment, des
soixante mille qui, dans un court espace de temps, sur-
vivaient a un million de population !
Las Cazas,. recemment ordonne pr^tre a Hispaniola,
elait aussi en Espagne a la m^me epoque. Depuis long-»
temps, il s'etaitfait Tavocat officieux de la cause desln-
diens ; paf^venu au ministere sacre, il Tavait embrassee
en apotre, ets'etait donne la mission de conquerir leur
liberie par la propagande religieuse. II avait ete temoin
des efforts constamment infructueux de ses confi'eres,
notamment de Techec et des tribulations des dominicains ;
rien n'avait decourage son zele^ les obstacles, au con-
traire, Tavaient enflamme. II avait entrepris le voyage
d'Europe pour tenter, a son tour, un succes impossible
jusqu'ici, mais qu'il n'etait pas sans espoir d'atteindre
par la con fiance qu*il avait dans sa longue experience des
affaires duNouveau-Monde, dans son autorite en matifere
de conversion et de civilisation des aborigenes, et dans
rinfatigable perseverance de son caractere. Au debut
de ses demarches, survint lamort du roi. Charles-Quint
succedait a la couronne d'Espagne. II etait en Flandre.
L'absence du nouveau souverain fut comme un interregne
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fflSTOIRE DES CACIQUES D HAITI 269
pendant lequel le cardinal Ximenfes de Cisneros fut de-
clare regent du royaume. II prit sup lui de regler les
affaires des Indes avant I'arriv^e du roi. II voulut enten-
dre Las Ca^as en presence d'un conseil reuni d cet effet,
et qu'il presida. On y prit connaissance de tons les
reglements anterieurs sur ce sujet, et on s'accorda aise-
ment a decreter de nouvelles dispositions par lesquelles
les interfets des Espagnols et des Indiens etaient, disait-
on, egaleraent menages. La seule difficulte fut de savoir
a qui confier Texecution de ces mesures. Les religieux
de Saint-Dominique et de Saint-Frangois avaient ete en
dissidence et en lutte mfime sur des points essentiels
d'administration religieuse dans la colonic, et cette dis-
sidence etait precisementsurvenue-a cause des Indiens.
On recourut aux hieronymites dont Tordre n avait pris
encore aucune part dans les afiaires des Indes. On fit
choix de trois ecclesiastiques d'entre eux qui, en Tab-
sence deTamiral, auraientle gouvernement de la colonie.
Las Casas leur fut adjoint avec le titre de Protegteur
DES Indiens. Cette forme nouvelle et insolite d'adminis-
tration, ce gouvernement de pretres, que le cardinal
Ximenes imposait a la colonie, excita des clamfeurs en
Espagne meme. EUe fut Tobjet de tant et de si vives
critiques, que le cardinal se decida a la modifier par
Tadjonction d'un administrateur seculier.
L^arrivee des cbmmissaires hieronymites dans la co-
lonie y causa le plus grand scandale. Les preventions les
plus hostiles les avaient precedes. On avait annonce qu'ils
y venaient pour tout bouleverser, et les discours qu'ils
tinrent aux Indiens, dans une reunion des principaux
d'entre eux qu'ils provoquerent quelques jours apres
eur debarquement, ne furent pas de nature d rassurer
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^70 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
4es colons.espagnols : «te conseil des rois catholiques,
:« leur disaient-ils, vom regardant comme un ^euple
« libre, sujet de leur cDuronrie.et Chretien, nous aen-
/< voyes ici pour entendre vos griefs. Ne craignez point
« de declarer les torts qu'on vous a faits, ^fin qu'on y
•<i remedie/ef qu'on ep punisse les auteiirs. Nous souhai-
« tons aiissi d'apprendre de vous-memes ce qu'dn! peut
K( feire pour votre souleigement ; car persuadez-vous bien
«' que Sa Majeste a acoenr vos in1;erets,autant que vous-
« memes, ef nepargnera rien poiir vous en donner des
« preuves'. » ' :
' Bientot leurs instructions furentpubliques, et n'exci-
terent que plus de defiance centre eux. Leslndiens eux-
memes, auxquels on parlait de delivrance et qui auraient
eu siijet de se rejouir, resterent froids et indifferents au ,
milieu .de cette agitation des interfits irrites. lis avaient.
^te si souvent de^us dans leurs plus legitimes esperances,
qu'ils ne croyaient plus a aucune promesse. Le premier
article de ces instructions prescrivait Tabolition des
repdrlirnientos de tons les ministres et seigneurs de la
tour qui en avaient obtenu du feu roi. Par le second, il
etait enjoint aux coramissaires d'assembler les Espagnols
pour leur declarer qu'ils etaient envoyes pour examiner
leur conduite, dont on avait fait de grandes plaintes, et
remedier auxabus. Les commissaires devaient, en outre,
faire visiter par les religieux les habitations de Tile,
pour s'assurer de quelle maniere on avait traite, jus-
qu'alors, les Indiens; voir s'il etait a propos de reunir
les naturels du pays, et d'en former des bourgades de
trois cents Indiens qui auraient une eglise, un hopital,
un CACIQUE ; prendre soin que les habitants des bour-
gades eloignees des mines s'appliquassent aux travaux
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HISTOIRE DBS CACIQUES D HAITI 271
de la terre, soit pour en tirer des vivres, soit pour culti-
ver le colon, le gingembre, la casse, Findigo,les Cannes
& Sucre et d'autres plantes qui faisaient deja le fond
d'un tres grand commerce;* regler le* lot des caciques,
commandant des bourgades, de maniere qu*ils eussent
quatre fois plus de terrain que les autres, et que chacun
de leurs sujets fut tenu de leur donner tons les ans
quinze journees de son travail; nommer des visiteurs
royaux, dont chacun aurait inspection sur un certain
nombre de bourgades; etablir qu'on n'entreprendrait
rien de considerable dans une bourgadesans le consen-
-tement du missionnaire, du cacique et du visiteur ; decla-
rer que ©e visiteur serail toujours un Castillan nomme
par le roi, et que son principal soiu serait d'empfecher
^ qu'on fit aucun tort aux Indiens de son district ; avertir
les caciques qu'avec Tagrement du visiteur et du mis-
sionnaire, ils pourraient condamner au fouet, mais
que, pour les crimes qui meriteraient d' autres peines,
la cpnnaissance en serait reservee aux tribunaux etablis
parle roi; empecher que les Indiens n' eussent aucune
sorte d*armes ; ne pas souffrir qu*ils fussent nus ; ne leur
pas permettre d'avoir plus d'une femme, ni de changer
celle qu'ils auraient une fois prise; decerner la peine du
fouet contre les adulteres.
A ces instructions generales etaient joints des regie-
ments parti cullers, concernant les travaux des mines,
par lesquels on fixaitTheureet les conditions dulabeur,
r^ge, le nombre des travailleurs, et le profit leur reve-
nant. Les indigenes d'Haiti n'etaient plus consideres
comme esclaves, et ne devaient 6tre employes 4 cette
exploitation, aussi bien qu'aux autres travaux, que
comme des hommeslibres. Lescannibales etaient excep-
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272 HISTOIRE DES CAQQUES D^HAKTI
tes de cet affranchissement, et devaient continuer i
6tr6 soumis au meme regime anterieurement etabli du
travail forc6.
Les commissaires n'ayaient encore pris aueune de
cesmesures; mais leur allocution aux Indiens, a leur
arrivee, et les pouvoirs dont on les savait investis,
jeterent Talarme parmi les colons.
S'apercevant combien on etait en garde contre eux
de tons cotes, ils n'oserent rien entreprendre, et reste-
rent, pendant quelque temps, dans une sorte d'inaction
et d'expectative. Enlin, apres beaucoup d'hesitations,
ils haaarderent une mesure qui etait une modifica-
tion timide et peureuse de la clause principale de leurs
instructions. Ils abolirent las departements des absents,
en sorte que les maitres qui residaient en Espagne, et ,
ceux qui ne s'etaient eloignes d'Ha'iti que momenlane-
ment, se voyaient enlever leurs esclaves. Tout le monde
se recria, neanmoins, parce que cet affranchissement
partiel pouvait bien 6tre le 6ommencement d'une b'be-
ration generalequ'onapprehendait, d'autant plusqu'elle
etait formellement prescrite. Ces clameurs intimiderent
les hieronymites. lis n'allerent pas plus loin dans les
reformes qui etaient tout Tobjet de leur mission. lis
n'oserent rien braver, et parurent seresignera Timpuis-
sance a laquelle les condamnait leur condescendance
pour de vils int^rets en alarme.
lis se bornaient, en pr^tres plutot qu'en administi*a-
teurs, a assister les esclaves souffrants, en leur portant,
a Toccasion, des secours de charite et des paroles de
consolation; et en s'interposant quelquefois entre euxet
leurs maitres, pour tacher d'adoucir la rigueur de leur
sort. Qu'on ne perde pas de vue qu'il s'agissait a peine
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haItI 275
de vingt mille esclaves, aborigenes d'Haiti, disseniine&
au milieu de la population servile^ en plus grande par-
tie d^ja composee d'Africains !
Mais Las Gasasne lint pas ses confreres quittes de
leur faiblesse. U les harcelait, les mettait en demeure
d'agir. II avait, lui, Tintrepidite de son apostolat, et avail
pris fort d coeur son litre et sa qualile de pt'otecleur des
Indiens. II se brouilla bienlol irreconciliablement avec
eux. Tous les personnages importants de la colonie se
souleverent contre lui. On se ligua pour Tobliger a
repartir pour TEspagne. Le pere Manzanedo, Fun des
Irois commissaires, s'y rendit aussi, pour repondre aux
accusations du prolecteur des Indiens ; car celui-ci se
promettait bien de ne pas epargner ses confreres dans
les debats qu'il allait provoquer au pied du tronememe.
En arrivanl en Espagne, il trouva le cardinal regent
tres malade. Celui-ci mourut, sans qu'il r^ussil a le
voir. II ne se proposait pas seulement d'obtenir gain de
cause contre ses adversaires |pour des dissentiments
personnels,, a Toccasion, il est vrai, de ['emancipation et
de la conversion des Indiens, mais il aspirait surtout a
faire adopter, a cet egard, des plans et de grands pro-
jets que lui avait suggeres. son zele desinteress6 et son
ardent devouement pour le salut des opprimes. line se
fiait plus au conseil des Indes, et le recusa mfime. En
attendant qu'il se presenlat devant le roi, il preparait
des amis a sa cause. II parvint k gagner la sympathie
et I'adhesion des seigneurs flamands, qui formaient
alors Tentourage de Charles-Quint.
Le roi, informe de toutes les disputes que Las Casas
soutenait aupres des uns et desautres, a Toccasion des
affaires des Indes, et ayant surtout appris la Tive dis-
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274 HISTOIRE DBS CAOQUES d'haITI
cussioh qui s'etait elevee chez Teveque de . Badajoz,
entre le protecteur des Indiens, Tevfique du Darieni
arrive recemment du Nouveau-Monde, et ramiral' don
Diego, voulut etre juge de ces debats, et s'occuper
enfin de ces importantes questions, en s'y nielant en
personne, ou, du raoins, en permettaht qii'elles fussent
traitees en sa presence, II accorda une audience speciale
aux champions des opinions opposees dans la cause.
Le roi voulut que Tamiral don Diego fut present a
cette audience, oix se trouverent tons les autres person-
nages qui y avaient ete convoques. t
L'evfeque du Darien, par Tordre de Sa Majeste parla
le premier. II fit connaitre la situation et r6tat moral
des Indiens, sur lesquels on etait tres mal informe en
Espagne. L'eveque accusa les deux gouverneurs du
Darien d'avoir cause un mal infini dans cette partie du
Nouyeau-Monde ; mais il dit que les Indiens 6taient
esclaves pa?' nature^ et tres avares de leurs tresors, .
dont il etait fort difficile de s'emparer. La parole fut
ensuite accordee d Barthelemy Las Gasas qui s^exprima
en ces termes : .
« Tres haut et tres puissant roi et seigneur, je suis
« un des premiers qui ont aborde^^sur les terres du
«. Nouveau-Monde, et il y a bien des annees que j'y
« suis employe : j'ai ete temoin de tout ce qui s'y est
c< passe, et c'est ce que j'ai vu qui ma fait prendre la
<( resolution de revenir en Espagne, non que je sois
« meilleur chretien qu'un autre, mais parce.que les
« maux des Indiens ont excite ma compassion natu-
« relle. Ce fut pour en informer le roi catholique que je
<( quittai ces royaumes. Son Altesse, que je fus ti^ouver
« a Plasencia, m'ecouta avec bonte, et m'ordonna
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HISTO'lRE DES CACIQUES d'hAITI 27:i
«' d'aller Falteiidre a Seville, ou' elle devait porter
<t"remMe a' un si grand' mal. Ge prince * mouriit au
^ milieu de son voyage,' en sbrte qiie iha reqiaete'et sa
« resolution furentinutilesrApres sa mort,'je m'adressai
« aux gouverneurs du rbyaume, le cardinal d^Espaghe,
a TrauQois Ximenes," et le cardinal" de Tortose,' qui
({ prireut d'excellentes mesures ; et depuis que Votre
<( Majesteest arriyee, c^est A elle que j*ai adresse des
a memoires, dont Feffet eut/ete inMllible s^ans la niort^
«' de son grand chancelier.' ; ' V' / : : '. •
c( Je poursuis,' de nouveau^ "ma premifere ehtreprise ;^
« mais il existe des niiniatfes de Tenneini de toute vertu
<r et de tout bien, qui meurent :d'envie' que j'echoue
« dans mon projet. 11 imporle d^au'tant plus a Yotre
« Majeste.dem' entendre, etde commander que' les au-
(( teurs' du nial soient confondus, qu'independamment
« de* ce. Jqtii pent iriteresser . sa conscience je puis
<( assurer qu'aucun des Etats qui liii sont soumis, ni*
(i m6m^ la totalite de «es roya'umes, ne pent 6tre com-
et par6e a la moindre partie des biens de ce Nouveau-
« Monde. En informant.de ceci Votre Majeste, je suis
(• assure de lui rendre plus service qu'aucun sujet ait
« jamais pu faire 4 son roi ; et, cependant, je ji'ai en
« vue ni les graces ni les recompenses de Votre Majeste,
« parce que je n'agis point pour son service, sauf
a Tobeissance et le devouement que je lui dois comme
« son humble sujet, mais parce que je suis con vaincu que
« je dois a Dieu ce grand sacrifice ; car ce maitre sou-
a verain est si jaloux de^on honneur et des hommages
a exclusifs de toutes ses creatures, qiie je ne -puis
(( faire un pas dans cette entreprise que pour lui seul,
a et que c'est uniquement pour sa gloire que j'ai pris
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^76 HISTOIRE DES CACIOUES d'hAITI
« Fengagement de travailler sans reMche a procurer a
« Votre Majesty les biens et les avantages les plus esti-
<i mables ; et, afm de confirmer ce qu'elle a bien voulu
« me permettre de lui apprendre, je dis et je deelare
« de nouveau que je renonce d'avance a toute gr&ce et
« a toute faveur temporelle ; et s'il m'arrive jamais de
« reclamer directement ou par des voies detournees la
« moindre recompense, je consens qu'on m'accuse de
« mensonge et de felonie k Tegard de mon roi.
« Au reste, tres puissant prince, les hommes qui
<i peuplent ce Nouveau-Moude, si riche en tout, sont
« trfes capables d'embrasser la foi chretienne , et sus-
« ceptibles, si on leur donne des legons de morale
<( et de doctrine, de s attacher k la vertu, et de vivre
^< chretiennement : la nature les a faits libres, et ils
« conservent leur liberte avec des rois et des seigneurs
« naturels qui gouvernent leurs cites. Quant a Topinion
« du reverend eveque qui les croit esclaves par nature^
a je pense qu'il fait allusion k ce que le Philosophe dit
« au commencement de sa Politique; mais entre ce
« qu'il faut entendre par la et ce que le prelat veut
« dire, la difference estaussi grande qu'entre le cielet la
<i terre.
(( D'ailleurs, en supposant mSme que ie reverend
« eveque eAt raison, il ne faut pas oublier que le philo-
« soplie etait paien, et qu'il brule aujourd'hui dans les
a enfer* ; ce qui prouve qu'il ne faut user de sa doc-
« trine, qu'^utant qu'elle est d'accord avec notre sainte
<( foi et avec les usages de la religion chretienne.
« Notre religion est une, et pent convenir k toutes
« les nations du monde ; elle les regoit toutes dans son
« sein, et n'enleve a aucune sa liberte ni ses naaitres ;
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAI'TI 277
<t elle est surtout bien eloignee de vouloir qu'on rende
« les peuples esclaves, sous pretexte qu'ils sont nes
« pour cela, comme le pretend le seigneur ev^que. Que
(t -Votre Majesty daigne done, au commencement de
« son regne, temoigner hautement son mepris pour
a cette mauvaise doctrine, et desavouer ses conse-
« quences. »
Quand Las Casas eut fini de parler, un religieux
franciscain, recemment venu d' Haiti, appuya avec
vehemence Topinion et le dire du protecteur des
Indiens. L'amiral Di^go fut, d son tour, invite a exposer
tout ce qu'il savait de la situation des Indes. II con-
firma avec Tautorite de son experience tout ce qui avait
ete avance sur la malheureu§e condition des Indiens
•et la mauvaise administration de la colonic, dont il
ajouta que la perte etait infaillible, si on ne venait
promptement a son secours.
L'ev^ue du Darien ayant demande une seconde fois
la permission de porter la parole, le grand chancelier
con,sulta le roi, et repondit a Teveque que, s'il avait
quelque autre chose a dire, il pourrait en presenter un
memoire qui serait examine. Le roi seleva alors, et sortit
du conseil.
Les partisans de la servitude des Indiens n'eurent
pas le dessus dans ces debats ; mais ils etaient confiants
que le train des choses dans les colonies n'en serait pas
change, et que tons les beaux plans de reforme qu'on
avait exposes au pied du trone n'auraient pas plus de
succes desormais qu'auparavant. lis furent assez indiffe-
rents aux decisions qui emanerent, a cette occasion, du
conseil du roi.
Les Hieronymites furent rappeles, et Tamiral reintegre
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278 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
dans son' gouvernemeht des liides. Les propositions de
Las Casas furent adihises.Il avait expose tout un prdjet
de colonisation des Indiens, fonde sur leur Kharte et
siir leur conversion religieuse. *' .'
Le rbi, qui prenait un interM serieux aux affaires du
Nouveau-Monde, donna des ordres, et fit preparer des
instructions detaillees pour Fexecution de ce projet. II
• consistait a coloniser uhe etendue de .pays oh les Espa-
gnols n'avaient . pas sejourne, et n^avaient pas encore
porte.le ravage deleurs armes et de leur 'cupidite.' On
choisit le ^pays. de Curaaria sur la Terre-Fefme. Cin-
quante laboiireurs libres devaient entrepreridre, sous la
direction de Las Gasas, les premiers trava'ux agricole's
ou de mines. Les pretres qui Taccompagnaient, et qui
etaient attaches a sa mission, devaient se croiserlde*
rouge sur la poitrine et ' aiix bras. Leurs - vetements
etaient d'etoffe blanche, afin qu'ils parusseht des hommes
tout houveaux aiix . Indiens sous ce . costume . quJil&"
n-avaient encore jamais vu. : ' . . :!
II etait.devenu si difficile de tenter quoi que ce soit en
favour des aborigenes d'Haiti, dont la race etait deja
presque eteinte dans la servitude, qu'on' songeait' a
diriger ses efforts ailleurs, oil les peuples du. Nouveau-
Monde avaient a peine ou pas encore subi le contact des
conquerants. On se promettait bien qu'en prouvant que
des sauvages,pris auhasarddaris leurs forets, pouvaient
se changer en.fervents Chretiens et se civiliser, la cause
des aborigenes d'Haiti serait gagnee. Mais, d'ici * la,
qu'adviendrait-il ? Et dans le fait, avant que leur cause
fut gagnee, si elle le fut jamais, ils avaient tons peri:
jusqu'au dernier.
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CHAPITRE Mil
(1516-1520)
Guerre d'affranchissement des derniers Indiens. — Cacique Henri. —
Son origine, ses mceurs, son caraclere. £lev6 par les dominicains.
11 est fait esclave. Son premier maitre, pere d'un nomme Valen-
cuela. — Celui-ci devient son maitre, en heritant de son p^re. Sa
haine et sa persecution contre Henri. — Henri s'y derobe par la
luite. 11 se refiigie dans les montagnes de Baoruco? — Valencuela
I'y poursuit. — Rencontre oil Valencuela est blesse, et n'est sauve
que par la generosite de son esclave. — Le parti de Henri grossit
dans la retraite, et devient bientdt une petite tribu qui dispute son
independance. — II la discipline et I'exerce aux combats. — Revolte
des Africains sur I'habitation de Don Diego, a Timitation des
Indiens. — lis sont defaits sur les bords du Nisao. — La milice
envoyee>contre Henri est d^faite en bataille rangee. — Generosite
du chef indien. — Trait de clemence. — 11 prend ouvertement le
litre de cacique de File. — Mission du P6re Remy dans le Baoruco. —
Reception affectueuse que lui fait le cacique Henri. — Insucces de
cette mission. — Seconde mission du Pere Remy, infructueuse
comme la premiere.
Pendant qu'en Europe, la philanthropie s'epuisait en
vains efforts pour arracher les derniers vestiges des
aborigenes d' Haiti au plus diir esclavage, et que Tavidite
coloniale refusait obstineraent de lacher sa proie, et de
laisser rangonner ses victimes, ces victimes, ces serfs
eux-memes reprenaient en main la cause de leur eman-
cipation, lis recommengaient la lutte interrompue a la
chute deCotubanama. Ilsn'etaient plus qu'une poignee;
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280 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
ils etaient a bout de souffrances et de desespoir. Leur
destruction etait inevitable. lis le savaient bien ; mais ils
se devouaient a une fin glorieuse. Que les derniers
aborigenes perissent au moins libres, et que, par un
effort supreme, par une resolution heroique, ils vengent,
en tombant ou avant de disparaitre, tout le sang verse
de leur race, ceux de leurs freres, surtout, qui furent
asservis et egorges sans resistance et sans combat. Que
le sol reste aux conquerants impitoyables ; mais que
pas un seulde ses legitimes possesseursn'y soit enchaine,
et n'y vive dans la degradation et le deshonneur ! Tel
est le serment qu ils semblaient avoir fait. Ils ne se par-
jurerent point. lis se jeterent dans leurs montagnes, ces
remparts naturels de la liberte et de Findependance ;
ils y soutinrent, pendant quatorze annees, le choc des «
maitres et des conquerants, y devinrent formidables,
mirent la colonie a deux doigls de sa perte, et obtinrent
enfin une paix honorable qu'ils stipulerent sous les con-
ditions d'une entiere hberte pour les derniers rejetons
de leur race.
Le recit de cette lutte finale acheve I'histoire des ca-
ciques et des aborigenes d'Haiti. Henri, le dernier de
ces caciques, etait un sauvage converti, et portait un
nom Chretien. II Tetait reellement devenu comme la
plupart de ses compagnons d'armes. II futle plus grand
homme de sa race. On aime a penser qu'il eut ete digne
de commander a un grand ^euple, et d'etre, par
exemple, le souverain des indigenes haitiens, lorsqu'ils
se comptaient par centaines de mille, et qu'ils formaient
une nation; mais, cependant, Dieu sait s'il eAt 6te plus
illustre sous les auspices d'une autre fortune, et s'il eut
ete plus glorieux pour lui d'etre autre chose que le chef
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 281
magnanime d'une petite tribu de braves, se deli want de
la servitude, et contraignant leurs maitres k les laisser
finir, paisiblement, dans la liberty et Thonneur, le reste
des jours comptes a leur race?
Lorsque la reine Isabelle s'occupait des moyens de
convertir les Indiens au christianisme, elle avait surtout
prescrit que les fils et les descendants des caciques fus-
sent places dans les convents, pour y etre instruits dans
les lettres, et eleves dans les lumieres et la pratique de
la loi. Le jeune Henri descendant d'un cacique duBao-
ruco qui avait peri dans Ic massacre du Xaragua, sauve
lui-meme miraculeusement de ce desastre, fut recueilli
dans le convent des dominicains a Santo-Domingo. 11
y fut baptise, et y apprit bien tout ce qu'on lui ensei-
gnait. II y etudia le latin, et s y distingua surtout par
sa ferveur de devotion.
Une pareille education le preparait au commande-
ment supreme d'un peuple, le rend ait apte a reformer
ses moeurs et sa civilisation; elle ne le fagonnait pas,
assurement, pour Tesclavage. Cependant, dans un
moment de disette d'esclaves, et dans la manie et le
desordre d'asservir, on alia j usque dandles convents
arracher dejeunes Indiens qui, comme Henri, avaient
ete, jusque-la, derobes au joug des maitres. Henri fut
compris dans un lot d'esclaves donne a un colon qui,
pen apres, mourut en laissant tons ses biens a un fils
du nom de Valenguela. Henri avait reussi a se faire
cherir de son premier maitre , en sorte que, dans les
premiers moments de son esclavage, il ne sentit pas
toute rUorreur du changement de sa condition. Mais
il en fut bien differemment avec son nouveau maitre.
Celui-ci le prit en haine, et le traita plus durement
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282 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
qu'aucun de ses autres esclaves. Les travaux les plus
rudes et les plus avilissants etaient son lot. II n'y avait
pas d'humiliations dont on ne Tabreuvat, pas de mau-
vais traitements qu'on ne lui infligeat. Valenguela, pour
combler la mesure de ses vexations, tenta ouvertement
d'outrager sa femme, une belle, jeune et douce Indienne.
Alors, Henri, pousse a bout, entreprit des demarches
qui aggraverent sa position. II porta plainte centre son
maitre au lieutenant du roi, k Saint- Jean. Get officier
Tecouta d peine, et ne lui fit aucune reponse ; il s'inquieta
fort pen d'intervenir entre un maitre et son esclave.
Henri s'adressa, alors, 4 Taudience royale qui se borna
a le recommander par une lettre au lieutenant du roi.
Ce magistrat le regut cette seconde fois avec brutalite,
et de maniere a faire comprendre au plaignant qu'il
etait inutile de recourir a lui. L'effet de semblables
demarches fut d'aigrir davantage ValeuQuela contre
son esclave. Celui-ci n'en fut que plus persecute ; a tel
point qu'il resolut de s'enfuir. II n'y avait plus, pour
lui, que ce parti a prendre, pour ne*pas perir dans les
corvees ou sous la verge. 11 entraina dans sa fuite
. plusieurs esclaves indiens de son maitre ; d'autres se
joignirent a lui sur sa route. lis avaient tons eu soin de
se pourvoir d'armes et de munitions qu'ils avaient dero-
bees. lis se jeterent dans les apres montagnes du Boa-
ruco. Henri avait une parfaite connaissance de ces
localites. On le sait deja, c'est la qu'il avait vu le jour
et qu'il avait passe les premieres annees de sa jeunesse.
Ses ancetres y avaient vecu et regne. II reprenait en
quelque sorte possession de ses domaines. Il s'etait
hate de traverser laplaine et d'atteindre ces montagnes.
Lorsqu'il se sentit en surete derriei'e les premiers
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 288
rochers qui pouvaient lui servir de remparts contre ses
ennemis, il §'arreta pour recenser sa petite troupe
et r organiser. Organiser ! tel fut son premier soin, son
premier acte : bon augure dans Thomme qui aspire a
commander, ou dans le chef qui debute. Cette qualite
essentielle marqua toute sa carriere, et lui valut sans
doute tons ses succes. II forma de suite de cette poignee
de conjures le noyau d'une troupe reguliere, et com-
menga a Texercer a la manoeuvre et au maniement des
armes, comme il avait vu les Espagnols faire sous ses
yeux. Mais avant tout, il leurfit jurer de ne plus jamais
servir les Espagnols, de mourir plutot jusqu'au dernier
que de se laisser reasservir. Et ils ajouterent tons a ce
serment, qu'ils ne prfitaient pas en vain, le voeu, si le
Dieu des chretiens, qui etait devenu le leur, setondait
leur resolution, de briser les chaines de leurs freres.
Pendant ces entrefaites, Valenguela, qui s'etait bientot
apergu de Fevasion de Henri, requit de suite quelques
hommes armes ; et, les ayant renforces d'un certain
nombre de ses esclaves indiens et africains, il se mit
lui-meme a la poursuite des fugitifs. Lorsqu'il les attei-
gnit, ils etaient encore dans Fendroit de leur premiere
halte, ou ils venaient de former leurs rangs, et de profe-
ror leur serment de liberte ou de mort.
Aussitot qu' Henri apergut son maitre conduisant ses
gens contre sa troupe armee en bon ordre et en mesure
de le repousser il lui adressa la parole d'assez loin, lui
disant qu'il Fengageait a ne pas Fattaquer et a re-
prendre le chemin de chez lui : qu'il etait bien decide
a ne pas se laisser prendre dans ses montagnes, et que
d'ailleurs quoi qu'il arrivat, ils avaient tons jure de ne
plus servir les Espagnols. Valenguela s'irrita de cette
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:284 HISTOIRE DES CACIQUES D'hAI'TI
apostrophe qui lui parut impertinente et ordonna a ses
gens de se saisir d'Henri. Ces imprudents, ne sachant
pas encore ^ quels ennemis ils avaient affaire, s'avan-
cerent sans hesitation pour executer les ordres de Valen-
Quela. Henri, alors, se jeta sur les Espagnols et les
tailla en pifeces. Plusieurs d'entre eux furent tues, et
presque tous les autres furent plus ou moins blesses.
ValenQuela, lui-m6me, avait regu une blessure a la tete.
lis se retiraient en desordre, et les Indiens, en les pour-
suivant un pen, les eussent passes au lil de Tepee.
Mais Henri avait reussi, non sans quelque peine, d
contenir leur ardeur. 11 les avait raUies autour de lui,
pour donner aux fuyards le temps de se sauver. S'adres-
sant a son maitre, il lui dit : AUez, remerciez Dieu de
ce que je vous ai laisse la vie, et ne revenez plus ici.
L' emotion que cette affaire causa, a Saint-Jean, lors-
que les Espagnols y rentrerent blesses et battus, fut
grande. La nouvelle s'en repandit bientot dans les
autres localit^s, et bien qu'on eut Tespoir de venir faci-
lement a bout de quelques brigands errant dans es
montagnes, on s'inquieta, et partout on se tint sur le
qui-vive. On pensa a expedier centre eux des troupes
regulieres, parce qu'on se flattait que les insurges du
Baoruco n'avaient pu avoir Favantage que contre des
esclaves mal armes et quelques militaires mal com-
mandes. On fit marcher immediatement k leur rencontre
des forces disciplinees. Henri en etait averti par ses *
eclaireurs. II n'avait pas cesse d'exercer ses gens d la
tactique de ses ennemis. II avait un tel ascendant sur
eux qu'en fort pen de temps, il les avait fagonnes a
I'ordre et a Tinstruction militaire.
L'aptitude de Henri pour la guerre lui valait, au moins
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 2«8
deja, des un premier combat, Texperience longtemps
acquise d'un capitaine ordinaire. II avail trois cents
hommes, ainsi prepares, a opposer n'importe a quels
adversaires. II ne resta pas retranche derriere ses
rochers ; il descendit au bas de la montagne, dans une
petite plaine unie, et s'embusqua dans un bois, ou la
troupe coloniale le rencontra. II engagea le combat,
avant que I'ennemi eut le temps de reprendre haleine.
La hardiesse, la vivacite et I'ordre de Tattaque etonne-
rent les militaires de Tarmee expeditionnaire. lis etaient
ebranles. Ce fut un commencement de victoire. Ceux-ci
firent tous les efforts possibles pour soutenir ce choc, et
parvenir, au moins, a egaler les chances de la lutte ;
mais la superiorite etait deja du cote des insurges ; ils
ecraserent leurs ennemis. La deroute se mit paxmi ces
derniers. lis laisserent sur le champ de bataille des
morts que Henri fit inhumer. II ne voulut pas qu'on
poursuivit les fuyards dont un grand nombre etaient
blesses, autant pour qu'ils ne fussent pas massacres, que
n'avoir pas a faire de prisonniers. Une autre expedition
suivit de pres cette derniere. La guerre irrite et aigrit
promptement les coeurs. Obliges a combattre de nou-
veau et de suite, les Indiens s'exaspererent. L'action fut
sanglante cette fois, et le cacique (car Henri venait de
prendre ouvertement ce titre apres son ^clatante vic-
toire), le cacique eut plus de peine acontenir sa troupe.
Elle fut encore victorieuse. EUe fit un grand carnage de
Fennemi durant la melee ; puis elle le traqua dans sa de-
route ; ceux du moins que Henri n'avait pas eu le temps
de rallier, et qui, plus ardents a poursuivre, s'etaient
elanc^s sur les traces de Tennemi en fuite. Ils avaient
massacre quelques trainards blesses ou egar^s dans les
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286 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKTI
bois. lis avaient decouvert soixante et onze Espagnols
qui, pres d'etre atteints, s'etaient refugies dans une ca-
verne pour attendre la nuit, a la faveur de laquelle ils
echapperaient a Jeur poursuite et gagneraient la plaine.
Cette caverne, peu profonde, n'avait qu'une issue, Ton-
verture par laquelle les fugitifs etaient entres. Les In-
diens Tavaient comblee de fascines et d'autres matieres
combustibles ; ils allaient y mettre le feu, et ceux qui
s'y 6taient retires eussent ete tons etbuffes par la fumee.
Henri survint. II s'indigna ; et, s'emportant contra ses
sujets, il leur reprocha leur cruaute; et, apres avoir
ordonne qu'on debouchM la caverne, il fit sortir les pri-
sonniers espagnols. II se contenta de les desarmer, et
de les depouiller de leurs uniformes ; puis il les ren-
voya en liberie, sans insultes et sans vexations. •
Cette moderation dans la victoire et cette anagnani-
mite dans un chef de revoltes lui faisaient personnelle-
ment honneur^ et ne man querent pas d'inspirer le res-
pect ^ ses ennemis. On ^vait commence par le calomnier,
en le representant comme un personnage odieux et ua
capitaine de bandits ; mais bientot sa noble conduite fit
eoncevoir de lui une toute autre opinion,, et n'influa
pas peu sur la maniere dont par la suite on traita avec
lui. On ne cessa pas de le craindre; il fut, au contraire,
de plus en plus redoute. On le craignit et on le redouta,
d^autant plus qu'il etait vertueux et respectable.
II restait campe dans ses montagnes, ne prenant que
le soin de s'y fortifier. 11 ne tenta jamais aucune incur-
sion dans la plaine, ni aucune attaque centre les: villes
et les habitations. Deux ou trois fois, quelques-uns de
ses gens, croyant se derober a son active surveillance,
descendirent dans la plaine, ou ils enleverent des bes-
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p
HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 287
tiaux et brulerent des cases et des jardins : il le sut, et,
par une punition prompte et severe, il reprima sans
hesitation ce desordre.
Ses succes avaient rapidement grossi son parti. Jour-
nellement, des eslaves indiens se sauvaient et le rejoi-
gnaient. Parmi ces fugitifs, se trouvaient aussi des
femmes et des enfants. lis etaient deux ou trois mille,
une veritable tribu, vivant, dans ces.montagnes, du
fruit de son travail, et faisant respecter son indepen-
dance en versant un sang rare et precieux. Des cases
et jardins s'elevaient partout, comme par enchante-
ment ; et, en pen de temps, ces lieux inhabites et de-
serts se peuplerent et prirent un aspect riant et anime.
Les cases etaient disseminees sur un espace etendu, et
baties a de grandes distances les unes des autres. EUes
etaient en assez grand nombre pour former une grande
bourgade, si elles etaient reunies sur un meme point.
La tribu indienne du Baoruco menait une vie des plus
actives ; elle travaillait aux champs, et faisait Texercice
militaire, tour a tour ; et, souvent, elle quittait la houe
pour aller combattre et vaincl'e ; car elle etait invincible
dans ses montagnes. Apres le combat et la victoire,
elle reprenait les travaux agricoles. Elle recoltait des
vivres et des denrees, pechait le poisson dans les cours
d'eau et se livrait a la chasse aux cochons marrons qui
puUulaient dans ses forets, et lui fournissaient une abon-
dante venaison. Elle produisait aussi bien audela de ses
besoins. II n'y avait plus moyen de reconnaitre, dans
ce reste des aborigenes d' Haiti, les descendants de cette
race faible, effeminee, en proie a la moUesse de son
climat, et faite, on dirait, pour vivre dans Toisivete ou
les plaisirs tranquilles. En passant par Tesclavage, un
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288 HISTOIRE DES CAaQUES D'haYTI
petit nombre d'eprouves avait survecu k la plus impla-
cable destruction, et s'etait transforme par une energie
soudaine et par les efforts fails pour ne pas succomber
dans le cataclysme general. Cette energie, qui n'etait
pas dans la nature ou le temperament de Tlndien, un
surcroit de malheur lalui donna. La volonte d'etre libre
acheva le miracle de ce changement.
Dans la colonic, on n'en etait' plus a la premiere
emotion que causa la levee de boucliers de Henri ; les
inquietudes et les craintes etaient devenues serieuses.
On s'alarma justement. Les progrfes et les succes de
rinsurrection etaient bien faits pour decourager les
esprits. On avait affaire evidemment a un ennemi formi-
dable, dont le chef n'etait pas un homme ordinaire, et
pouvait bien etre un vengeur de sa race suscite par le ,
ciel. L'avenir paraissait a tons plein de perils, et il n'en
fallut pas davantage pour porter une profonde et subite
atteinte a la prosperite de la colonic. Les cultures etaient
abandonn6es, et les colons emigraient de tons cotes.
Ce qui favorisait cette detresse, c'etait la mauvaise
organisation du gouvernement colonial. L'amiral don
Diego avait ete reintegre dans son commandement, et
s'y etait rendu ; mais son autorite etait purement nomi-
nale. 11 faisait moins que regner, et I'audience royale
gouvernait, L'audience royale etait un conseil, et la
chose publique, en raison de I'eloignement de I'autorite
premiere, et de la difficulte des circonstances, demandait
a etre conduite par une seule t6te et par une volonte
ferme et unique. EUe avait beau etre animee des meil-
leures intentions, son administration etait inefficace et
anarchique. Don Diego avait pris son parti de jouir des
honneurs, a defaut de la realite du pouvoir. II ne s'oc-
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haKtI 281)
cupait qu'k prelever sa part sur les revenus publics, et
Si faire prosperer ses etablissements de culture, oh il
entretenait quantite d'esclaves indiens et africains. La
traite, se faisant plus activement depuis quelque temps,
avait de beaucoup accru le nombre de ces derniers.
Cest sur eux principalement que s'appesantissait Tescla-
vage. Soit I'exemple des insurges du Baoruco, soit
qu'ils fussent pousses d'eux-memes a briser un joug
dejA insupportable, ils se revolterent a leur tour. Ce
premier spulevement eclata sur la plantation mome de
don Diego. Ses noirs, auxquels s'etaient joints ceux
d'une plantation Yoisine, s'etant armes, ne se retirerent
pas pour camper sur un point quelconque. Us tenterent
de faire quelque chose comme des vepres africaines. lis
^e jeterent sur les maitres, les massacrerent, et incen-
dierent plusieurs habitations. Mais, ne voyant pas leur
insurrection se communiquer aux autres repartimientos,
et tons les noirs se lever, comme ils Tesperaient, ils
gagnerent bientot les bois, se dirigeant vers les mon-
tagnes, pour ne pas 6tre attaques. Don Diego etait a
Santo-Domingo. A la nouvelle de ce qui se passait si;ir
sa propri^te, il accourut a la tete de quelques hommes
qu'il avait reunis et armes a la hate. II se mit a la
poursuite de ses esclaves revoltes, et les atteignit sur
les bords du Nisao, les battit, en tua plusieurs, et mit
le reste en fuite. II ne reussit pas, cependant, a les faire
prisonniers et a les ramener sur sa plantation. Ils se
refugierent dans les mornes d'Ocoa, oii erraient deja
quelques noirs, les premiers qui se derobassent par
une fuite obstinee aux horreurs de Tesclavagc.
Le danger que courait la colonie se compliqua de ce
dernier incident. Quoique, depuis les dernieres rencon-
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290 ^ HISTOIRE DES CAQQUES d'haITI
tres, Henri ne fit aucun mouvement hostile, on n'apprit
pas moins avec alarme que son parti grossissait et s'or-
ganisait chaque jour. On avisa, des lors, aux moyens
pacifiques de ramener Tinsurrection indienne qu'on
craignait leplus. Parlem enter avec le redoutable cacique
du Baoruco, tel etait Pavis commun, et la pensee de
tons. Gelui qui pouvait le mieux remplir cette mission
delicate et perilleuse, s'empressa de s'offrir. C'etait le
Pere Remy, qui avait eleve et instruit Henri dans le con-
vent des dominicains. Henri le venerait. Le conseil
royal le munit de pleins pouvoirs. II devait proposer
au cacique de mettre has les armes, et de quitter ses
montagnes,' en lui promettant, en retour, le pardon
general, et Toubli du passe pour tons les insilrges, ses
sujets, et, a Tavenir, liberte entiere et exemption de^
tout travail servile.
Le Pere Remy s'embarqua dans un petit canot avec
quelques hommes, et alia descendre sur la cote vis-a-
vis de la Beate, a Tendroit oil les mornes du Baoruco
viennent aboutir a la mer. A peine fut-il a terre, qu'une
troupe d*lndiens Tenvironna. II leur demanda de le
mener a leur chef. Mais les Indiens lui ayant repondu
qu'ils ne pouvaient pas prendre sur eux de le faire, il
les pria de Tannoncer a Henri, en leur disant qu'il etait
persuade qu'au nom du Pere Remy, leur cacique vien-
drait a lui, et le verrait avec plaisir. Les Indiens se
mettaient pen en peine de ce que disait et desirait ce
religieux. lis nele connaissaient point. L'und'entreeux,
parlant au nom des autres, Tapostropha sans manage-
ment. « Leur cacique, dit-il, n'avait pas besoin de sa
visite. Tons les Espagnols etaient des traitres, etil avait,
lui-meme, tout Fair d'un espion. » Et ils se mirent a le
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niSTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 291
trailer comme tel. lis le depouillerent de ses v6tements,
et le laisserent tout nu sur ce rivage. lis se seraient
portes a bien d'autres violences, si Henri, apprenant
ce qui se passait, n'etait inopinement survenu. En
voyant le vieux Pere Remy, dans cet etat de nudite, il
lui tendit les bras, en versant des larmes. II s'indigna
au recit des mauvais traitements qu'il avait subis de la
part de ses Indiens, et se promit de les en punir. « Que
n^ai-je des vetements, dit-il, pour vous couvrir! »
Le Reverend Pere profita de ce moment. oii il voyait
le cacique dans Tattendrissement pour Tentretenir de
Tobjet de sa visite. II lui dit qu'il s'etait expose, comme
11 le voyait, a tout, aux vexations et au danger iheme,
pour un noble but a atteindre. Qu'il venait lui deman-
•der,, au nom de Dieu, de ne pas dechirer le sein de sa
patrie par ces guerres intestines; de mettre bas les
armes, et de traiter de la paix avec lui; qu'il etait
autorise a lui assurer, pour prix de cette paix, la liberte
pleine et entiere pour tons ses sujets.
Henri repondit qu'il ne faisait la guerre a personne,
et qu'il se bornait a se defendre; qu'il n'attaquerait
jamais, mais qu'il se defendrait toujours; que, malgre
toute la veneration qu'il avait pour le Reverend mis-
sionnaire, il se defiait des offres des Espagnols; qu'ils
avaient constamment trompe les Indiens, et les trom-
peraient encore. « D'ailleurs, ajouta-t-il, que nous offrez-
vous? La liberte! Nous I'avons d6ja conquise par
nos armes^ on ne pent pas etre plus libre que nous ne
le sommes dans nos montagnes, et nous voulons nous
y maintenir. »
Le Pere Remyadjura de nouveau sonancien disciple
d'abandonner le parti de la guerre, en lui disanttout ce
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!29-2 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
qui pouvait le toucher davantage. Mais Henri fut ine-
branlable, et le religieux, s'en apercevant enfin, prit
conge de lui. Le cacique le conduisit jusqu'a son
canot, en le comblant de marques d'attention et de de-
ference.
Quelque temps apres, le Pere Remy revint, charge,
comme la premiere fois, de trailer dela paix avec
Henri. II debarqua au meme endroit, accompagne d'un
Indien qui devait lui servir de guide jusqu'a la demeure
du cacique. II ne reussit pas a y arriver. II fut force,
par une troupe d'insurges, a se rembarquer ; son
guide fut pris et retenu ; et, pendant que le canot du
Pere s'61oignait, il put voir Tlndien pendu a un arbre
du rivage.
Henri n'apprit cette seconde visite du dominicain*
qu'apres son depart. On doit croire qu'il punit les
auteurs du meurtre de Tlndien, parce qu'il ne tolera
jamais aucune sorte d'ecart ou dedesordre dela partde
ses subordonnes. Sur ce point, il poussait la severite
jusqu'au scrupule.
Henri n'ignorait pas que tons les autres caciques de
Tile etaient tombes au pouvoir des Espagnols, les uns
apres les autres, par la surprise ou le stratageme ; et
son principal soin etait de se mettre en garde contre les
pieges d'un ennemi dont Tastuce lui etait connue. Sa
defiance, a cet egard, etait extreme. II s'etait entoure
d'une garde du corps de cinquante Indiens, choisis
d'entre les siens, et sur la fidelite desquels il pouvait le
plus compter. Neanmoins, sa confiance en eux n'etait
pas illimitee. Personne ne savait jamais, par eXemple,
oil il se retirait pour se reposer. II ne dormait que
quelques heures de la nuit. II veillait le plus sou vent;
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HISTOIRE DES CACIQUES D'HAiXI 293
en sorte qu'il etait presque toujours sur pied nuit et
jour. Ses gens eux-memes s'etonnaient de cette vigi-
lance infatigable. Onr le voyait souvent s'agenouiller, et
faire sa priere. II avait contracte ces habitudes de piete
parmi les dominicains. II portait, en sautoir, un grand
chapelet orne d'un Christ. 11 etait chretien devot, Sa
conversion sincere et profonde etait le fait de ce genre
le plus remarquable a bien des titres. Les nouvelles
croyances avaient renouvele tout Thomme dans ce sau-
vage, et transforme son ame, en Tornant de toutes les
vert us qui font la magnanimite du heros chretien. Et
c'etait dans ces regions eloignees de deux mille lieues
du monde civilise ; dans une societe d'aventuriers et de
gens tares oii le desordre et la violence dominaient ! Ce
•qui est etonnant et admirable, en meme temps, c'est
que Henri, le sauvage converti, etait le seul homme,
dans une telle societe, a donner Texemple des vertus
humaines, de celles qui sont rares en tout temps et
partout : Thonnetete, la generosite, la clemence, Tamour
de la justice et de la liberte, tout ce qui rend une kme
grande, plus grande que les autres.
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CHAPITRE XIV
(15161528)
Situation formidable de rinsurrection. — Incursions de bandes
d'insurg^s independanles de Henri. — Elles sont battues paries
troupes coloniales. — Charles-Quint, empereur, envoie a Hispa-
niola I'eveque don Ramirez, charge de Tadministration politique
et religieuse de la colonic. — Mesures qu'il prend pour remedier
aux maux des Indiens. — Mission de Michel de Ledesma pres du^
cacique Henri. — Sa rencontre avec le chef indien. — Rendez-vous
convenu sur un point du littoral. Henri s*y rend. — Maladroite
manoeuvre de Michel de Ledesma ; il ne voit pas Henri qui se
retire avant son arrivee. — Envoi d'une mission partie d*Espagne,
el de troupes commandees par Barrio-Nuevo. — Son arrivee ti
Hispaniola. — L'au(Jience royalc delibere sur le plan a suivre pour
mettre fin a I'insurrection. — Barrio-Nuevo penetre dans le Bao-
ruco. — Obstacles qu'il surmonte. — 11 atteint enfin la residence
du cacique. — II lui remet une lettre de Tempereur, et lui expose
Tobjet de sa mission. — Traile de paix definitive. — Barrio-Nuevo
retourne a Santo-Domingo. — II est accompagne d'un oflicier du
cacique. — Fete a Santo-Domingo a I'occasion du retablissement
de la paix. — Sejour de Las Casas dans le Baoruco. — Le cacique
Henri descend de la montagne avec sa tribu, conformement k une
des clauses principales du traite. — Le bourg Boya leur est assigne
pour residence. — Distribution de terres aux environs dece bourg
aux Indiens de Henri. — Extinction graduelle des derniers rejetons
des aborigenes. — La croix de Saint-Yague, legende significative
du Iriomphe definitif de la conquete europeenne.
Tandis que Taudience royale faisait des efforts pour
ramener la paix, elle semblait plus compromise que
jamais, ^insurrection grandissait. Le parti du cacique
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 295
Henri etait formidable, mais il etait discipline, et se
renfermait dans la plus stricte defensive. Gependant,
d'autres bandes d'insurges s'organisaient sous la direc-
tion de chefs indiens, independants de Henri, et suivant
des plans de campagne tout differents. lis se ruaient
sur la plaine, et la ravageaient. Les troupes coloniales
les repoussaient souvent, et les refoulaient j usque dans
les montagnes.
Un nouveau changement yenait, en quelque sorte,
de s'operer dans le gouvernement dela colonie. Charles-
Quint avait ete couronne Empereur, et avait envoye
dans Tile un evSque pour occuper le siege episcopal de
Santo-Domingo, devenu Tunique par la reunion des
deux anciens ev6ch6s. Don Sebastien Ramirez etait le
nom de cet eveque, homme d une grande capacite, et
jouissant de la reputation d'un habile conciliateur. II
etait charge du gouvernement politique enmSme temps
que de Tadministration reUgieuse de la colonie. II lui
etait surtout recommande de la pacifier. Pen de jours
avant sonarrivee a Santo-Domingo, trois corps de troupes
en etaient sortis pour une tournee, et, en poursuivant
ceux des insurges qui inquietaient encore la plaine, elles
avaient penetre dansle Baoruco. Elles ^'etaient trouvees
plusieurs fois en vue de Farmee de Henri. Le cacique,
evitant la rencontre, campait toujours sur des hauteurs
inaccessibles. Les chefs avaient pu se parler entre eux ;
mais aucun coup de fusil n'avait ete tire. Henri, par
cette manoeuvre, semblait montrer a Tennemi qu'il ne
pouvait meme pas Tatteindre, s'il le voulait. De son
cote, le R. E. don Ramirez se felicita bientot de
voir ces troupes rentrer a Santo-Domingo, sans en 6tre
venues aux mains avec le cacique du Baoruco ; car,
20
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296 - HISTOIRE DES CACIQUES D HAlXr
ayant pour mission de ramener la paix, et ayanta c(bup
de reussir, il serait desole qu'une lutte exit ravive les
hostilites presque assoupies. Pour ne parler que des
actes de radministration de don Ramirez, relatifs aux
Indiens, il s'empressa, des son arrivee, d'ameliorer la
position de ceux qui n'avaient pas prisparta Tinsurrec-
tion. II fit executer, a leur egard, ce qui, dans les or-
donnances et dans les instructions anterieures, avait ete
r6solu en leur faveur. II fit ouvrir des ecoles pour Fins-
traction des jeunes aborigenes. II cherchait un capitaine
qui Mt en mftme temps un bon negociateur, pour.
Tenvoyer avec des forces vers les insurges. On lui
designa un des premiers habitants de Tile, venu fort
jeuneavecChristophe Colomb, un nomme Saint-Michel^
gentilhomme de Ledesma, etabli ' depuis longtemps a
Bonao. II avait fait presque toutes les guerres confre
les naturels ; il avait une parfaite connaissance de leur
caractere et de leurs moeurs, et il n'ignorait aucun coin
de Tile. Tel fut Thomme que don Ramirez choisit, et
qu'il chargea de la mission d'aller faire la paix avec
Henri. Saint-Michel de Ledesma partit done a la t^te de
cent cinquante hommes, et penetra hardimeiit dans le
Baoruco. 11 poursuivit le cacique de defil6 ien defile, et
ne put jamais Tatteindre. Enfin, un jour, ils se rericoh-
trerent, surdeux sommetstres rapproches, mais'separes
par un precipice infranchissable, d'oii ils ne pouvaient
que se parler. Saint-Michel de Ledesma, s'adressant au
cacique, lui dit qu'il etait temps de mettre un ternie a
la guerre qui divisait les Espagnols et les Indiens, que
Tgmpereur Charles-Quint etait resolu a faire tons les .
sacrifices ou tons les efforts pour assurer la paix, ou en
finir avec Tinsurrection. Qu'il avait, a ce sujet, d Ten-
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HISTOIRE DES CACIQLES d'hAITI 297
tretenir particulierement, et alui transmettre les paroles
de leur souverain. lis convinrent alorsd'un rendez-vous
au bord de la mer, en un lieu designe. lis ne devaient
s'yrendre chacun qu'avec une escorte de huit hommes.
Henri prevint Fheure ; il etait sur les lieux bien avant
le chef espagnol. II avait fait dresser sous une feuillee
une collation pour regaler son bote. Saint-Michel fut
exact au rendez-vous. Mais, d'abord, il vint avec une
troupe nombreuse, tambour battant et enseignes de-
ployees, et il avait fait prier, en m6ipe temps^ un bati-
ment espagnol, mouille par basard dans les environs,
de s'avancer, et de s'embosser tout pres d'eux. Cette
fausse et maladroite manoeuvre gata tout. Le cacique
Henri, s'en defiant avec raison, disparut avant que le
•chef espagnol le piit voir, et laissa Tordre a une partie
de ses gens de demeurer dans Tendroit, et de faire les
honneurs de la reception aux Espagnols. Saint-Michel,
se doutant bien de la cause de Tabsence du cacique,
regretta d'autant plus vivementde ne Tavoir pastrouve,
que les Indiens presents lui dirent que leur chef etait
venu, mais qu'une indisposition subite Tavait oblige a
se retirer. Du reste, il ne pouvait s'en prendre qu'a lui
de ce contretemps, et il devait s'etonner lui-meme, ou
se repentir d'avoir manque de prudence dans une affaire
si simple. La paix eut pu 6tre conclue dans cette con-
ference, si elle avait eu lieu. Neanmoins, on nechercha
pas a la renouer ; et il n'y en eut pas d'autre de long-
temps. Quatre.ans s'ecoulerent, sans qu'on entendit
aucune nouvellede Henri ni de ses Indiens. Les bandes
qui, de temps a autre, inquietaient les plaines, avaient
cesse leurs incursions, soit qu'elles en eussent ete
degoutees par les derniers echecs qu'elles avaient
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298 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
essuyes, soit que le cacique du Baoruco eut reussi a les
discipliner. Quant a ce qui concerne le cacique lui-mSme
et son parti, on avait pris confiance dans sa parole, si
souvent donnee, de ne jamais assumer I'initiative des
hostilites, et dans la Constance de sa conduite a cat
egard. Et pendant ce long armistice de plusieurs annees,
le gouvernement colonial s'occupa, en toute securite,
de la restauration de ses affaires interieures.
Plusieurs historiens parlent d^une reprise d'hostilites,
apres ces quatre annees, qui fit courir plus de dangers
que jamais a la colonic, et qui determina Fempereur a
prendre des mesures pour mener vigoureusement la
guerre contre les insurges, et retablir a tout prix la
paix. lis mentionnent tons ce fait, en ne Tappuyant
d'aucun recit circonstancie de campagnes et de combats, *
comme pour la premiere periode de Tinsurrectiou.
Gette reprise d'hostilites n*est pas probable, parce qu'il
ne semble pas que rien ait modifie la situation des partis
jusqu'au moment oil ils vont de nouveau se trouver en
presence. II a bien pu y avoir quelque tentative d'incur-
sion et de pillage, dans les plaines, commise par des
hordes independantes de Henri ; mais il est certain que
le cacique et son armee, qu'on ne pent plus qualifier de
horde ou de bande, ne sortirent pas deleurs montagnes.
Dans cette profonde retraite, ils n'etaient pas moins
menagants ; et on redouiait qu'ils ne recommengassent
la guerre, et que, surtout, sentant leur force, et voyant
la detresse de la colonic, ils ne prissent Toffensive.
L'empereur Charles-Quint etait plus sollicit6 que
jamais de venir en aide ^ Hispaniola. On le suppliait
d'employer tons les moyens possibles de mettre fin a la
longue insurrection du cacique Henri^ qui n'avait que
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 299
trop dure, et qui minait sourdement, mais profoDdement
le pays. L'empereur qui, de son cote avait a coeur d'en
finir, envoya dans Tile un officier d'un grand merite,
Barrio-Nuevo qu'il venait de nommer gouverneur de la
Castille-d'Or. II le fit accompagner de 200 hoinmes de
troupe d' elite. Son expedition avait ete bien concertee.
II fut muni de pleins pouvoirs et de bonnes instructions,
par lesquelles il lui etait recommande de commencer
par employer les voies de la douceur, et d'user de tous
les moyens possibles de pacifier Hispaniola, avant de se
rendre a son commandement de la Castille-d'Or. 11
etait porteur d'une lettre pour Taudience royale, d'une
autre pour Tamiral don Diego, par lesquelles Tempereur
accreditait sa mission aupres de ces autorit6s coloniales,
d'une troisieme, enfin, adressee au cacique lui-meme.
Charles-Quint y conviait le chef indien a rentrer dans
Tobeissance, en lui promettant Toubli et le pardon du
passe pour lui et pour tous les siens, en leur garan-
tissant a jamais une entiere liberte, mais il le menacait
de tout le poids de sa puissance et de la rigueur de
son indignation si, ne tenant pas compte de ses liberales
concessions, il persistait dans la re volte.
Un seul vaisseau de la marine espagnole etait dispo-
nible en ce moment ; Tempereur le mit volontiers a la
disposition de Barrio-Nuevo pour le transport de ses
troupes a Hispaniola. Puis avec la conviction de s'etre
execute pour les pressantes sollicitations de sa lointaine
colonic, il dit a Barrio-Nuevo, en Texpediant : « Ilest
« juste a present que tous les voisins de Tile s'empressent
« pour aider les efforts du gouvernement, de contribuer
« de leurs personnes, de leurs serviteurs et de leurs
« moyens, afin que cette fois les rebelles soient dis-
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300 HISTOIRE DES CACIQUES D'hAITI
« sipes, que File en soit purgee, et que chacun puisse
« etre en securite chez soi. »
r La marche suivie par Barrio-Nuevo, a son arrivee k
Santo-Domingo, parait avoir ete indiqu^e par ses ins-
tructions. L'audience royale se reunit, et decida qu'elle
lie voulail pas seule deliberer sur les moyens d'execu-
tion de la mission du gouverneur de la Castille-d'Or.
Elle convoqua et s'adjoignit tout ce qu'il y avait dans
la .ville et dans les environs de personnes distinguees
par leur emploi, ou recommandees par leur experience. •
La reunion etait nombreiise. La difficulte de s'entendre
et de s'arreter a quelque chose s'accrut d'autant. Les
opinions se croisaient dans cette assemblee generale :
autaht de tStes, autant d'avis divers. On convint, enfin,
pour clore cette deliberation interminable, de la confler ,
k Tarbitrage de quatredesplusariciens colons. II s'agis-
sait de mesures a prendre pour faciliter Texecution de
la mission de Barrio-Nuevo, et pas moins, par conse-
quent, que tout un plan de campagne. Les delegues
penserent que les hommes de troupes qui avaient
accompagne Barrio-Nuevo ne convenaient pas du tout
pour une guerre dans les montagnes ; qu'elle ne pouvait
se faire avec quelque succes que par les milices mfemes
du pays ; qu'il fallait la continuer sur Tancien plan qui
consistait 4 bloquer, par des postes permanents de
quinze a vingt soldats, les issues des montagnes par ies-
quelles les Indiens descendaient dans la plaine ; mais que.
cependant, il n'y avait pas d'inconvenient d ce que Toffi-
cier de Tempereur, prenant aveclui un certain nombre
de iniliciens et se faisant accompagner de quelques
religieux, penetrat dans le Baoruco, jusqu'a la residence
du cacique, pour lui remettre la lettre de Tempereur.
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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 301
;, Barrio-Nuevo approuva fort cet avis, et demanda
qu'on mit a sa disposition les moyens d'agir immedia-
tement. Suivant son.desir, on designa les miiiciens qui
devaieiit.r'eseorter, les religieux, dont on faisait des
auxiliaires de sa mission ; puis on lui donna des Indiens
pour guides. Tout ce personnel s'embarqua sur une
caravelle qui, en longeant la c6te, les d6poserait a
Tendroit le plus proche de Tentree des montagnes,
.G'etait vers Yaquimo, dans le port duquel une grande
riviere se decharge. Le general espagnol la remonta
assfe. avant dans Tinterieur, jusqu'a des habitations
indiennes. La premiere qui s'offrit k sa vue fut une
cabane . entouree d'un champ cultive : elle avait ete
abandonnee, portes ouvertes, par ses habitants, sans
doute a son approche. Barrio defendit aux gens de
sa suite d'y rien prendre, excepte des calebasses qui
leur etaient utiles pour porter de Teau. Apres avoir
fait quelques lieues, et s'etre approche des montagnes,
jugeant qu'il ne devait pas etre tres eloigne de la
retraite de Henri, il lui ecrivit par un Indien, pour lui
anndncer qu'il etait charge de lui parler, et de lui
remettre une lettre de la part de Tempereur. II attendit
un pen plus de vingt jours, et, ne voyant pas revenir
son messager, il rentra resolume^t dans les defiles du
Baoruco. Apres trois jours d'une marche penible, d
travers des precipices et des sommets converts de bois,
et sans nulle trace de route, il rencontra des Indiens
qui lui apprirent que le cacique etait en ce moment
dans une lagune de deux lieues de circuit, que les Espa-
gnols connaissaient sous le nom de lagune du Gomman-
deur. Le chemin, pour y arriver, etait plus impraticable
encore que celui qu'il avait deja fait. Mais il n*y avait
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302 HISTOIRE DES CACIQUES D HAiTI
pas de difficultes que Barrio-Nuevo ne fut decide d
braver pour parvenir a ses fins. Tout ce que les Indiens
lui dirent, a cet egard, ne le decouragea.pas; il pour-
suivit intrepidement sa route. II arriva bientot a un
village assez grand, dont toutes les cabanes etaient
bien bdties. Les Indiens qui I'habitaient avaient fui,
sans rien- emporter. lis y avaient laisse des provisions
en abondance, et tons leurs objets de commodite. Les
Espagnols ne touchferent pas a la moindre chose ; et
apres un moment de I'epos dans ce village, ils se remirent
en marche. lis entrerent, au sortir de la, dans un. large
chemin qui semblait avoir ete fait pour eux ; car le sol
en paraissait nouvellement aplani, et les arbres frai-
chement coup6s et tallies. Au bout de ce chemin, ils
rencontrerent la lagune, et, a Tespece de debarcadere
qu elle formait en cet endroit, un canot dans lequel
etaient plusieurs Indiens. En les apercevant, le canot
d6rapa et s'en alia en pleine eau, se mcttant ainsi a
Tabri et en position de pouvoir fuir en ramant. Les
Espagnols s'approcherent, neanmoins de la rive, et,
voyant qu'ils pouvaient etre entendus, ils engagerent
la conversation avec les gens de Fembarcation. Barrio-
Nuevo leur fit demandera s'il n'avaient pas vu un
homme de leur nation qui portait une lettre a leur
cacique ». lis repondirent que non ; mais que leur
chef savait qu'un officier espagnol le cherchait pour lui
remettre une lettre de la part de Tempereur. Barrio leur
dit qu'il etait cet officier, et les pria de prendre, dans
leur canot, pour la conduire au cacique, une femme
indienne qui etait chargee de remplir une commission
aupres de lui. lis refuserent d'abord ; mais cedant aux
instances de Barrio-Nuevo, ils firent avancer leur canot,
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UlSTOIRE DES CACIQUES D HAITI 303
et y prirent rindienne ; puis ils disparurent. Le lende-
main, le mfime canot et un autre revinrent ; ils rame-
naient Tlndienne de la veille, un parent du cacique
nomme Alfaro, puis des soldats indiens, lestes, agileg
et bien armes de lances et d'epees. Get Alfaro, envoye
par Henri, s'avauQa seul vers Barrio, en ordonnant a
son escorte de se tenir eloignee ; il etait charge de lui
porter les excuses du cacique, de ce qu'il ne pouvait
venir en personne lui rendre ses devoirs. II ajouta que
puisque le chef espagnol avait tant fait que d'arriver
jusqu'ou ils etaient, Henri se flattait qu'il se transpor-
terait jusqu'au lieu de sa residence.
Barrio consentit volontiers d poursuivre une route
deja si penible, pourvu qu' Alfaro lui servit de guide;
^car il ignorait oil il allait, oti on le menait. Ses gens,
rebutes de tons les obstacles qn'ils avaient rencontres,
furent d'avis que leur chef ne penetrat pas plus loin, et
obtint que le cacique vint k sa rencontre ; ils essayerent
en vain de Tarr^ter. Barrio prit avec lui une quinzaine
d'hommes, armes seulement de leurs epees, et s'aban-
donna a la conduite d' Alfaro. Gelui-ci les fit passer par
des chemins si rudes et si impraticables, que nos expe-
ditionnaires etaient 6bliges souvent de marcher sur leurs
mains. Plusieurs Ueues d'un semblable trajet les
avaient extenues. Les murmures recommencerent I: ils
se plaignaient que c'etait une insolente mystificaiKon.
Mais Barrio leur ferma la bouche, en leur disant : « Je
ne contrains personne a me suivre ; quiconque a peur
pent s'en retourner. Pour moi, dusse-je demeurer seul,
je suis resolu d'aller jusqu'au bout. En acceptant la
commission dont Tempereur, mon maitre, m'a honore,
j'en ai compris la difficulte,et je me suis attendu a tout.
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304 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI
Si j'y laisse la vie, je perirai content, puisque ce sera
en faisant mon devoir. » L'epreuve continua; car e'en
6taitune, et Barrio, lui-meme, quiparlait tout a Theure
si fermement a ses compagnons demoralises, sentit, a son
tour, tout courage Tabandonner. II fut oblige de s'arre-
ter, .vaincu par les fatigues. Mais il avait presque atteint
le but de sa course ; le bois commeng^ait a s'eclaircir, et
il put voir, dans le lointain, I'habitation du cacique.
II lui fallut se reposer. Pendant ce temps, Alfaroprit
les devants, et alia Tannoncer. Henri s'empressa, alors,
d'accourir a sa rencontre. En m^me temps qu'il se
montrait joyeux de Taccueillir, qu'il le comblait de poli-
tesses et d'attentions, il temoignait son deplaisir de la
manifere dont Tenvoye de Tempereur avait ete traite. II
etait touche de son etat, en le voyant tout coiivert d%
boue, les mains blessees, les vetements dechires." II fit
de vifs reproches a Alfaro de n'avoir pas employe les
Indiens qui Taccompagnaient d aplanir la route au ge-
neral espagnol. II Taida a marcher; car celui-ci le pou-
vait a peine. Devant la porte de sa demeure, ou ils arri-
verent bientot, etait rangee une troupe bien equipee,
armee de belles epees, de lances et de sabres. Officiers
et soldats etaient coiffes de casques brillants, et se
tenaient en tres bon ordre. Les premiers (ils etaient cinq
ou six), portaient, comme signe distinctif, de grands
panaches sur leurs cimiers. G'etait la garde du corps de
Henri. Elle rendit les honneurs a Barrio ; puis le caci-
que le conduisit 4 une petite distance de son palais, sous
un grand arbre, au pied duquel ils s'assirent sur de
moelleuses couvertures de colon qu'on y avait etendues
expres. • '
La, apres qu'ils eurent echange quelques compliments
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HISTOIRE DES CACIQOES D HAITI 303
de politesse, le general espagnol, s'adressant a Henri,
lui dit : c< L'empereuf, mon tres redoute seigneur et le
« votre, le plus puissant des souverains du monde,
'(( mais le meilleur de tons les maitres, et qui regarde
c( tons ses sujels comme ses enfants, n'a pu apprendre
*« la triste situation ou vous etes reduit avec iin grand
« nombre de vos compatriotes, et Tinquietude ou vous
« tenez toute.cette ile, sans etre touche de la plus vive
« compassion. Les maux que vous avez fails aux Cas-
« tillans, ses premiers et ses fideles sujets, n'ont pour-
« tant pas laissede I'irriter d'abord; mais quandil a su
« que vous 6tes chretien, el les bonnes qualites dont le
(f ciel vous a favorise, toute sa colere s'est calmee, et
« son indignation s'est changee en un desir ardent de
« vous voir prendre des sentiments plus raisonnables.
« II m'a done envoye pour vous exhorter a mettre bas
« les armes, et .vous offrir le pardon du passe, pour
« vous et pour tons ceux qui vous out suivi ; mais il y a
« ajoute un ordre de vous poursuivre a toute ou trance,
(< si vous persistez dans votre rebellion, et il m'a donne
« des forces suffisantes pour cela. G'est ce que vous
« verrez encore mieux exprime dans cette lettre. Vous
-« n'ignorez pas combien il m'en a coute pour vous la
« rendre moi-meme; je me suis expose d tout avec
« plaisir pour obeir k mon souverain, et par Testime
(( que je fais de votre personne, persuade que je ne ris-
( quais rien en me livrant entre les mains d'un homme
c< en qui je savais qu'on avait remarque des sentiments
€ digues de sa naissance et de la religion, beaucoup de
« moderation, et assez de discernement pour faire la
a distinction de ceux qui viennent comme amis, et de
« ceux qui cherchent a le surprendre. »
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306 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI
Henri ecouta ce discours avec une respectueuse atten-
tion, et il pria Barrio de donner lecture, a. haute voix,
de la lettre de Tempereur. EUe contenait, en substance,
ce que le parlementaire espagnol avait dit dans son allo-
cution. Gelui-ci lui remit, en meme temps, un sauf-con-
duit delivre par I'audience royale et scelle du sceau de
la chancellerie. Le cacique baisala lettre de Fempereur,
en la recevant des mains de Barrio, et, apres avoir exa-
mine le sailf-conduit, il dit que s'il avait rejete jusqu'ici
toutes les propositions d'accommodement, c'est qu'il
n'avait aucune confiance dans la parole des Castillans
de la colonic, et qu'il n'y avait aucune sArete pour lui a
traiter de la paix sans sincerite et sans la garantie d'une
fidele execution, et il ajouta : « A present que le tres
auguste empereur me donne la sienne, je ressens, «
comme je le dois, Thonneur que me fait Sa Majeste
Imperiale et j accepte avec une tres humble reconnais-
sance la grS.ce qu'Elle vent bien m'accorder. »
Tons les Indiens presents a ces negociations en plein
air, suivaient et comprenaient bien ce qui se passait. La
promesse faiteparl'empereur lui-meme, de leur assignor
des terres en toute propriete et de respecter leur liberte
pour toujours, dut agir sur leurs esprits, et les satis-
faire; car ils donnerent leur assentiment a la conclusion
d'un traite de paix, par d'enthousiastes acclamations.
Telles sont les vicissitudes de la conquete, que les
maitres legitimes du sol y resolvent maintenant, de la
main de Tetranger, Taumone d'un asile et de la liberte ! *
Enfm, lam^me, a Tombre du chene ou de Torme
qui abritait cette scene de diplomatic primitive, les ar-
ticles du traite furent deliberes, ecrits et signes.
Apres les formules de declaration de paix et les
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HISTOIRE Dps CACIQUES d'haKTI 307
clauses par lesquelles I'abolition de la servitude des
aborigines d'Haiti etait proclamee, et la concession leur
etait faite, pour residence^ du bourg Boya et des terres
environnantes, venaient les stipulations qui imposaient
au cacique Henri Tobligation de reconnaitre et de faire
reconnaitre, a son exemple, Tempereur pour leur souve-
rain seigneur par tons ceux de son parti qui etaient
repandus dans les differents quartiers de Tile. II etait,
en outre, tenu de maintenir dans le devoir, et d'y faire
rentrer les Indiens qui s'en ecarteraient par la suite.
Pour lever toute ombre de defiance, il devait quitter au
plus tot ses montagnes, etdescendre dans laplaine, ou
on lui donnerait, pour son entretien, un des troupeaux
de Tempereur.
* Les ratifications de ce traite devaient s'echanger k
Santo-Domingo. En attendant, un grand repas, sous la
feuillee, en couronna la conclusion. Dona Mancia,
epouse. du cacique, parut en ce moment pour diriger
les preparatifs et Tinstallation des sieges et des cou-
verts. En un instant, tout fut parfaitement ordonn6. Le
festin fut joyeux, et la reine en fit gracieusement -les
honneurs ; mais ni elle, ni son mari negouterent a rien
sous pretexte qu'ils avaient deja mange. L'eau-de-vie
que les Espagnols avaient apportee avec eux egaya la
fin du banquet. On but a la paix. Henri repondit au
toast de Barrio par des voeux pour la prosperite et la
gloire du regne de Charles-Quint.
Barrio, en quittant le cacique, emporta sa promesse
d aller sous pen a Santo-Domingo. En attendant, Henri
fit accompagner les Espagnols par un detachement de
sa garde d'honneur jusqu'a Tendroit du rivage oii ils
devaient s'embarquer ; la caravelle y etait a Tancre tout
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308 HISTOIRE DES CAaQUES d'haITI
pres de terre. L'officier qui commandait cette escorte
avait, neanmoins, ordre de poursuivre seul, et de
conduire le general espagnol jusqu'a Santo-Domingo.
Suivant les apparences, les choses s'etaient passees
en toute sincerity. II n'y avait eu d'arriere-pensee, ni
d'une part, ni de Fautre. Cependant, le cacique n'etait
pas encore entierement rassure sur les consequences de
Facte qu'il venait de signer. 11 craignait un piege ; il
redoutait laperfidie des Espagnols. II etait toujours plein
de defiances qu'il devait, desormais, s'efforcer de dissi-
muler, jusqu'au moment de les voir se justifier on
s'evanouir. II etait sur un qui-vive continuel, il obser-
vait et faisait observer les moindres demarches des
etrangers, pour en penetrer les motifs et le but. De
leur cote, les Espagnols, du moins Barrio, s'etudiaienta
ne donner aucun pretexte aux soupgons de cet homme
ombrageux. Malgre les soins pris de part et d'autre,
des circonstances fortuites et des mesures occultes dece-
laient ces preoccupations. C'est par la crainte du poison
qu'Henri et sa femme s'etaient abstenus de toucher
aux^ mets qu'ils avaient pourtant fait servir eux-memes
aux Espagnols. On remarqua aussi, qu'au moment de
boire aux santes, le cacique n'avait fait qu'effleurer le
verre de ses levres. Les soldats indiens qui accompa-
gnaient Barrio avaient bien bu, eux, et burent encore
avant de se s6parer de leurs botes. II y avait de la niSme
eau-de-vie a bord; ils trinquerent coup sur coup, et, en
pen d'instants, ils furent tellement ivres, qu'ils etaient
etendus, comme morts, sur le pont du navire. Pas un
seul ne pouvait se tenir sur ses pieds. Gonzalez, leur
officier, etait inquiet de leur etat, et semblait soup^on-
ner les Espagnols de les avoir empoisonn^s. Ce soupgon
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 300
etait un sujet d'inquietude pour Barrio qui s'en apergut,
et ii etait au desespoir que ce facheux incident, parvint
au cacique et alarmit sa susceptibilite et son excessive
defiance. Tout eut ete compromis alors. Ces transes
durerent vingt-quatre heuresau moins, apres lesquelies
les Indiens, ayant recouvre leurs sens, reprirent ie
chemin de leur village. Gonzalez s'en fut peut-etre
retourne avec eux, s'il n'allait pas a Santo-Domingo pour
une mission essentielle. Henri Ty envoyait expres-
sement ; il lui avait prescrit d'epier les Espagnols, de
toute n[ianiere, dans leurs conversations et leurs demar-
ches, pour s'assurer s'ils n'entretenaientaucunearrifere-
pensee au sujet de la paix qui venait d'etre conclue, si
leurs promesses 6taient sinceres, et s'il pouvait, par
consequent, compter sur la parole ecrite de Tempereur
et la fidele execution du traita,
Le choix de Tlndien Gonzalez^ pour une semblable
mission, etait fait a bon escient; car c' etait une nature
fine, cauteleuse et perspicace. II s'acquitta habilement
de sa mission. II fut regu a Santo-Domingo avec des
attentions empressees et la plus grande cordialite. On y
etait reellement joy eux du retablissement de la paix.
On le f6ta avec solennite ; autorites et public, a I'envi
les uns des autres. L'aliegresse fut generale. II y eut Te
Deum, procession et rejouissances populaires. Au gre
de tout le monde, il ne manquait qu'une chose, pour
qu'il n'y eut rien a regretter, c'etait la presence du caci-
que lui-meme. On combla son delegue d'honneurs ; il
etait veritablement le roi de la f6te. Neanmoins, tout
ce bruit, toute cette pompe, toutes ces caresses, dont
on entourait sa personne, ne luifirent pas oublier qu'il
etait venu pour voir et scruter. II epiait et observait
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310 HISTOIRE DES CACIQUES D HAiTI
pendant tout ce temps, attentivement ; entendant et
parlant Tespagnol, il s'appliqua, surtout, a saisir Topi-
nion de la foule dans ses propos divers. Aux rejOuis-
sances officielles succederent bientot les receptions
privees et les visites ceremonieuses ; il ne se contenta
pas de ces occasions de sonder le sentiment public; il
s'insinua dans toutes les maisons, sur un pretexte on
sur un autre, et se mit en devoir des'assurer, dan$ ses
causeries familieres avec les gens de tout etat, s'il n'y
avait plus d'inimitie centre les Indiens et leur chef, et
si la joie qu'on montrait de s'etre reconcilie avec eux
etait sincere. II n'eut pas lieu de constater le contraire.
Gonzalez avait prolonge son sejour an dela du terme
que lui avait assigne Henri. Gelui-ci en fut si inquiet
qu'il vint lui-meme clandestinement jusqu'aux environ^
d'Azua, pour tacher de savoir ce qu'etait devenu son
messager. Ayant passe plusieurs jours dans cet endroit
au milieu des forets , sans se laisser voir et sans
pouvoir recueillir aucune information precise sur Gon-
zalez, il s'en retournait, quandenfin cetofficier le rejoi-
gnit. lis regagnerent ensemble le Baoruco.
Gonzalez lui rendit un compte tr^s satisfaisant de sa
mission, et lui rapporta le traite ratifie par Faudience
royale. On s'inquietait a Santo-Domingo, autant que lui,
de Texecution des stipulations du traite qui le concer-
naient. Le defaut de sincerite dont il soup^onnait les
Espagnols est aussi ce que ceux-ci Bpprehendaient de
sa part.
Des deux cotes, on avait peut-etre raison de s'entre-
defier. Quoi qu'il en soit, le cacique Henri, une fois
assure de la fidelite des engagements pris par les Espa-
gnols, ne pouvaitpas mieux souhaiter que cette recon-
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HISTOIRE DES CACIQUES d'haYtI 311
ciliation honorable. La etait son unique salut et celui
de son peuple. Que gagneraitil, autrement, a perseve-
per dans l*insuprection? Haiti etait irrevocablement con-
quise, et sa faible tribu ne devait plus pretendre a la
domination sur cette terre a jamais colonisee par une
population etrangere cent fois plus nombreuse <jue sa
petite poignee dlndiens. II pouvait, tout au plus, se
maintenir independant dans ses montagnes. Mais com-
bien de temps cela durerait-il? Qu'adviendrait-il apres
lui ? II dut sentir que sa cause n'avait plus d'avenir,
que sa race allait s'6teindre, et que le parti le plus sage
etait qu'elle finit en repos et en honneur. Si, cedantaux
conseils de Tambition du pouvoir et d'un vain orgueil,
il eut voulu, sans necessite, latter a outrance avec ses
• oppresseurs, il eut attire des tourments et des maux
inutiles sur la t^te des derniers aborigenes d' Haiti. II
eut ete responsable devant Dieu du sang de ces dernieres
victimes, autant que leups boupreaux eux-mfemes. Mais
ii pp6fera, heupeusement, a une independance douteuse
et continuellement combattue, la liberie et la paix avec
1^ soumission.
Mais, avant d'arriver a cette sage resolution, il voulut
bien s'assurer qu'il n'etait pas trompe, et qu'ilne livrait
pas, imprudemment, ceux qui avaient partage son sort
aux pieges et aux embuches d'un ennemi adroit. II pre-
nait le temps de reflechir sur les consequences de sa
conduite.
La mission de Gonzalez ne Tavait pas convaincu. Sur
ce^ entrefaites, le Pere Las Casas entreprit, avec la per-
mission de son sup^rieur, d'aller visiter le cacique avec
lequel il etait lie d'une ancieime amitie. II se faisait fort
de fixer ses irresolutions, en le prechant et en lui don-
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312 HISTOIRE DES CACIQUES d'haXTI
nant tous les conseils d'un homme qui avail sur lui
rinfluence d'une double autorite, celle de Texperience
et de la religion. Un beau jour, Henri le vit arriver ino-
pinement. Par extraordinaire, il n'avait pas ete rencontre
en route et annonce a Tavance. C'est la premiere fois
que le cacique du Baoruco avait ete surpris par un visi-
leur. Las Casas n'en fut pas moins bien re^u que s'il
etait attendu. Bien plus, les Indiens le veneraient; sa
venue, parmi eux, repandit la joie, et elle fut fetee. II
etaient infmiment plus joyeux encore, lorsque le bon
prfitre leur apprit qu'il venait passer quelque temps avec
eux. II avail, apporte des ornements d'eglise; il s'en ser-
vil aussitot pour installer une petite chapelle dans Tune
des cabanes que le cacique designa 4 eel effel. II y dit
la messe tous les jours. *
L'assistance entiere se composail d'Indiens,hommes,
femmes et enfants. Henri n'y manqua jamais. Las Gasas
acheva la conversion d'un grand nombre d'entre eux, et
baptisa tous ceux qui ne Tavaient pas ete. Dans ses
entretiens familiers avec le cacique, il prenait le ton
bienveillant d'un ami respecte, parlant, neanmoins, a
un homme superieur et a un chef. II Tencourageait,
alors, dans ses dispositions pacifiques, et se portait
personnellement garantdelexecution de tout ce qui avait
ete promis a lui et aux siens. Mais, en chaire, dans cette
petite eglise de chaume, sa parole etait celle du pr^tre
austere commandant Tobeissance des mortels 4 Dieu,
des sujets aux rois, sacres par Dieu : « Les rois, di^ait-
« il, out une epee a deuxtranchants, Tun destine a punir,
(( lautre a faire misericorde. Le roi d'Espagne avait use
c< de celui-ci pour pardonner k Henri, ainsi qu'a ses sujets,
« lours fautes ou leurs erreurs, afm de ne point laisser
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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 3i3
a perip leurs ames, ce qui arriverait, certainement, s'ils
« mouraient separes du commerce des Chretiens et pri-
« v6s de I'usage des sacrements. » Puis c'etaient des
exhortations a compter sur une paix solide et inviolable,
et sur le soin qu'on aurait de chatierquiconque voudrait
la troubler.
Pendant tout son sejour'qui se prolongea quelque
temps parmi ces Indiens, Las Casas revint continuelle-
ment sur ce sujet, en sorte qu'il agit autant sur
r esprit et le coeur du caciqute que de ses sujets. II
reussit a leur inspirer la confiance qui leur manquait,
et on pent dire qu'il fit plus que personne pour amener
Taffaire de la paix a une conclusion definitive.
Nos Indiens virent partir Las Casas avec peine;
plusieurs d'entre eux le suivirent jusqu'si Azua. Henri
avait pris, envers lui, Tengagement de se rendre, sans
plus de delai, aux ordres du gouvernement de Santo-
Domingo, avec toute sa tribu.
Comme on s'inquietait de tout, on s'alarmait du
sejour de Las Casas dans le Baoruco. Craignait-on
qu'il ne detournat le cacique de faire sa soumission ?
Peut-etre bien. Ses ennemis, dans la colonic, etaient
capables d'avoir inspire ces calomnieuses suggestions,
lis reussirent, il parait, a les faire partager a Taudience
royale. Car, d^s le retour de Las Casas a Azua, il fut
, mande au sifege de ce conseil pour s'entendre interpeller
et blSmer de s'6tre entremis d'une affaire pour laquelle
il n'avait regu aucune mission. II ne lui fut pas difficile
de se justifier. La paix etant solennellement faite, dit-
il, il etait permis a tout le monde de voir et de frequen-
ter le cacique. Quoiqu'il n'eut, en effet, aucun man-
dat des autorites politiques, il n'avait pas entrepris
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814 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKtI
sa demarche, sans rapprobation de son superieur. II
sentait qu'il avait k remplir dans cette circonstance
une mission religieuse de concorde et de fraternite :
il n'etait done Tenvoye de personne, mais un humble
missionnaire du Christ. II ajouta que, d'ailleurs, Dieu
avait puissamment seconde ses efforts et son zele apos-
tolique, et qu'il avait le plaisir d'annoncer a Taudience
royale, pour sa meilleure justification, qu'elle ne tarde-
rait pas dvoir Henri, avec tons ses Indiens, se rendre a
sa discretion.
Cette bonne nouvelle concilia tout, et meme, endedom-
magement du bldme anticipe par lequel on Tavait
d'abord accueilli, on le combia des plus vives felicita-
tions. Henri tint parole k Las Casas. Peu de temps
apres que ces choses se passaient a Santo-Domingo, il •
y arriva, suivi d'un grand nombre de ses Indiens. Les
autres le rallierent ensuite. lis s'etablirent au bourg de
Boya, k trente lieues de Santo-Domingo ; et, aussitot,
la petite colonie se mit 4 cultiver librement les terras
environnantes qu'on lui distribua. Ces Indiens faisaient
ainsi le premier bon usage de la liberte bien entendue;
Us s'acquittaient du premier devoir de Thomme Ubre
et digne de Tfitre en travaillant. lis etaient quatre mille
comme dans leurs montagnes. lis vivaient, d'abord,
isoles de la population coloniale; puis peu 4 peu, ils
s'y melerent, et, peu a peu, ils s'y absorberent. Leur
histoire finit ici, avec leur vie active. La trace de leur
existence s efface, et on ne plus compter chacune qui
s'6teint. EUes s'eteignent toutes. Le cacique Henri
meurt paisiblement et obscurement. Et bientot, a
quelques annees de la, pas un Indien ne lui survit ; on
ne trouve plus que de rares descendants de cette race
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HISTOIRE DES CACIQUES D'HAKTI 315
dont on demSle a peine quelques traits caract^ristiques
a travers le melange plus prononce du type africain et
europeen. Les femmes surtout de ces sang-m61es qu'on
persiste,jusqu'a ce jour,a appeler dans Test, ou elles
sont en plus grand nombre, Indios, et de ce c6te-ci,
Ignrs, corruption du mot indien , se reconnaissent a leur
forme symetrique, a leur teint olivMre, a leur belle
peau, a leurs grands yeux noirs et 4 leur chevelure
longue, abondante et noire. Pas un Indien pur n'est
arrive jusqu'a nos jours, quoiqu'une tradition plus que
douteuse veuille que dans les montagnes du Boaruco
les restes de la tribu d'Henri se soient maintenus
dans la purete de leur origine et y vivent encore dans
rindependance et tout a fait isoles de nos populations
♦ actuelles. Nos contes populaires, espfeces de legendes,
les designent sous le nom de vienviens (autre corruption
probablement du mot indien), et debitent sur ces pre-
lendus rejetons des aborigenes d'Haiti des choses
curieuses par la naivete etle grotesque de Tinvention.
Ces etres existent done uniquement dans Timagination
de nos conteurs. Mais un autre recit, unevraie legende
qui se rattache aux derniers jours de Texistence des
Indiens de la tribu d'Henri, a ete recueillie par les his-
toriens serieux. Sous couleur de merveilleux, elle a un
sens historique tres raisonnable. On rapporte que plu-
sieurs d'entre eux, poussespar le repentir d'avoir abjure
leurs anciennes croyances pour la religion. catholique,
entreprirent d'abattre une grande croix de bois elevees
par les Espagnols dans Tenceintede laville de Santiago.
lis essayerent d'abord 4 Taide de cordes et de courroies
qu'ils nouferent au somnjiet de cette croix de la deraci-
ner du sol ; ils s'epuiserent en efforts inutiles : la croix
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316 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKTI
resta inebranlable.Ne pouvant reussir par ce moyen, ils
aviserent k un autre : ils portferent la hache sur le bois
sacre. Chaque morceau qu'ils en detachaient se repa-,
rait aussitot, en sorte qu'apres avoir longtemps sape, la
croix demeura intacte. Le miracle etait evident, nean-
moins ils n'en crurent pas encore leur impuissance, et
ils recoururent a Temploi d'un dernier moyen. lis dres-
serent un biicher tout autour du monument religieux et
y mirent le feu. Les flammes Tenvelopperent, etsemble-
rent Tavoir consume ; mais, lorsqu'il ne resta plus de
ce brasier que des cendres, la croix reparut entiere et
sans la moindre trace de combustion.
Cette legende ne veut-elle pas dire que la conquete
etait un fait irrevocablement accompli, et que la religion
des conquerants implantee sur ce sol, comme cette croix, •
y dominait et ne pouvait plus en etre extirpee ?
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APPENDICE
GEOGRAPHIE PRIMITIVE D'HAITI
DIVISIONS
Le territoire d'Haiti ^tait primitivement divisd en cinq grands
royaumes ou caciquats^ subdivis^s en circonscriptions moins
importantes, que les auteurs designent generalement par le mot
province. Les cinq grands royaumes etaient :
Le Marien, au Nord ;
Le Xaragua, a TOuest et au Sud ;
Le Maguana, au Centre ;
Le Higuey, a I'Est;
Et la Magua, au Nord-Est.
SUBDIVISIONS
Le Marien comprenait les provinces suivantes :
Baynoa, Guahaba, Hatiey, Iguamuco et Dahabon.
La capitale, residence du cacique, etait situe h. Tendroit oil a
ete elevee, plus tard, la ville du Gap. Le nom de cette bourgade
indienne etait Guarico. Les Espagnols ont longtemps appele ce
lieu : el Guarico ; mais depuis Tetablissement frauQais, la
simple denomination de Cap a d^finitivement prevalu. Les
autres bourgades trouvees a Fepoque de la d^couverte e'taient
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848 APPENDICE
situees, I'une a Tendroit ou le bourg du Gros-Morne a ete bMi,
et Tautre au Port-de-Paix. L'Atibonico arrosait en partie ce
territoire ; les autres rivieres qui le traversent etaient le Guata-
pana, connu aujourd'hui sous le nom de riviere du Massacre, le
Macoris et le Garaouai, nomme, depuis, la Grande-Riviere du
Nord.
Le Xaragua renfermait les provinces de Tiburon, d*Hanigu-
Ayagua, de Yaquimo, de Yaguana etde Cayaha.
"Ce royaume comprenait trois villages : run situe a Templa-
cement connu du Vieux-Bourg, pr^s Port-au-Prince : deux
autres, le premier, pres de la ville actuelle de Leogane, le second
pres d'Aquin. Yaguana est reputee la capitale du Xaragua. Les
nomsmodernes de Leogane et d'Aquin sont francisesde Yaguana
et de Yaquimo. Les deux lacs k lestde Xaragua avaient noms
Jar et Gaguani.
L*une des deux principales chaines de montagnes qui s'y trou-
vent y porte jusqu'aujourd'hui, sa denomination primitive, c'est
le Baoruco, puis la Hotte ; tout a fait dans le Sud, et le Baoruco,
au Sud-Est.
La Maguana comprenait les provinces Niti, Coroay et Gibao.
Gibao etait aussi le nom de la grande chaine de montagnes du
centre de Tile. Le Gibao recelait les sources de la Neyba, de
I'Yaqui et de TYanique. La plus grande portion du cours de
I'Atibonico arrosait la Maguana. La capitale de ce royaume etait
une bourgade situee a Tendroit ou existe maintenant le bourg
de Saint-Jean qui a retenu son nom indien dans la langue espa-
gnole : San-Juan de la Maguana.
Le Higuey se subdivisait en plusieurs provinces : Azoa, Maniel,
Cayacoa, Bonao, Gayemu et Macao.
La capitale existait a I'endroit ou est encore le bourg de
Higuey. Pr^s de la ville actuelle de Santo-Domingo se trouvait
une autre bourgade, et pres de Monte-Plata, le bourg de Boya,
dernier asile des Indiens.
L'Ozama, Tune des plus belles rivieres de Tile, y avait son
cours, et a retenu jusqu'aujourd'hui son nom primitif.
La Magna, enfin, se partageait en plus de provinces cju'il n'en
est reste de noms pour les designer. Gelles dont les designations
sont connues etaient le Ganabocoa, le Gubao, et le Ciguay qui
est aussi le nom d*une chaine de montagnes.
La capitale de la Magna existait au lieu ou fut depuis construile
la ville de la Gonception de la Vega.
Le territoire de la Magna comprenait aussi la presqu'ile de
Samana dans la baie de laquelle se jette la Yuma.
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APPENDIGE 3 ID
ILETS ADJACENTES
Les iles adjacentes dont les noms primitifs nous ont ete con-
serves sans alteration, ou k peu pr^s, sont le Guanabo et la
Mona ou Amona ; puis enfin Adamanoy ou la Sa6ne.
ILE BANfiQUE
A Cuba, les Indiens parlerent a Golomb de plusieurs pays
voisins riches a visiter. lis lui indiquerent d'abord Hai'tr ou Bohio,
deux noms de la m6me ile, dont Tun signifie terre montagneuse,
et I'autre grande terre ; et ensuite Ban^ue ou Badfeque ou
Baveque. Ban^que estune ile, suivant ces Indiens,* ou les habi-
tants ramassaient, la nuit, sur la plage, de Tor avec des bou-
gies allumees, et en faisaient des lingots avec un marteau*.
EUe valait, assurement, la peine qu'on s'empressat de la decou-
^ vrir ; aussi Tamiral paraissait-il assez desireux ou impatient d'y
atteindre. II partit du fleuve de Mares qui se jette dans Tun deV
ports de CuJba, le 12 novembre, k la recherche de cette ile^
Apres avoir fait huit lieues le long de la c6te, il trouva devant
lui un fleuve, et, quatre lieues plus loin, un autre; il ne voulut
s'arrdter, ni entrer dans aucun d'eux, parce que le temps et le
vent etaient favorables pour aller chercher Tile Baneque. -
Baoeque etait k TEst de la position ou il se trouvait, d'apres les
renseignements qui lui avaient ete donnes, et la duree du
voyage, ajoutaient les Indiens, etait de trois journees seulement,
a partir du fleuve de Mares. Or, Tamiral jugea plus favorable-
ment encore de la proximite de cette ile, en tenant compte que
'es trois journees etaient la mesure des canots indiens, et que
ses voiles dirainueraient de beaucoup cette distance. Cependant
il n'avait pas encore atteint la pointe Mai'ci, d'ou il devait debou-
quer pour prendre librement la mer, que les vents vinrent k
diminuer, puis a changer. II s'attarda, contre son gre, sur les
cotes de Cuba qu'il longeait toujours. 11 assura, en sortant d'un
port qu'il appela du Prince, qu'il avait apergu a TEst cette ile
Baneque et qu*au moment de s'y diriger les vents lui devinrent
tout ^fait contraires, et qu'alors il resolut de retourner dans le
port du Prince.
Golomb en fut conlrarie ; il s*inquieta vivement d*une autre
eirconstance. II soupQonnait Alonzo Pinson de vouloir s'appro-
prier Tavantage de decouvrir seul ou le premier cette ile, parce
que celui-ci avait concu Tespoird'y trouver une grande quantite
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320 APPENDICE
d'or, sur la foi des m^mes renseignements qui lui avaient ^ie
donnes. Alonzo Pinson paraissait en avoir eu effectivemeat le
dessein, puisqu'il s*etait separe des deu^c autres bAtiments, non
seulement sans en avoir re^u Tordre, mais meme contra la
volonte de Tamiral. II partit done sans etre force de s*eloigner
Car aucun mauvais temps, mais seulement parce qu'il le voulut
ien, et de propos deliber6. « Pinson, s'ecria Tamiral, m'a fait
et dit bien d'autres choses!» Pendant toute la nuit on navigua
sans perdrela terre de vue. L'amiral fitplier ou ferler quelques-
unes de ses voiles et tenir constamment son fanal allume', parce
qu*il lui parut, pendant un moment, que Pinson venait a lui,
ce qu'il aurait fort bien pu faire, s'il I'eiit voulu, car la nuit
etait tres belle et tres claire, et il faisait un vent doux et frais.
Mais Pinson suivit la route de TEst pour aller a I'ile Baneque.
II parait alors que l'amiral, tout desireux qu'il etait d'aller
aussi k Baneque, se dirigea de preference vers la grande ile
dont il avait entendu vanter de meme la fertilite et les richesses ;
et il est naturel de penser qu'il prit le parti d'aborder a Haiti
qu'il voyait sipr^s de lui, couronnee de ses montagnes; il re-
nongait, pour le moment, du moins, a chercher dans ces mers
inconnues I'lle si pleine d'or qu'il n'etait pas bien sur de ren-
contrer. Les aborigenes d'Ha'iti lui parl^rent de Baneque dans *
les m^mes termcs que ceux de Cuba. II y avait une parfaite
concordance entre les divers renseignements ; et la scene d'un
cacique de village d'llaiti et des Indiens de la Tortue, plus voi-
sine de Baneque a ce que disait celui-ci, qui etaient venus dans
un grand canot envahir son marche et faire concurrence k ses
echanges, acheva d'affermir l'amiral dans la croyance que cette
lie existait reellement, et dans le dessein d'en poursuivre la
decouverte. II s'eloigna des cotes d'Haiti, dans cette intention,
et il y revint peu apres, n'ayant visite que quelques ports de la
Tortue. II decouvrit plus tard d'autres iles, la Terre-Ferme,
mais il ne parvint jamais a trouver I'ile Baneque. Elle ne fut
pas davantage decouverte par Alonzo Pinson, ni par les voya-
geurs subsequents. C'est qu'une lie de ce nom n'existait rdelle-
mentpas ; il n*y en eut point non plus qui recelat Tor en si
grande quantite sur ses plages qu'on I'y pAt ramasser la nuit
aux flambeaux pour en faire des lingots . Las Gasas dit quelque
part que cette ile Baneque etait peut-etre I'ile de la Jamaifque.
II s'en faut que la Jamaique ait m^rile cette reputation ^e
richesses metalliques, et, du reste, son nom indien est celui
qu'elle porte encore. L'ile Baneque n'a jamais existe que dans
les r^ves des Indiens ; c'etait tout simplement une Golconde
imaginaire; et si, partout, dans I'archipel, on s'accordait k la
decrire de la m6me maniere, c'est que la fable etait tres re-
pandue et fidelement retenue.
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DE LA LANGUE ET DE LA LITTERATURE
DES
ABORIGENES D'HAITI
11 est certain que les aborigenes d'Haiti n*avaient point d'6cri-
ture et que e'est 1^ la cause de Textinction de leur langue et de
leur litterature. Gette langue, sonore et gracieuse, etait celle
3ui se parlait dans tout Tarchipel, puisque les naturels des
ifferentes lies s'entendaient entre eux. Gependant Tidiome
d'une lie n'etait pas identiquement le meme que celui d'une
autre, et pour peu qu'un territoire f6t etendu et divise, des
variations dans le langage se faisaient aussitot remarquer.
Autant d'iles ou autant de circonscriptions d'un territoire,
autant de dialectes d'une langue commune. C'est ainsi qu'il y
en avait en Haiti plusieurs dialectes provenant d'une souche
mere.
J'ai essaye de dresser Tinventaire de cette langue disparue.
Mon vocabulaire, fort incomplet, se compose de noms de per-
sonnes et de choses, ces derniers comprenant des denominations
d'ustensiles, d'arbres, de fruits, d'aliments et d'animaux. A cette
liste il faut ajouter un tres petit nombred'adjectifs, et voil^ tout.
Lorsque une langue est morte et que son verbe ne s'est pas
aneanli, le verbe qui est la parole vivante, la pensee elle-meme
articulee , la vie s'est seulement retiree de son corps de mots
3ui subsiste intact, et on pent la faire revivre sous le galvanisme
e la traduction et lui faire reprendre la parole, apr^s des
sifecles revolus pour parler poesie, histoire, pnilosophie, mceurs
et politique ; mais si elle a perdu ce signe par lequel elle exprime
Taction, la vie, I'existence, alors elle est ^teinte sans resurrec-
tion possible. Tel est le cas pour les aborigenes d'Haiti. II faut
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342 APPENDICE
done renoncer a restituer la pensee ecrile de celte race
d'hommes qui a, comme d'autres, vecu et exprime, dit-on,
poetiquement et gracieusement ses inspiraiioDs et sa pensee.
Pas un seul verbe de la langue hai'tienne, en effet, ne figure
parmi les mots que j'ai exhumes en grande partie des ouvrages
nistorigues de I'epoque de la decouverte. 11 v en a d*autres
que j'ai trouv6smeles k notre patois Creole, et aont j'ai reconnu
1 indigeneit^ pour n'avoir pu les rapporter ni a Tespagnol, ni au
hollandais, ni a Tafricain, tons idiomes qui ont fourni des locu-
tions a notre frangais degdnere et corrompu.
Recapitulation faite, je suis en possession jusqu'ici de
:260 mots, et sur ces mots sans aucun lien, j'ai mit quelques
remarques isolees que je ne donne pas pour des regies en la
matiere, et dont je ne garantis pas toujours la justesse. Je de-
clare les hasarder.
Un fait avere, comme je Tai dit au commencement, c'est qu'il
y avait plusieurs dialectes en Haiti et que tons ces dialectes se
rattachaient k une langue commune et mere parlee dans tout
Tarchipel. Voici un principe pose, un point de depart. J'ea
infere que le nom de divinite Zemes, et du genie malfaisant
Mabouya, s'ecrivant chacun avec une orthographe et une pronon-
ciation differentes: Zemeen, Zemes, Cheis; Maboiiya, MaboiUy
Mapoia, sont un meme mot ou les variantes d'un meme mot
dans trois dialectes d'origine commune, en usage, soit dans
differentes circonscriptions d'un territoire, soit dans plusieurs
lies separement. Rienqu'en pronongantZemeen, Zemes, Chemis,
et en modifiant legerement son accent, on saisit dans le son
m6me de la voix comment se sont operees les modifications or-
thographiques telles qu'elles figurent ici.
Quelquefois les mots pourexprimer une meme chose varienl
legerement ou sont radicalement differents, malgre la proche
parente des idiomes. Tels sont Piaye^ Boyes, Butios, pour
designer les pretres qui etaient a la fois des mMecins, Yuca,
Kaim, Kucre^ Manioc^ noms divers de cette racine amilacee,
dont le dernier a subsists. II y a meme a cet egard une assertion
contenue dans beaucoup d'ouvrages traitant des Indiens, a
savoir que dans plusieurs des Antilles les femmes parlaient une
langue differente de celledes hommes. Etnos auteurs expliquent
le fait par une tradition quirapporte que Tune des deux grandes
invasions caraibes aurait detruit dans ces endroits tons les
hommes en epargnant les femmes, et que celles-ci auraient per-
petue la langue primitive k cote de celle des envahisseurs, sans
que Tune ait jamais absorbe Tautre. Cette assertion me semble
si invraisemblable, qu'il me faudrait, pour y croire, des preuves
bien autrement solides et convaincantes que celles qui en sont
donnees. Ces preuves qui se reduisent toutefois k la simple cila-
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APPENDICE 323
tion de mots reellement dififerents pour exprimer des choses
semblables, ne confirment-elles pas plutot ce que j'ai dit de la
diversite des dialeetes d'une langue commune et de Temploi
qu*ils faisaient, tantot de variantes d'un meme mot, taatdt de
mots n'ayant entre eux aucune similitude pour designer un
meme objet ?
On a eu beau detruire jusqu'^ la racine la population primitive
d'Hai'ti, son sang s'est pourlant mMe ea une certaine proportion
aux races qui lui ont succede sur ce sol ; et quoique sa langue
et sa litterature ne lui aient pas survecu, elle a neanmoins laisse
des debris de Tune, quels qu'ils soient, mais rien, malheureu-
sement pas un vestige de Tautpe. Elle nous a legue aussi des
usages dont le train de notre vie mate'rielle s'accommodefort bien.
Nous devons dotic a la transmission de ces usages des mots dont
j*ai augmente mon vocabulaire.
Hamac, chose et mot indiens, fort bon lit, 1<b plus leger et le
plus portatif ; c'est pour tons les ages un berceau dont la com-
modite s'accroit a mesure que s'accroissent nps annees.
Ganari, excellent vase pour contenir I'eau fraiche.
Canot, embarcation legere et elegante, dont le nom a ete
adopte par la marine.
Galebasse, poterie vegetale, si on pent le dire, gourde econo-
mique, la cruche du pauvre.
Goui, moitie de calebasse, faience vege'tale, faisant fonc-
tion de vase ou d'assiette — indispensable dans le mobilier de
rindigent, et d'une utility nonmoins appreciee dans les menages
aises.
Une bonne partie de la cuisine indienne, sans que nous
nous en doutions, s'est conservee dans notre regime culinaire.
L'Indien mangeait la chair du Lambi, gros coquillage qui,
lorsqu'il est vide, sert de trompetle ou cor. Le son qu'on en tire
est pergant, rauque et sauvage. Nos premiers Haitiens, autant
cjue ceuxde nos jours, cornaient communement eten toute occa-
sion du Lambi.
Le perroquet, Jaco et non Jacquot, comme quelques-uns le
pensent, se servait aussi rdti sur le matoutou des indiens, et
pretait en outre Tornement de ses plumes a leurs couronnes et
k leurs ^uniques. lis durent faire par consequent une grande
consommation de Jacos. lis en gardaient aussi de vivants dans
leurs cabanes, les approvisaient et les dressaient h parler, abso-
lument comme on faisait du corbeau sur le vieux continent ; et
quand le Jaco se montrait rebelle aux repetitions, ils lui souf-
flaient des bouffees de fumee de tabac dans les yeux et Icis
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324 APPENDICE
nai;ines, el le sotilaient pour le punir. C'etait un moyen de cor-
rection comme un autre. Nous nous plaisons encore comme eux
au caquetage assourdissant de Toiseau bavard. Jusqu'^ preseut
rhabitant de nos plaines et nos montagnards appellent de Tan-
tique nom de Bayacou Tetoile du matin qui regie leurs levees.
Les Indiens dans leur naive mythologie disent que Savacou ou
Bayacou, fils de Louquo, le premier homme, fut un beau jour
metamorphose en etoile.
lis aimaient passionnement la danse et le chant. Je me per-
suade facilement que ces airs que nous appelons nationaux ela
nous les appropriant, sont d'origine indienne. lis n'ont en effet
qu'une analogic fort eloignee avec la chanson veritablement
africaine et n'empruntent rien a la musique europ^enne. J'ia-
cline fort a croire que le carabinier ou la Tumba espagnole est
a peu pres ce que les aborigenes de notre lie chantaient, et que
le diouba et le chica, danses fort peu africaines a mon avis,
appartiennent aux coutumes primitives d'Haiti.
Un procede familier aux Indiens, c'etait de nommer les per-
sonnes et les choses par leurs qualifications les plus saillantes.
Un nom n'etait jamais avec eux un mot abstrait et sans signifi-
cation, un son arbitraire. Ilsmettaient le trait oula pensee sous *
le mot. C'est ainsi que procedent d'ordinaire les langues riches
et pittoresques, et cela prouve que nos occidentaux etaient
doues de cette imagination douce, sinon vive, mais du moins
naive, gracieuse et coloree de I'Arabe ou des peuples de TOrient.
Les noms de leurs caciques, leurs noms de pays, de rivieres, de
montagnes sont des mots combines qui peignent les personnes
ou les objets qu'ils d^nomment. J'ai reussi a en decomposer
quelques-uns. Ayant saisi le procede sur trois mots, transmis
avec leur acception certaine dans les auteurs : Caonabo, Ana-
caona, Cibao, je I'ai de suite applique aisement a d'autres dont
je vais donner ci-apres la liste et Vanalyse.
Ana, fleur. D'Ana, fleur, et de Gaona, or, les Indiens ont forme
le nom d'Anacaona, fleur d'or. Anacaona, cacique du Xaragua,
ou royaume de I'Ouest, elait doublement celebre comme reiue
et comme poete.
Bo, grand, subs., grand, adj., seigneur. De Bo qui signifie
seigneur, et de Caona, or, ils ont forme aussi Gaonabo, le sei-
gneur de Tor, le cacique du pays de Tor.
Bouio, grand pays, grande terre, grande maison, Krande
demeure. Nous venons de voir la signification de la syllabe ini-
tiale. bo et hio se retrouvent aussi dans le nom aun autre
cacicjue : Bohechio, et non Behechio, comme quelques auteurs
I'ecrivent. Traduisons : bo, grand, hio, pays, reste hec qui doit
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APPENDICE 32«
sans doute signifier chef ou souverain : Bohechio est done le
souverain d'un grand pays. Le fait confirme pleinement notre
interpretation : Bohecnio etait precisemient le cacique du plus
etendu des cinq royaumes de Tile.
Je retrouve dans le mot Anana, Ana, fleur. II est possible que
les Indiens aient fait entrer dans la composition du nom de ce
fruit le mot fleur, parce qu'il est odorant et parfume comme
une fleur.
GiBAO, montagne de pierre. Giba veut dire pierre, reste la
finale qui signifie sans doute montagne.
Je retrouve To signifiant montagne dans un autre nom indien
de montagne : Baoruco. Ici comme dans Cibao, il est precede
d'une qualification. En retranchant To, reste Baoruc dont la
signification m*est inconnue.
Ti est encore un autre mot qui signifie pays, etendue de terre,
territoire. Je le retrouve dans les composes Hai'-ti, Niti, Tune
des provinces de la Maguana, et dans Tiburon. Haiti se traduirait
done par pays ou terre elev^e, signifiant montagneuse par
extension ou mieux par deduction. Niti, pays ou province peu-
plee ; car dans un autre mot ni-tayno, grand personnage, tayno
est Tadjectif, mais ni, qualificatif ailleurs, et remplissant ici le
role de substantif, signifie sans doute aussi bien personnage que
les Equivalents personne, Hve, habitant, peuple. Recomposez
Ni-ti ; peuplee province ou province peuplee, ou province popu-
leuse.
Tiburon est le nom donne a Tune des provinces a Textremite
sud du Xaragua, parce que les requins fourmillent dans les mers
qui baignent les cotes de cette province. Si Ti signifie province,
pays, ce serait done buron qui serait le nom du redoutable
poisson, et Tiburon voudrait par consequent dire pays de
requins, ce qui caracterise d'ailleurs parfaitement la localite.
Guanabo est le nom de la plus grande des iles adjacentes
d'Haiti. En d6composant ce mot, il resulte de guana qui est le
nom indien du lezard, et de ho qui signifie grand, que la tra-
duction en est : grand lezard. Guanabo serait Tile du grand
lezard. Et, en efifet, cette ile, vue de loin et de differentes direc-
tions, avec ses montagnes assez hautes, offre Taspect et la forme
approximative d'un immense lezard. Personne n'avait encore
fait cette remarque, et cependant il parait que les voyageurs
contemporains dela decouverte, et m6me posterieurement, don-
n^rent aux autres petites iles adjacentes, ^Timitation des abo-
rigenes, les noms des animaux ou des choses dont elles repre-
sentent la forme. C-est ainsi qu*ils ont appele la Tortue, la
Grange, etc., etc. {h cause de ces analogies de forme) les iles
connues jusqu'aujourd'hui sous ces denominations.
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526 APPENDICE
Je retrouve le mot Guana dans le nom indien de fruit du
<iorossolier : Guanavima; ce mot vima m'esl inconnu.
Joint au premier pour signifier quelque chose comme nour-
riture favorite ou habituelle du lezard (Guana). Le corossol ou
guanavima est en eflFet un fruit que le lezard et tous les autres
reptiles de la m^me famille devorent, tels que Ip mabouya,
Tanolis, etc. Ordinairement Tarbre est convert de ces petits ani-
maux qui y grimpentcontinuellementenquantiteinnombrable.
Le maboya en mange le fruit, lorsqu'ii est en parfaite maturite
^t qu'il tombe a terre.
Tous les autres mots que j'ai dejk inscrits dans le cours de ce
travail, et quelques autres tels que Mayobanex^ Guarionex,
Manicatoex, Cotubanama, noms d'hommes, Higtienamota^
Attabeirat Mamonay noms de fenimes; Maguana, Magua^
Yaguana, Cayahay YaquimOy noms de lieux; Attibonico,
Yaquiy Guatapana, Garaouai^ Ozama, Hayna, noms de
rivieres, Mamey^ Guanavima, Corossol, goyave, genipa,
-cachiman, noms de fruits, ce petit nombre de mots, dis-je, suf-
lit, a la simple prononciation, pour donner une ideede lasono-
rite et de rharmonie gracieuse de la langue des aborigenes
<i'Haili. Ce que ie veux inferer dans cette derniere remarque, ^
^'est qu'inevitablement un idiome porte les empreintes caracte-
ristiques du peuple qui le parle. II est, dans I'accentuation, dur,
rauque, heurte et sauvage, si tels sont Tesprit et les moeurs des
hommes qui Femploient; doux, au contraire, melodieux, pitto-
resque et gracieux, si ces caracteres sont ceux de leur nature et
de leur imagination. Les aborigines d'Haiti, juges sur ces rares
debris de leur langue, justifient le dire des historiens et attestent
qu'ils etaientdemceurspaisibles, doux, hospitaliers et sociables,
qu'ils aimaient passionnement la danse et les jeux, et qu'ils
avaient lib^ralement en partage Theureux don de poiesie.
II n'y a done pas de doute qu'Haiti eut une litterature primi-
tive. Elle consistait en poesies populaires. Gette sorte de po^sie
se retrouve chez tous les peupies qui ont une existence natio-
nale, une langue et des traditions; mais il en est chez lesquels
elle est plus particuli^rement inherente aux moeurs. Elle y est
en quelque sorte endemique. En Espagne et en Italic, paf
exemple, outre les oeuvres poetiques personnelles et distinctes,
il y a toute une poesie anonyme et spontanee. Tel canzone d'un
gondolier italien, ou telle romance d'un premier venu guitariste
espagnol est quelquefois tout aussi gracieuse pour le fond qu'une
43hanson de Beranger, ou n'importe quelles stances de poetes
connus ou qu'on pent nommer. II en etait ainsi chez les premiers
Haitiens: lis chantaient en toute occasion de la poesie.
Leurs areytos etaient des po^mes ou des chansons entonnefi
aux funerailles des caciques, des nitaynos, ou de tout autre per-
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t APPENDICE 327
sonnage qui meritat des regrets poetiques, m^me une jeune fille
ou ua enfant. lis en composaient aussi sur tons les sujets pour
leurs f^tes, leurs jeux et leurs danses. C'etaient des oeuvres epi-
ques, lyriaues, elegiaques, e'e^st-a-dire qu'elles contenaient
rhistoire, les moeurs et les sentiments du peuple dont elles
emanaient, et pour lequel elles etaient faites. Le nombre en dut
6tre consideraole. Gette poesie en etait venue cependant a s'in-
dividualiser en Haiti. EUe n'y etait pas toujours sans nom d*au-
teur, elle avait fini par avoir ses auteurs designes, et, avec la
cacique Anacaona, elle acquit une grande part dans Tascendant
et la celebrite du trone.
Tous ces faits sont surabondamment aVeres par la tradition,
par les auteurs qui ont fait la courte histoire des aborigenes
d'Haiti, par les voyageurs gui ont ecrit la relation de leurs
voyages, et, enfin, par les historiens modernes qui les. ont rap-
portes, sans la momdre contestation, lis ne sont pas non plus
contestables. Gb. Golomb, ses compagnons et les colonisateurs
subs^quents ont vecu un demisiecle aii milieu de ces populations
primitives ; ils ont ete temoins occulaires de leurs moeurs, audi-
teurs de ces poesies. Si nous nous etonnons k bon droit qu'une
litterature qui s'est produite en tant de cirieonstances n'ait pas
ete ecrite par ses auteurs, nous devons 6tre bien plus surpris
encore que les Espagnols, nation civilisee et titteraire, aient
neglige de la derober a Toubli.
J'ai recherche les causes de cette coupable negligence, et
j'avoue que je n'ai pas trouve une seule excuse valable de ce
grave manquement a un devoir sacre de rintelligence. Laisser
perir la pensee d'un peuple, ce qu'il y a de plus imperissable,
est un crime plus barbare encore que de detruire jusqu'au der-
nier rejeton de ce peuple.
Les Espagnols auraient-ils dedaigne k ce point les aborigenes
d'Haiti qu'ils crussent que ce qui provenait de cette race infe-
rieure a la leur n*etait pas digne d'etre conserve, et ne meritait
pas les honneurs de la posterite? Lear fanatisme religieux
aurait-il jure et consomme la perte de cette race innocente, corps,
kme et poesie, parce qu'elle n'etait pas chretienne, et qu'5. ce
compte elle etait indigne de vivre, de penser et de chanter? —
Les conquerants d'Haiti en 1492, le premier peuple de TEurope
k cette epoque, trouverent dans cette ile des mines de metaux
precieux et des mines de poesie : ils prefererent se gorger d'or.
Etaient-ils si occupes k I'exploitation de cet or, si absorbes
par les entreprises materielles de la colonisation, qu'ils n'eus-
sent eu le temps de recueillir quelques traditions poetiques des
malheureux Indiens, et qu'ilsn'eussent pas meme celui de laisser
sur ce sol un vestige de leurs propres arts, une construction le
moindrement monumentale ? Indignes excuses I et ce sont pour-
22
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328 APPENDICE
lanl les seules k donner. Mais C. Colomb, lui-meme, celle nature
enihousiaste et poetique par excellence, comment se fait-il qu'il
n'ait pas 8auv6 ae ses propres mains cette poesie indienne, naive
et primitive, qu'il etail si bien fait pour sentir? Evidemment il
n'en eut pas le temps. II I'eiit sauvee, si la haine, Tenvie, la
lutte, les malheurs lui eussent laisse seulement une heure de
tr^ve et de calme. 11 etait poete, Colomb, II etait le seui homme
qui eiit compris la saintete de ce devoir envers Tesprit humain
dont pas une bonne oeuvre ne devrait perir sur cette terre.
On ne saurait trop regretter la perte entiere de cette poesie.
Avec ces poemes funebres oii les aborigenes faisaient le recit
des 6venemenis accomplis sous le regne des caciques decedes, il
cut et6 possible de recomposer Thistoire vraie des premiers
temps d'Haiti. Personne ne doute qu'il eut ete fort interessant
d'y trouver la solution de bien des questions que les savants
cherchent a resoudre avec une ardente et inquiete sollicitude.
II jr en a comme celles de la population et de la civilisation pri-
mitives d*une grande partiie du nouveau continent qui sont con-
damnees a rester eternellement obscures.
Les autres poesies des Haitiensqui contiennent l«s impressions
et les evenements de la vie intime et individuelle nous appren-
draient bien plus aujourd'hui sur leurs moeurs, leurs idees et
leurs croyances que ce que nous en savons par les relations
incompletes des voyageurs et des missionnaires. U est dans nos
populations actuelles une coutume qui remonte probablement
au temps des Indiens, c*est de mettre en chansons tous les inci-
dents de moeurs et meme de politique de laveille et du jour.
Les parlicularites d'un ^venement public ou d'une scene d'inte-
rieur que Findiscretion ou le raalheur a divulguees sont pour
les Sambas des sujets de louanges, de complainte ou de satire.
C'est quelquefois aussi une histoire de jalousie ou de rivalite,
un triompne ou une d^faite en amour qui sont racontes dans
ces chants avec une emphase et une hyperbole qui ne sont en
aucune autre langue qu*en notre patois, plus naives et plus
hardies. Si cette coutume n'est pas un heritage des naturels
d'Haili, il n'est pas moins vrai qu'elle etait aussi dans leurs
moeurs. Que de precieux documents perdus pour Tinvestigateur
et I'historien ! ^
J'ai voulu m*enguerir de ce que pouvait ^tre cette litt^rature.
J'admets, et je dois admettre qu'elie etait I'expression fidele de
la societe qui I'avait produite, et qu'a ce titre, elle 6tait toute
spontane'e, sans preceptes, sans poetique, sanff culture, de la
litterature populaire enfin telle qu'elle se manifeste au commen-
cement des societes, ou telle qu'elle eclot dans certaines regions
des societes meme polieset civilis6es, dans ces regions ouTetude
et les traditions de Tantiquite classique ne penetrent pas. Les
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APPENDICE 3529
aborigines d'Haiti etaient par exemple, comme on dit, voisins
de Tetat de nature ; eh bien ! I'art avec ses regies, ses exigences
et tout ce qui eonstitue son esthetiqile n'entrait absolument
pour rien dans celte litlerature, la nature seule en faisait tous
lesfrais.
Cette poesie 6tait-elle versifiee ou rythmee ? En Tabsenee de
donnees pour e'tablir qu'elle 6tait soumise a une prosodie regu-
lifere et en usage, on est autorise a croire qu'elle etait au moins
cadence'e, et impliquait un certain rythme, puisqu'elle etait en-
cadree dans le chant.
Une fois lanc6 dans de telles probabilites, il n'en coiite pas
plus de chercher k saisir ici ou 1^, dans les recits historiques ou
ailleurs, le tour d'esprit et d'imagination des poetes indiens.
Lors meme qu'a cet egard il ne me serait pas possible d'arriver
a un resultat qui satisfit la legitime curiosite des lecteurs, il ne
serait pas indifferent au sujet que je traite d'entrer dansquelques
details d^etude et d*investigation.
Les lettres de la cour du roi Henri-Christophe, pour complaire
au desir qui prit un jour leur souverain de savoir ce qu'etait
son homonyme le cacique Henri, se mirent en train de laire le
panegyrique de ce dernier et heroique defenseur de la liberie
indienne. lis pretendirent alors avoir recueilli dans des traditions
orales qui s'etaient parpetuees sur ce sol le refrain d'un vieux
chant de guerre perdu. Ce refrain ne eonsisterait qu'ences deux
mots : Aya Bombe, et si court qu'il soit, il a ete pourtant chante
a la table royale sur un air evidemment rythme a Feuropeenne.
Des iraducteurs veulent que ces mots signifient quelque chose
comme c Mourir plutot que d'etre asservis! » Malheureusement
ces pretendues traditions orales n'existent pas ; car en fait de
traditions indiennes, si ce n'est les r6cits incomplets sous ce
rapport des voyageurs et des missionnaires du temps de la de-
couverte, il n'y a que quelques usages et des termes isoles qui
soient arrives jusqu'^ nous. II est plus difficile de se rendre
compte comment les panegyristes du cacique Henri ont recueilli
ce refrain de la Marseillaise haitienne que de croire qu'ils Tont
imagine.
Les reclamations des tribus indiennes depossedees que publient
quelquefois les journaux americains peuvent donner une idee
fort eloignee de la maniere dont les races indigenes de I'Ame-
rique exprimaient et expriment encore leur pensee. Ce qui
caracterise ces documents c'est un tour original, inherent a la
nature de ces races primitives, k leurs moeurs et k leur etat de
societe ; c*est une naivete et une simplicite qui s'elevent parfois
aux plus eloquentes inspirations.. Une poesie involontaire y
semble conler de source. Mais du reste, les rapports de cette
litterature, si e'en est une, avec celle de nos aborigenes ne peu-
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330 APPENDICE
vent etre que des rapports de vague generalite. La parente est
ici lointaine, et Ton ne peut tout au plus reclamer dans ces pro-
ductions qu*un faux air de la grande famille aborigene du Nou-
veau-Monde.
Mais venons plutot a ce qui louche d'un peu plus prfes nos
insulaires. Les Caraibes des petitesiles qui sont de la meme race
qu'eux, et qui leur etaient incomparablement inferieurs en etat
social et en civilisation avaient des moeurs et des usages dont
on retrouve les analogues chez les premiers. Leurs ceremonies
mortuaires etait ce qui se ressemblait le plus, meme mode de
sepulture, meme coutume de chanter des hymnes funebres aux
defunts, excepte que chez les Hailiensles choses se passaient avec
f)lus d'apparat et de poesie. c Sitot qu'un Caraibe est mort, dit
e sieur de La Borde, les femmes le lavent, le roueouent, le pei-
gnent, I'ajustent dans son hamac, et lui mettent du vermilion
aux joues et aux levres, comme s'il etait vivant etle laissent 1^;
un peu de temps apres I'enveloppent dans cemdme lit pour Ten-
terrer. lis font la fosse dans la case, ils le posent dedans assis
sur ses talons, accoude sur ses genoux, ou bien les mains
croisees sur sa poitrine. Un homme le couvre d'un bout de
planche et les femmes jettent la terre dessus ; ils font du feu
autour pour purifier Tair. Apres ils se mettent a crier. Tout le
carbet retentit de pleurs et de gemissements ; meme la nuit leur
coeur s'ouvre aux tendres sentiments de leur perte. On les voit
danser, pleurer et chanter en meme temps, mais d'un ton lugubre.
lis ne disent que deux ou trois mots quils repetent souvent en-
trecoupes jde soupirs, comme : c Pourquoi es-tu mort? Etais-tu
las de vivre? As-tu manque de manioc,* et recommencent toujours
la m^me chanson, tournant autour. Ou s'il a ete tue, ils disent
quelque chose contre son meurtrier et des louanges du d^funt.
S'il a des parents en d'autres carbets, ils s'assemblent pour
venir aussi pleurer. La veuve donne des caconis a ceux qui ont
mieux pleure, et pour dernier teinoignagede leur deuil, ils cou-
pent leurs cheveux. »
D'autres relations disent phis expressement que les Caraibes
avaient aussi bien que les naturels d'Haiti des chants poetiques
dont on cite une strophe qui serait le debris d'un hymne guerrier.
La voici :
« Je vais en guerre venger la mort de mes freres : je tueral,
« j'exterminerai, je saccagerai, je brulerai mes ennemis ; j'em-
< menerai des esclaves, je mangerai leur coeur, je ferai secher
« leur chair, je boirai leur sang, j'apporterai leur chevelure et
ft je me servirai de leurs cranes pour en faire des tasses. >
11 n'y a assurement rien dans ce fragment qui donne une
haute idee de la poesie caraibe. Gonstatons au contraire que
lanthropophagie est une vilaine muse, sterile de sa nature. En
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APPENDICE 331
tout cas, les historiens ne font pas de doute que la litterature
haitienne fut bien superieure h, cette derniere. lis se bornent a
mentionner Tune, tandis que d'autre part ils n'ont pas assez de
louanges pour celebrer Tautre, ni assez de regrets pour en de-
f^lorer la perte. II est done inutile que je m'arrete moi-m6me a
es comparer.
Au surplus, les Carai'bes des petites Antilles et du continent
ont suffisamment survecu aux Haitiens pour que le temps ni
I'occasion n'eussent manque de recueillir et de conserver leui*s
teuvres poetiques, si elles en avaient valu la peine. Ge qui fait
Imager au contraire que celles des Haitiens etaient dignes des
lonneurs de la poste'rit6, c'est I'importance qu'eux-memes y
attachaient. La poesie 6tait en elTet un culte et une passion pour
ce peuple gui a appele € fleur d*or > Tune de ses reines, parce
qu'elle etait poete. Ce nom, ce mot a lui seul revele que les
Haitiens avaient reellement le sens poetique, Timagination deli-
cate et impressionnable, et au*ils etaient reconnaissants a leurs
poetes des jouissances intellectuelles qu'ils leur prodiguedent.
Cela serait k peine croyable d'un peuple sauvage, sans I'irrecu-
sable temoignage de Phistoire.
Est-ce assez poursuivre une pensee qui s'est evanouie a jamais
avec sa forme harmonieuse? Evidemment on ne parviendra
jamais k la ressaisirdans des textes qu'elle-meme n'a pas dictes.
Nous avons pense a reunir tons les mots echappes a I'anean-
tissement de la langue haitienne et nous en avons dresse' la no-
menclature suivante. Les denominations geographiques et plu-
sieurs autres noms d'arbres et d'animaux, inscrits ailleurs n'y
sont pas compris. II serait superflu de les repeter ici. Yoyez la
note sur la geographic primitive d'Haiti, et la liste de quelques
plantes et animaux
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NOMENCLATURE DE MOTS
NOMS D'INDIENS
GUACANAGARIC.
C AON ABO.
Anacaona.
bohecuio.
r.OTUBANAMA.
Mayobanex.
Manigatoex.
HiGUENAMOTA.
Cayacoa.
guarocuya.
guarionex.
Hatuey.
1. Zemesoix Chemis (Dieux).
2. AUabeira, Mamona (Mere de Dieu, Vierge).
3. Turey (Ciel),
4. Butios (Nom des Prelres).
5. Cacique (Nom des rois ou chefs).
6. Nitayno (Grand personnage).
Noms d'objets, plantes et animaux.
7. Zagaie (B4ton de bois dur, pique, espece d'arme).
8. Tabaco (Calumet ou pipe).
9. Canoa (Canot, embarcation).
10. Hamac (Lit indien devenu francais).
11. Catefta^:^ (Caleb asse).
12. Bohio (Grande maison ou grande terre).
13. Haiti (Terre montagneuse).
14. Tiburon (Pays de recjuins).
15. Mabouya (Petit reptile tres commun dans nos climats).
16. Ciba (Pierre).
17. Caona (Or fm).
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APPENDICE 333
18. 6?oamn {Or inferieur).
19. rwo6 (Cuivre).
20. Cibao (Hontagne de pierre).
21. Aje (Patate).
22. Inhame ou iniam (Ignarne).
23. Mamey (Le fruit de rabricotier).
24. Ananas (Fruit qui a conserve son nom primitif).
25. Guanavima (Fruit du corossolier).
26. Yuca (Manioc).
27. Cassava (Gassave),
28. Cohyba (La plante du tabac).
29. Magna (Plaine).
30. Areytos (Chants, pofemes ou ballades).
31. Tayno (Bon).
32. Uricane Ouragan).
33. .4wa(Fleur).
34. Xi (Province).
35. Hio (Pays).
iLes historiens auxquels je fais allusion dans ma preface sont
MM. Madiou et Bauvais-Lespinasse. La reputation bien m^ritee
du livre de M. Madiou est faite, je n'ai plus rien k en dire. Quant
au travail de M. Bauvais-Lespinasse, je regrette qu'il ne soit pas
encore en la possession du public. Toutes les legons que 1 on
peut semer dans le cours d'un vaste recit, comme Tont fait
M. Madiou, M. B. Ardouin, M. Saint-Remy, dominent ici les
faits. Je fais des voeux pour la publication prochaine de Texcel-
lente histoire de M; Bauvais-Lespinasse qui trouvera dignement
sa place entre les Etudes si neuves et si profondes de M. Ardouin,
et les oeuvres chaleureusement ecrites de M. Saint-Remy.
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« •
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FLORE INDIENNE
D'HAITI
PAR
M. EUGfiNE NAU
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FLORE INDIENNE D'HAITI
LE HOBO OU OUBOU DES CARAIBES
Le Hobo OU Oubou des Caraibes, dont parle Ovi^do, est le
monbain a fruits jaunes des botanistes frangais. C'est un grand
arbre, comme le dit Oviedo, a fleurs polypetal^es, de la famille
des Balsamiers, ou de celle des Terebinlhacees de Jussieu, et
offrant h Tetude un genre differAt dans le monbain a fruits
rouges, dit monbain batard.
Histoire naturelle. — Linne, dans son Systeme de la Nature^
le classe dans la famille des Decandrie pentagynie. Get arbre
e^ tr^s grand, et se divise en rameaux nombreux qui forment
une t^te touffue et tres ample; e'est pourquoi it donne un
ombrage si frais et si apprecie par notre naturaliste conquerant.
Les. feuilles sont ailees, alternes, luisantes, tres longues; les
folioles sont au nombre de huit avec une impaire, elles sont
ovales, oblongues, retrecies en pointe a leur sommet, tres
entieres, petiolees, opposees. Les fleurs sont disposees en une
panicule lache, h, Textremit^ des branches, aussi longues que
les feuilles. Ces fleurs sont tr^s nombreuses, petites et blancna-
tres. Elles ont un calice a cinq dents aigues. Les petales sont
presque lanceoles, aigus, tres ouverts ; les antheres droites et
les stigmates comprimes a deux lames. La plupart de ces fleurs
coulent sans rien produire, quelques-unes seulement se trans-
forment en fruits qui ont une baie ovoide, jaune, d'environ
un pouce etdemi de longueur, d'un pouce de largeur, odorante,
et rev^tue d'une legere pellicule, remplie de pulpe succulente et
acidule. II a le port et I'aspect du Mne d'Europe.
Je ne sais comment Ovi^do trouve que les bourgeons et
Tecorce du monbain bouillis dans Teau, rendent celle-ci bonne
au lavage de la barbe, je sais seulement que cette eau devient
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338 APPENDICE
astringente, et peut servir comme telle, non- pas a se laver la
barbe, mais a mille autres usages plus utiles que celui-1^. Eofin,
a en croire le mtoe auteur, TomDre du Hobo ou Oubou est si
saine, qu'on aime a y suspendre des hamacs pour la sieste
durant les heures chaudes de la journee; beaucoup d'autres de
nos arbres touffus offrent cet avantage d'uae ombre saine.
Usages, — On s'en sert, a cause de sa facile vegetation, pour
faire avec ses boutures, des haies vives et charmantes. Ses
feuilles sont astringentes et servent cOmme telles dans la tera-
peuthique, et son bois blanc, cassant et leger, ne peut servir
que comme combustible.
CAYNITO OU LE CAIMITIER
Le Caimitier, appele Chrysopyllum par Linnee, qui veut dire
feuille d'or, a cause de la couieur etrange de ses feuilles dont le
dessus est vert et le dessous d*un beau jaune, est un arbre de la
famille des synantherees, genre des sapotilliers de Jussieu. II
s'eleve ordinairement a la hauteur de 30 ou 40 pieds, et est fort
branchu. Linne le classe dans les pentandries monogynies, et
lire son nom de la couieur d'or bronzee de ses feuilles qui ont
le dessus vert etsont couvertes d'un duvet fin et soyeux, tr^s
remarquable. Ses fleurs sont petites, axillaires, fasciculees et
solitaires sur chaque p^doncule, d'une couieur verdMre tr^s
pale. Elles ont la forme d'une cloche k dix divisions, dont cinq
plus e'paisses. Gette fleur renferme cinq etamines et un pistil .
Son fruit pomiforme est d'un rose mele de vert et de jaune, ou
pourpre ou violet bleuatre, suivant les differentes varietes de
cette famille. II contient une pulpe g^latineuse, gluante, laiteuse,
d'un gout fade et d'une odeur purulente.
Usages, — Son bois est dur et propre a toutes sortes de cons-
tructions; mais il faut quUl soit bien sec avant d'etre travaille.
LE GUANABANA
Le Corossolier, appel6 Guanabana par les Espagnols, Alaca-
Ivolia par les Garaibes et Guanabanus par Plumier, est un arbre
de la famille des anones de Jussieu. Les botanistes, en general,
les designent par les iioms latins Anona muricata qui lui a
donne Linne, qui Je range dans la grande classificatioii des
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FLORE IXOIENNE 331)
Polyandrie monogynie, II est une variete du genre renoncula-
cee, lyptosperme.
Lies feuilles de cet arbre sont tres vertes et tr^s fraiches, et
ressemblent a celles du eitronnier. Elles sont ovales, lanceol^es,
glabres, luisantes et planes. Ses fleurs polypetalees sont munies
d'une eorolle de trois petales, plus trois autres petales pour le
neclaire, blancs ou verts en dehors, et rouges ou jaunes en
dedans (yiyace). Son fruit qui est une baie en coeur oblong, de
la grosseur des melons moyens d*Espagne, k la pointe un peu
recourb^e; son 6corce d'un vert jaun§.tre est rude, epaisse et
divisee par figures en ecussons, au milieu de chacun desquels^
se trouve implantee une pointe noire et recourbee. La pulpe du
fruit est filandreuse, suceulente, de couleur blanche et d'une
saveur aromatique, quoique legerement acide. Ces fruits du
corossolier pesent de o a 8 livres.
Usages, — La pulpe du fruit, agreablement m^langee avee du
Sucre et de Teau, procure aux voyageurs une boisson des plus
savoureus^s et des plus rafralchissantes. Les Creoles appellent
cette boisson boubouille, et roffrenf de bonne grace aux etran-
gers qui ne I'aiment guere, a cause de sa fadeur. Les graines
« noires qu'on retire de la pulpe du corossolier sont tres recher-
chees pour faire des emulsions. Enfin, son bois est assez bon,.
mais on lui reproche de n'dtre pas bien fort.
L'ANONE {coeur de boeuf).
Ce corossolier est de la meme famille que le precedent. II est
designe par les botanistes sous les noms suivants : Anona syl-
vestris, anona reticulata, corossolier sauvage, etc. Ses feuilles
sont lanceolees; ses fleurs ont une eorolle a six petales, les
trois inferieurs plus petits, beaucoup d'etamines et plusieurs
pistils. II est de la Polyandrie polyginie de Linne ; et ses fruits
sont cordiformes, reticules, dela couleur jaune, reconverts d'une
pellicule mince et sans fascicules. On ne lui connait d'autres
usages, que celui qu'on fait de son fruit comme aliment.
COROSSOLIER A FRUITS ECAILLEUX (vulgo cachiman).
Meme famille. Feuilles ^oblongues comme ondul^es; fruits
^cailleux en larmes; fleurs ayant les pedoncules le plus souvent
groupe's.
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340 APPENDICE
LE XAGUA
Le Xagiia des Garai'bes n'est autre que le Genipayer qui est
de la hauteur du frene, et avec le bois duquel on fait de tres
beaux futs de lance dans plusieurs parties de rAmerique. G'est
le Genipa americana de t.inne (Pentandrie monogynie) que
Jussieu classe dans les rubiacees. Sa tige est droite et peu ele-
vee; ses feuilles longues de 7 a 8 pouces et de 2 pouces de lar-
geur, sont placees par bouquets aux extremites des branches.
Ses fleurs munies d'une corolle en rosette offrent chiq etamines
et un pistil, dont le stigmate est en massue. Son fruit 6st ovale
et reconvert d'une peau verdatre, cotonneuse, de |a forme du
Eavot a la couronne pres, et renferme une pulpe aigrelette,
lanchatre, qui teint tout ce qu'elle touche, d'une couleur noire
qui s'efface elle-meme au bout de quelques jours. •
Usages. — Les sauvagess'enservaient pour secolorerl^ peau,
lorsqu'ils allaient a la guerre, afin de se rendre effroyables k
leurs ennemis. Son fruit se mange dans sa maturite et donne ^
par la pression une eau fort cls^re, avec laquelle on se lave ia
jambe pour se delasser. Au bout de quelques heures cette eau
noircit a I'air, et ne peat plus servir qu'a la composition d'une
bonne encre, qui, inelangee a la Bixa en poudre, etait ivbs
recherehee, comme nous I'avons dit plus haut, des^guerriers
aborigenes.
LE liYGUERO
Le Hyguero est le nom espagnol du calebassier, que les Indiens
appelaient Baya. Dans la description qu'en donne Ovi6do, il
confond le calebassier a feuilles longues, avec les fruits duquel
les insulaires faisaient toutes sortes de vases ou ustensiles de
menage, et le calebassier comestible, dont les feuilles sont un
peu moins longues, et dont la pulpe se mange dans sa frai-
cheur. L'erreur d'Oviedo provient de ce qu'au Mexique, ce cale-
bassier comestible est tres commun et d'un usage alimentaire
journalier chezles Mexicains, tandis que le calebassier a couis,
qui lui ressemble beaucoup, ^bonde dans les iles, ou son fruit
remplace ordinairement la vaisselle et la gobeleterie des menages.
Dans ce qui va suivre nous ne parlerons que du calebassier a
couis, dont la description botanique remplacera avantageuse-
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FLORE INDIENNE SM
ment celle du calebassier comestible et celle aussi dii petit cale-
bassier veneneux qui n'en sont que des varietes. II est inutile
d'observer que le calebassier rampant, i^'est pas de la m6me ,
famille que les precedentes, et qu'il est classe dans la famille
des curcubitac^es, k laquelle il appartient par sa nature.
Le calebassier qui nous occupe, d^signe p^-r Linne du nom
de Crescentia cajete (Didyriamie angyospermie) est tie la famille
des solanees de Jussieu, et de la famille des personnees
d'Adamson. Ses feuilles sont cuneiformes et lanceolees, retrecies
insensiblement vers la base, terminees par une pointe longue,
presque sessiles, enti^res, glabres, vertes et un peu luisantes.
Ses fleurs viennent immediatement sur le tronc et le long des
branches. EUes sont solitaires, d'un blanc jaun^tre, d'une odeur
desagreable, et pendent chacune a un pedicule epais, long d'un
pouce. Elles ont quelquefois cinq etamines dont trois plus lon-
gues que les autres; mais Ordinairement elles n'en ont gue
qualre dont deux plus cburtes comme les didynames ordinaires
de Linne. Son bois est blanc et compact quoique^un peu
tendre; son tronc est tortueux et ses rameaux sont nombreux,
fort^ longs, peu divises et la plupart 6tendus horizontalement.
•Aux fleups de cet arbre succedent des fruits qui varient dans
leur figure d'apres les diverses esp^ces. lis sont oblongs ou
ovoides, et ont depuis deux pouces jusqu'a un pied de diametre.
Leur ecorce est verte, unie, dure, presque ligneuse, elle recouvre
une chair pulpeuse, blanche, qui noircit ^T'air, pleine d'un sue
d'un gout aigrelet, amer et astringent, et qui contient quantite
de petites semences aplaties et cordiformes.
Usages, — Son bois, qui est fort dur, sert afaire des toupies, des'
chaises et d'autres meubles aussi. Les Indiens raangeaient la
pulpe de ce calebassier pour dissoudre les abces, occasionnes par
les chutes ou autrement* Avec I'enveloppe de ce fruit, ils faisaient
des couis ou cicayes.
LA BIXA
La Bixa n'est autre que le roucouyer, ainsi appele par Oviedo.
Linne lui donne le nom de mitella, parce que le iruit de cet
arbre ressemble a une petite mitre. Generalement il est designe
par les noms suivants : Bixa orellana mitella, americana,
tinctoria mamaxi, Les Cara*ibes«iales lui donnaient le nom
d'achiote ou catabi ou cocheduc, et lesfemmes bichet.Il est de la
famille des tiliacees d'Adamson, ou des rosacees de Tournefort ;
de la Polyandrie monogynie de Linn6.
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342 APPENDICE
Histoirenaturelle, — flet arbre ouse rencontrent ordinairement
les plus douces, comme les plus eclaiantes couleurs, est ua bel
ornement des jardinsd'Am^rique. II estd'uae grosseur moyenne,
pousse plusieurs tiges droites, rameuses, couvertes d'une ecorce
mince, unie, bruue, portant des feuilles alternes, grandes,
eparses, cordiformes, pointues, lisses, petiolees, ajrant en dessous
plusieurs nervures rouss^tres imilant celles du tilleul, mais plus
allongees. Ses fleurs ont une corolle k dix p^tales, ealice a
cinq dents ; elles portent plusieurs e'tamines et un pistil, et offreat
Taspect d'une belle rose.
Usages, — Les sauvages faisaient usage de la teinture rouge du
roucou, (^u'ils retiraient par la maceration de ses graines rouges
dans I'huile de copapac ou dans Tacide du fruit du genipayer,
pour le tatouage deleurs corps.
Avec son 6corce, ils se faisaient des cordes,etilsassaisonnaient
leurs mets avec ses bourgeons roses : aussi, aimaient-ils k cul-
tiver cet arbrisseau si utile, tout autour de leurs champetres
cabanes. Annuellement, il leur produisait deux recoltes. La cul-
ture du roucouyer avait commence par defrayer les premiers
etablissements des colons europeens, comme celle du tabac el^
du cacaoyer ; mais toutes ces cultures si interessantes et si lucra-
tives faites, avec intelligence, ont ete plus tard abandonnees,
pour cellos plus luxueuses de I'indigo et de la canne h, Sucre.
LE GUAZUMA
C'est sans doute le meme qu'Oviedo appelle GuScum^i ; la des-
eription qu*il en donne le prouve certainement. Ce Guazuma ulmi-
folia, theobromaguazuma, est le bois d'orme de Nicolson, et le
guazulme de Tussac; it est de la famille poliadelphie pentandrie
de Linne et de la famille des malvacees de Jussieu.
Histoire naturelle, — C'est un arbre de taille moyenne, avec
lequel on fait de belles allees, parce qu'il crolt en peu de temps.
Sa tige est rameuse, et pousse des racines tragantes, fibreuses
et noiratres ; son bois est blanchatre et fendant. Ses feuilles res-
semblent a celles du murier, bien qu'elles soient plus pctites.
Ses fleurs sont blanchatres, ont un ealice de trois phylles, cinq
petales voutees, a deux cornes; cinq nectaires. Ses etamines
sont adherentes aux nectaires, chacune a trois antheres. Les
feuilles de I'ormeau d*Ameri^e servent de nourriture aux mou-
tons et aux cabris, et leurs fruits aux chevaux, aux bceufs et
aux anes, durant les grandes secheresses qui desolent annuelle-
ment les Antilles. Dans les disettes, les hommes m^mes le
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FLORE INDIENNE 343
mangent, bien qu'ils soient d*une difficile digestion : ces fruits
ont le goAt sucte, lorsqu'ils sont bien haiques. Au dire d'Ovi6do,
les insulairesfaisaient tremperdans Teau ies fruits du guazulme
reduits en poudre ou concasses, et donnaient a leurs animaux
ce breuvage qui les engi'aissait a merveille.
Usages. — II n'en a pas d'autres que les precedents, que nous
venous d'enumerer plus haut. Son bois leger ne convient qu'a
faire des brancards de voitures, mais brule convenablement,
son charbon poreux et leger sert a la depuration des sirops,
dans les sucreries et dans, la plupart des raffineries coloniales.
LE GUAMA
Le Guama qui en espagnol signifie pois doux, est le nom
qti'Oviedo donne au pois sucrier, ou au pois sucrin. Vulgo tuga;
nom caraibe qui correspondait k celui de Bayroua, d'alakoaly
qui sont la m6me chose. Les botanistes modernes Tappellent
mimosa enga, ou acacie a fruits sucres. II estde la famille des legu-
mineuses de Jussieu et de celle de la polygamic monacie de
Linn6. C'est un bel arbre qui ressemble par ses fruits et par ses
feuilles aussi au tamarinier. Son bois convient pour chaufTer les
fourneaux, parce qu*il flambe bien sans produire beaucoup de
fumee incommodante. II produit beaucoup de cendres, riches
en potasse. II se plait au bord des rivieres. Ses feuilles sont
simplement bi-pennees a cinq paires de folioles; sans epine,
petiole margine, articule. Sa fleur est en entonnoir, d'un vert
pale et 6vas6 en dehors. Le pistil de la fleur mince et allonge
est environne de 80 ^ 90 etamines dont'les filets sont blancs et
les antheres spheriques et jaunatres. Gette fleur croit a Textre-
mite des rameaux par bouquets, composes de 7 a 8 individus
attaches k un petiole tres petit. Le pistil devient une gousse un
f>eu arquee, de la longueur de 5 a 6 pouces, et bridee comme
e tamarin. Ce fruit vert, jaunatre dans sa maturite, renferme
une matiere spongieuse, tres blanche, sucree, divisee en 14 ou
16 loges, qui ' renferment autant de graines, presque ovales,
noires, divisees en deux lobes, d'un gout acre, revetues d'une
pellicule blanchatre.
Usages. — II n'en a point. On suce ses fruits avec plaisir, a cause
de leur saveur sucree, et son bois pent servir avantageusement
a remplacer la bagasse, comme combustible, dans la fabrication
du Sucre d^ canne.
23
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\
344 APPENDICE
LE IlICACO
Norn espagnol et indien de I'icaquier des Antilles. Get arbre
de moyenne grandeur ou plut6t cet arbrisseau dont le nom est
chrysobalamis icaco de Linne (icosandrie monogynie) est de la
famille des rosacees de Jussieu. II aimeles endroits frais dans les
mornes, le long des rivieres et le terrain des anses qui avoisi-
nent les rivages de Ja mer. II fleurit presque toujours. mais
c'est en juin et en septembre qu'ildonne ses fruits. Ses tiges sont
crochues, disposees sans ordre, peu grosses, fort branchues.
Ses feuilles d*un vert sombre sont oblongues et portees sur un
f)etiole assez court et petit. Sa fleur, qui parait a peine avant
'epanouissement, laisse paraitre apres un calice monophylle
divise en cinq parties, sa corolle est composee de cinq petales
blancs, minces et sans odeur, disposes en rose, le centre est
occupe par un gros ]aistil environn^ par plusieurs etamines. Ce
pistil devient une bale ovoide semblable k une prune, tant6t
violette, tant6t jaune, tantot noire, d'un pouce et demi de lon-
gueur, de 8 a 10 pouces de diametre. La chair de ce fruit est
succulente, d*une saveur douce, un peu aigrelette, quelquefois
am^re. EUe recouvre un gros noyau qui contient une petite
amande.
UsageS' — Je ne lui en connais point. On dit seulement ses
racines tres -astringentes et tres recherch^es par les medicastres
du pays, pour le resserrement des chairs flasques.
LE LARUMA OU YARUMA D'OVI^pO
C'est le conlequin ou rambaiba des Caraibes. Dans les An-
tilles, il s'appelle tout bonnement bois-trompette, parce que
les "branches creuses ou pendent ses larges feuilles, servent de
trompette aux enfants des colonies. Linne le denomme en latin
cecropia peltata (Dioecie diandric) ; Jussieu le classe dans la
famille des orties, et Adamson dans celle des chataigniers. Lie
m^me arbre porte separement les fleurs males a spath caduc, a
ehatons imbriques d'ecailles turbin6es, comme tetragones , ayant
une corolle nulle ; et les fleurs femelles, a ovaires imbriqufe,
\m style, un stigmate lacere, comme dans la fleur mk\e : ces
fleurs se changent en une bale monosperme.
Les anciens Caraibes se servaientdes branches creuses du bois-
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FLORE INDIENNE 345
trompette pour appeler le peiiple a la priere ou au combat. II
est de moyenne grandeur; ses racines sont tres ecartees; Tecorce
du tronc ressemble k celle du figuier; son bois est poreux,
blanc, rude au toucher, tres facile a fendre. Le tronc, divise par
noeuds places de distance en distance, est creux dans toute sa
longueur, ce qui le rend cassant etpropre k ceder h Teffort d'un
vent violent ; ses feuilles sont grandes, ombiliquees, palmees,
larges de plus d'un pied, et sont support^es par dfe longs petioles
verddtres,
Oviedo dit qu'il produit un fruit doux de la longueur du doigt
et semblable a un gros ver. En efTet, ce sont des chatons
femelles de cette plante dont il veut parler. Aux fleurs de ces
chatons succedent des amandes, dont les enfants des colonies
sont tres friands. Le germe du bout de ses branches est un excel-
lent caustique.
LE MACAGUA
Le macagua des Caraibes est sans nul doute le cyroyer d'Ame-
rique. Cependant Tarbre n'estpas si grand que veutbien le dire
Oviedo, et son bois filandreux, sec et cassant, ne vaut que
comme combustible. Dans la description au'en fait Descourtilz,
il dit que lapeau mince du fruit renferme deux ou trois semences
ovales-oblongues, charnues, grosses, environnees d'une pulpe
excellente. C*est une erreur grave, au point de vue du moins des
cyroyers qui croissent en Haiti, car nos cyrouelles ne contien-
nent generalement qu'une seule semence ovale, oblongue, etc.
comme il le dit bien. Les feuilles du cyroyer ressemblent beau-
coup k celles du noyer, quoiqu'elles soient un peu plus petites
et cadtlques. Ses fleurs sont rouges et en thyrse, et offrent dans
rinterieur des quatre petales de la corolle sans calice, beaucoup
d'etamines autour d*un ovaire rond surmonte d'un style k stig-
mate infundibuliforme. Aussi Linnele range-t-ii dans la famille
des polyandrie monogynie, et Jussieu dans celle des guttiers.
Les fruits du cyroyer pendent a de longs pedoncules pourpres ;
ils sont jaunes et de la grosseur d'un oeuf de pigeon*, contenant
une semence roussdtre, environnee d'une pulpe sucree, acidule
et astringente : les amandes sont tres ameres. La moitie de
Tannee, c*est-a-dire durant toute la secheresse, eel arbre reste
depouill^ de ses feuilles.
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UQ APPENDICE
L'ACUBA
L'acuba est le nom caraibe du sapotillier, que les Malabrois
appellent manitambou . C*est TAchras sapota de Linne (Hexan-
drie monogynie). Get arbre servit a Jussieu de base principale
k la creation de la famille des sapotillees. 11 existe deux variet^s
de sapotilliers ; le sapotillier k gros fruit qui est le sapota fructu
ovato majore de Plumier, fet Je sapotillier k fruits plus petits
. (Achras sapotilla) branchiatus, diffusus ; frustus subrolundo,
cicatrieula mucrone breviori de Brown, Tauteur de la flore de la
Jamaique. Avant d'aller plus loin, il convient d'avertir qu'il
existe un sapotillier marron, vulgo balatas, qui croit dans les
mornes,et dont le bois, meilleur encore que celui des sapotilliers
qui nous occupent, est employe avec avantage k toutes sortes
de constructions solides.
Histoire naturelle. — Le sapotillier est un grand arbre qui
s'eleve k 30 ou 40 pieds de hauteur ; sa racine est pivotante et ^
chevelue. Son bois dur, mais moins dur que celui du balatas,
enferme dans son aubler un sue laiteux et gluant, qu'on
retrouve dans la pulpe du fruit. Le bois lui-mep[ie est rouge,
mais n'est ni blanc, ni fendant, (iomme le disent Nicolson et
Descourtilz. Oviedo a done raison de dire que Tile d'Haiti n'a
point de bois plus dur que celui de Tacuba. Ses feuilles naissent
aux extremites des ramilles et par bouquet de douze k quinze ;
elles sont longues de trois a quatre pouces, larges de douze a
quinze lignes, lisses, luisantes, sans dentelure, d'un vert fonce
en dessus, pale en dessous, tres veinees, remplies d'un sue lai-
teux, gluant et ^cre.
Caracteresparticuliers, — Ses fleurs croissent au centre des
bouquets sur un pedicule de six lignes de longueur, au nombre
de cinq k six ensemble; la corolle est raonopetale, en tuyau
decoupejusqu'au milieu en douze parties egales, de quatre a
cinq lignes de longueur sur presque autant de largeur, garniede
6 etamines, dont les antheres sont bien renfermees dans un ca-
lice compose de six feuilles allongees, convexes en dessous, con-
caves en dedans,d'un vert tendre, legerement couvertes d'un
veloute brun. Le pistil est place au milieu des etamines, et
devient une baie ovo'ide ou spherique, couverte d'une pellicule
grise, rude, plus ou moins crevassee. Quand elle n'estpas mure,
sa chair est verdatre, d'un gout fort acre et desagr^able, mais
dans sa maturite, elle est rougeatre, delicieuse, rafraichissanle,
remplie d'une infinite de petites veines qui contiennent un sue
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FLORE INDIENNE 347
laiteux, doux et gluant. Le centre du fruit eat occupe par plu-
sieurs pepins oblongs, recouverts auelquefois d'une matiere
resiaeuse, blanchdtre, riche en acide Jbutyrique.
LE GUIABARA
La guiabara d'Oviedo est le raisinier k grappes du bord de la
mer, ou mangle rouge. C'est le eocoloba vinifera de Linne (octan-
drie triginie). II fait partie de la famille des polygonies de
Jussieu et de eelle des persicaires d'Adamson. Les Caraibes
appelaient indifferemment tous les mangles copey, nom Depen-
dant qu'Oviedo reserve particulierement pour le paletuvier a
feuilles epaisses, qui est de la m^me famille et d'une variete
seulement du raisinier qu*il appelle guiabara.
Histoire naiurelle. — Get arbre est remarquable par la forme
etla beaute de ses feuilles. Ovi6do, apres avoir donneune idee de
leur largeur, en disant qu'elles ont une paume de longueur dans
une largeur proportionnee, remarque qu'elles sont tellement
vertes et 6j)aisses, que les Espagnols, dans les premiers temps
de leur arrivee, oii Tencre et le papier leur manquaient, s'en
servaient pour ecrire, avec une epingle, ou le fer d'une aiguil-
lette, qui formaientdes lettres tres distinctes, et si differentes de
la couleur de la feuille, qu'elles pouvaient se lire aisement.
Les feuilles d'un vert d'aigue marine, sonttraversees de grosses
nervures pourprees, dont le contraste admirable plait beaucoup
h I'oeil. Le bois du raisinier a grappes, bon a brCiIer, est employe
dans le charronnage et dans la charpente des maisons. Son coeur
donne une teinture rouge qui, obtenue par la decoction du bois,
est vive et susceptible d'etre fixee par le sulfate d'alumine. Les
feuilles de cet arbre servaient aussi d'assiettes aux Caraibes et
aux flibustiers: Enfin les fleurs de ce paletuvier sortent des ais-
selles des feuilles, autour d'une panicule pyramidale assez sem-
blable a une grappe de raisin, longue de sept a huit pouces et
contenant soixante a soixante-dix fleurs a etamines. Elles sont
petites, blanchatres, d'une odeur suave, portees sur de petits pe-
dicules. Les etamines sont tres deliees, au nombre de huit,
rangees autour du pistil qui est termine par trois stigmates.
L'ovaire devient une baie qui dans sa maturite' est molle, sphe-
rique, de couleur pourpree, couvertes de petites gouttes de
rosee succulente, d'un goAt aigrelet. On trouve au milieu un
gros noyau dur, ligneux, cannele-ovale, qui renferme une
amande amere.
Usages. — Son bois sert a confectionner les ouvrages de char-
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348 APPENDICE
ronnage, et son ecorce chez nous est employee pour le tannage
des peaux, parce qu'elle est riche en aciae tannique.
LE COPEY
G'est le resinier de notre montagne, dont les feuilles soiit
encore plus grandes et plus epaisses que celles du resinier a
grappes du bord de lamer. Les premiers Espagnols qui abor-
d^rent notre ile, se servaient de ses feuilles pour jouer aux
cartes, au dire d*Oviedo, et pour ecrire aussi. Les feuilles admi-
rables de ce paletuvier ont un pied de longueur sur un demi-
pied dans leur plus grande largeur. Ses fleurs sont a etamines,
verddtres, en epi pyramidal et deviennent un petit fruit en
grappe, qu*Oviedo avoue n'avoir jamais pu voir. Le mois n'etsdt
peut-^tre pas favorable a la fructification de ce bel arbre. Get
arbre croit de preference dans les mornes ; cependant, j'en ai
vu quelques-uns dans les jardins de la ville du Port-au-Prince,
dont le site appartient plus a la plaine qu'aux mornes.
LE GAGUCY
Le gagucy d'Oviedo est le ^alabure soyeux de Descourtllz,
dont le nom vulgaire est bois de soie. G'est le Muntingia cala-
bura de Linne (Polyandrie monogynie). Jussieu le classe dans
la belle famille des tilliacees. On Tappelle aussi bois ramier,
parce aue ces oiseaux sont friands de son fruit, dont Tinterieur
ressemnle acelui de la flguede Castille.
Histoire naturelle,— Le calabure soyeux est untres bel arbre.
II est commun aux Antilles, ou Ton emploie son bois pour faire
des douves de barriques. On tresse avec son ecorce des nasses et
des cordes, que les p^cheurs et les marins de cabotage savent
employer par economic. Les insulaires I'utilisaient beaucoup a
cet usage ; les premiers Espagnols imiterent leur exemple, et
au besoin s'en faisaient de tres bons souliers, lorsqu'il ne leur en
venait pas d'Europe.
Caracteres physiques. — G'est un arbre de la famille des lil-
leuls qui ressemble a Torme par son port. II s'eieve a trente pieds
environ dans les bonnes terres. Ses rameaux sont garnis de
feuilles dans toute leur longueur. Ses feuilles sont alternes,
Qvales-oblongues, pointues, dent^es, portees sur des petioles
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FLORE INDIENNE 349
fort courts, et inegales a leur base,ua de leurs c6tes etant plus
court que Tautre. EUes out 3 ou 4 pouces de longueur, et
sont couvertes d'un duvet doux, fin comme la soie, qui est plus
abondaht k la surface interieure, ce qui fait paraitre cette sur-
face, un peu plus blanchatre que Tautre. Sa fleur consiste en un
calice divise presque jusqu*a sa base en 5 ou 6 decoupures
lanceolees, pointues, pubescentes en dehors et caduques ; en
S ou 6 petales arrondies, un peu unguiculees et tres ouvertes,
en un grand nombre d'etamines dont les filaments beaucoup
plus courts que les petales portent des anth^res arrondies ; enfin
en un pvaire superieur, globuleux, depourvu de style, et cou-
ronne par 5 ou 6 stigmates epais, persistants et en etoile.
Le fruit est une baie globuleuse, un peu plus grosse qu'une
cerise, jaunatre avec une teinte rose, divis^e interieurement
en 5 ou 6 loges peu apparentes, par des cloisons membra-
neuse tres fines ; il contient des semences nombreuses, petites,
arrondies et nichees dans une pulpe. Le calabure soyeux se plait
dans les endroits frais, dans les mornes, et le long des rivieres,
dans les plaines.
LE CIBUCAN
Le cibucan des Caraibes dont parle Oviedo estle figuier mau-
dit ou figuier des Indes. II y a le franc et le batard. G'est le ficus
indica de Linne (Polyganiie trioecie). II est de la famille des
orties de Jussieu, c'est le Hinguera india des botanistes espa-
gnols.
Histoire naturelle. — Get arbre immense, dit Descourtilz, est
extremement etendu, et aussi admirable par son port que par
sa mani^re de se propager. II pousse des branches de longs jets
pendants, assez semblables a des cordons ou a des baguettes
qui gagnent la terre, s'y enracinent et forment de nouveaux
troncs qui, a leur tour, en produisent d'autres de la m^me
maniere; en sorte qu'un seul arbre s'etendant et se multipliant
ainsi sans interruption, offre une for^t sombre, une seule cime
d*une 6tendue prodigieuse, et qui parait posee sur un grand
nombre de troncs de diverses grosseurs, comme le serait la
vo<ite d'un vaste edifice, soutenue sur une quantite de colonnes.
Avec le sue qui decoule de son ecorce, on pent faire du caout-
chouc. Get arbre se reproduit par ses baguettes, par des graines
et par des boutures qui v6getent avec une etonnante rapidity.
Tons les lieux conviennent a sa vegetation. Son bois est employe
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350 APPENDICE
a faire des canots d'lme seule piece et quantite d'ustensiles de
manage.
Le figuier maudit est toujours vert, il vit et subsiste pendant
plusieurs siecles. C'est im des plus gros arbres de FAmerique. .
Le Pere Labat en a vii de 25 pieds de circonfe'rence. Son bois est
mou, ses racines grosses etsaillantes en dehors, de maniere que
I'arbre parait porte sur des arcs-boutants; ses branches sont
enormes, s*etendent fort loin, et procurent un bel ombrage. Les
tleurs du cibucan naissent par bouquets a Textremite des
rameaux; elies sont oblongues, d'un vert fonce en dessus, p^le
en dessous, et comme cotonneuses, sans dentelures; longues de
10 k 12 pouces et larges de 4 a 5, d'une saVeur astringente, d'uae
odeur herbacee, portees sur des petioles courts, epais, qui s'eten-
dent sur toute la longueur de la feuille et forme une cote sail-
lante en dessous, a laquelle aboulissent plusieurs nervures obli-
ques, alternativement placees. Les fruits croissent le long des
branches et des rameaux ; ils sont spheriques, de la grosseur
d'une noix de galle, verts en dehors, de couieur rose en dedans,
pleins d'un sue laiteux, d'un gout fade. Les fruits renfermeat
dans leur interieur les fleurs qui se changent en une infinite de
petites graines oblongues, roussatres et fecondes. Ce sont ces
petites graines que lesEspagnolsdu temps d'Oviedo'comparaient
aux lentes; et c etait pour cette seule raison qu'ils appelaient le
cibucan ou figuier maudit, surtout le batard,'arbre des lentes.
LE GUAYABO
Le goyavier pyriforme, dont la synonymic est psidium pyri-
ferum de Linne, est, d'apres ce celebre botaniste, de la famifle de
I'icosandrie monogynie. Jussieu le range dans la belle famille
des myrtes.
Get arbre qui se rapproche beaucoup des poiriers pour le
port, lacouleur et la disposition de ses feuilles, joint k une taille
mediocre des rameaux quadrangulaires qui sont garnis de
feuilles opposees, ovales, oblongues, un peu obtuses avec une
pointe courte, tres entieres, lisses et marquees de points glan-
duleux. Les fleurs blanches du goyavier, accompagnees de
deux bractees, et portees sur des pedoncules axillaires present*
tent pour caracteres distinctifs, un calice presque pyriforme, a
quatre ou cinq lobes irreguliers et profonds; une corolle en
rose, a oinq petales, contenant des etamines nombreuses, dont
les antheres sont d'une couieur jaune citron, tout autour d'un
pistil, dont I'ovaire infere est surmonte d'un style et d'un stig-
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FLORE INDIEIVNE 351
mate beaucoup plus longs que les etamines : ces fleurs repan-
dent une odeur agreable.
Le fruit est une bale ovoide ou en poire, de la grosseur d'un
oeuf de poule ou d'une poire moyenne, k peau mince, jaun^tre,
piquee de noir en dehors dans sa maturite, divisee en quatre
parties, et contenant un grand nombre de semences dures ou
osseuses, nichees dans une pulpe blanche ou couleur de chair,
succulente, aromatique, d*une saveur agre'able, douce, comme
musquee. On en connait plusieurs varietes.
Usages. — Avec ce fruit dont les graines dures sont rejetees du
corps des animaux sans alteration aucune, les Creoles font des
compotes ou des pates qui sont plus estimees que celles meme
de coing, en Europe. Descourtilz dit que I'ecorce mise en poudre
sert^ conserver les oiseaux empailles et k tanner le cuir, et
que le bois fait d'excellent charbon. Dans tous les cas le bois du
goyavier est un bois tres dur qu*on emploie dans les ouvrages
de charpente et de menuiserie. Avec ses jeunes branches droites,
on fait des batons fort estimes dans le pays, pour leur teuacite.
LE MAMEY OU MAMEI
Le mamey est I'abricotier des Antilles, le mammea americana
de Linne (Polyandrie monogynie). G'est le manchiboni des
Garai'bes; Adamson le classe dans la famille des cistes, et Jus-
sieu dans celle des guttiers, Enfin d'autres botanistes le rappor-
tent dans la grande famille des synantherees, genre sapotil-
liers.
Histoire naturelle. — II est d'un port majestueux et devient
ires touffu; 11 affecte la forme pyramidale. II s'eleve a 40 et
60 pieds de hauteur, dans les terrains qui lui conviennen^; le
tronc a jusqu'a 4 pieds de diametre. Son ecorce est grisMre,
ecailleuse; son bois est blanc, gommeux, facile k fendre; son
feuillage est sombre comme celui des vieux bois dont il a la
couleur. Ses feuilles epaisses et dures sont poreuses; elles sont
vales, obtuses, echancrees en coeur, d'autres fois tres entieres,
garnies d'une c6te saillante, k nervures obliques, superficielles,
nombreuses et formant des reseaux irreguliers. Ses feuilles
sont foncees en dessus, claires en dessous. Elles ont de 8 a
9 pouces de longueur sur 4 a 5 de largeur. Ses fleurs sont tan-
t6t hermaphrodites, tantot separees, elles sont rosacees, ont
quatre petales arrondis, obtus, creuses en cuiller,blancs, d'une
odeur suave et d'un gout astringent.
Le pistil devient un fruit charnu, succulent, spherique, de 3 a
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352 APPENDICE
6 pouces de diametre, et est couvert d'une pellicule peu epaisse,
d'ungris jaunatre, grumeleuse et qui blanchilen murissant.
La partie comestible est spongieuse, d^un jauiie rutilant, en se
rapprochant du centre, puis blanchMre, excentriquement tra-
vers6e par des veines lac tees dune odeur penetrante et aroma-
tique et d'une saveur douce. Sa piilpe auricolore, recouvre
depuis 1 jusqu'a 3 noyaux ovales, convexes superieurement et
concaves du cote qu'ils se touchent, composes de fllamenis
poses en tout sens les uns sur les autres, de 18 lignes de largeur
sur pr^s de 3 pouces de longueur, lisses en dedans, d'un beau
rouge carmin a Tinterieur ou se trouve renfermee une amande
ligneuse, d'tin goiit acre, de couleur brunatre, bilobee,*^ on se
sert du sue de cette amande pour tracer sur du linge des lettres
que rien ne pent effacer.
Usages, — Ala Martinique, on fait de tres bonnes liqueurs avec
les fleurs de I'abricotier. Avec le fruit, on confectionne d'exeel-
lentes compotes et des candis tres estimes. Avec le bois qui est
facile a fendre, on retire k bien peu de frais des aissantes, du
merrain, des poulies et autres materiaux utiles. Gru, le fruit
est indigeste, on en bonifie la chair en le faisant tremper, avant
le repas, dans du vin sucre, aromatise avec la cannelle et le
girofle, quand on n'a pas le temps de le cuire dans du sirop.
LE QUENTAS DEL XAVON
Le Quentas del Xavon d'Oviedo est le savonnier mousseux
decrit par Descourtilz, et le bois savonnette de Nicolson. Linn6
Tappelle sapindus saponaria (octandrie trigynie). Jussieu le
classe dans la famille aes savonniers ; et Adamson dans celle des
pista,chiers.
Histoire naiurelle, — Get arbre est d'une mediocre grandeur :
son tronc se divise ordinairement a !2 a 3 pieds de t^rre en plu-
sieurs branches grosses comme la cuisse. Son ecorce est grise
raboteuse; le bois blanc, gommeux, dur; ses feuilles de diffe-
rentes grandeurs. EUes sont d'un vert gai,.luisantes en dessus,
d'un vert pale et veloutees en dessous, sans dentelure, termi-
nees par une pointe qui est mousse, allongee et recourbee d'un
cote, divisee par une c6te en deux parties inegales. Ses fleurs
sont en rose, composees de 4 petales arrondis et d'un pistil q^i
devient un fruit spherique, gros comme une cerise, suspendu en
grappe, couvert dune peau jaunatre, brillante, un peu ridee.
Gette peau couvre une substance jaunatre, transparente, gluante,
d'un gout fort amer, inadherente a un noyau spherique, qui est
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FLORE mDIENNE 353
d'an beau noir, fort dur, brillant, dont Tamande est blanche,
d'un goiit d'aveline.
Ge fruit, ajoute Nicolson, k qui nous avons emprunt6 la plus
grande partie de nos descriptions dans cet ouvrage, ce fruit
mCirit vers le mois de fevrier. II croit principalement dans ks
mornes et quelquefois dans la plaine aussi.
Usages. -^ On peut s'en servir pour savonner le linge. Pour
cela, on met dans I'eau chaude une demi-douzaine de ces fruits; et
peu de temps apres, la pulpe se fond, Teau blanchit, se charge
de mousse et d'ecume. Son noyau peut servir k faire des cha-
pelets d'un noir. plus luisant que I'ebene. Descourtilz remarque
aussi avec raison que les dames Creoles se servent du bout des
jeunes branches ou des racines les plus tendres de cet arbre
pour faire, apres les avoir bien maches a une de leurs extre-
mites, des especes non pas de cure-dents, mais de brosses a
dents, dont I'usage habituel entretient une grande fraicheur a la
bouche.
En outre du savonnier mousseux, il existe encore, rapporte
avec justesse le m6me auteur ci-dessus mentionne, dans les lies,
une iiane, dite liane a savon, dontlebois depouille de ses feuilles
et d'une partie de son ecorce seulement, celle qui est la plus
amere, sert aux memes usages.
LE CAOABAN OU LE CAOBA
Le caoban ou le caoba est le nom espagnol du Mahogon, bois
d' acajou des autres botanistes, Les hommes carai'bes I'appelaient
Lidouhouheri et les femmes Liacaicachi, C'est le swietenia
mahogoni de Linne (Decandrie monogynie). II est classe dans la
famille des orangers de Jussieu^et dans celle des azedaracks de
Lamark. Nicolson I'appelle maurepasia, et Adamson le classe
parmi les pistachiers.
Histoire naturelle, — Cet arbre s'eleve a plus de 80 pieds; sa
tige estdroite, divisee par le haut en plusieurs grosses branches,
qui k leur tour se subdivisent en plusieurs autres. Sa feuille est
large, 6paisse ; sa fleur verd^tre et petile ofTre aux regards une
corolle plus grande que le calice a cinq pedales ouverts, con-
caves, qui contient dix ^tamines au sommet d'un tube cylin-
drique, environnant le pistil complet. Ses fruits sont tres durs,
a peu pres de la grosseur du poing, gris^tre ou de couleur brune
foncee, et ont la forme d\m oeuf. Lors de leur maturite, ils
s'ouvrent par la base en cinq valves qui s'enlevent en maniere
de calotte, et laissant sur Tarbre des receptacles pentagones
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354 APPEXDICE
entour6 de semences, que les vents agitent, detaehent et disper-
sent sur la surface de la terre.
Usages, — On s'en sert pour toutes sortes d'ouvrages de ehar-
Eente et de menuiserie : on en fait de beaux n^eubles, des lam-
ris, des aissantes, baignoires et des canaux d'une seule piece,
aui ont queiquefois plus de quatre pieds de largeur sur vingt
de longueur.
II y a une autre espece d' acajou k planches, qui se nomme
acajou mouchete, mais qui est devenu rare dans nos forets. II
s'eleve moins haut gue le precedent; ses feuilles sont plus
petites, ses fruits moms gros, son bois rouge&tre, parseme de
taches noires; il est tr6s recherche pour faire les meubles.
LE PITAHAYA OU CIERGE A GRANDES FLEURS
Oviedo dit que le pitahaya est le nom du fruit de ce pierge ;
mais nous ne 1 avons retrouve nuUe part dans aucun botaniste.
II dit encore que Tusage immodere du pitahaya comme nourri-
ture, ainsi que celui de plusieurs autres pommes de planter
semblables, colore Turine en rouge ; nous n'avons jamais eu
occasion par nous-m6me, ni par tradition orale ou e'crite de
verifier ce fait; or done nous jugeons ^ propos de laisser toate
la responsabilite de ce dire a Oviedo en personne. Cette reserve
faite, revenons a notre description du cierge a grandes fleurs.
Ce cierge appele vulgairement cacte serpent, cactus grandiflorus-
de Linne (Icosandrie monogynie) est de la famille des cactes de
Jussieu. Selon Delaunay, le mot cactus vient du verbe Kaio,
bruler, parce que la piqure des epines de ces plantes cause de&
douleurs brulantes.
Histoire naturelle, — Les tiges du cacte serpent sont cylindri-
ques, rameuses, serpentantes, verdatres, a 5 ou 6 cotes peu sail-
lantes et minces, sur les memes cotes de petites epines rayon-
nantes et fasciculees.
Les boutons sont velus, les fleurs sont laterales, fort belies,,
d'une odeur tres suave, et ont 7^9 pouces de diametre. Son
calice est fort grand, long, tubuleux et ecailleux dans sa partie
inferieure, compose a son sommet de folioles etroites, lineaires,.
ligulees, pointues, jaun^tres, disposees sur plusieurs rangs, ou-
vertes, et qui semblent former une couronne autour de la fleur.
. Ses petales sont blancs, nombreux, lanc6oles et disposes sur
f>lusieurs rangs en une belle rosette concave. Le style est plus
ong que les etamines, et son stigmate est divise en une vingtaine
d uh ^ieres aff'ectant une disposition infundibuliforme
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FLORE INDIENNE 355
La partie inferieure du calice qui est chargee d'ecailles
barbues se change en un fruit ovoide, gros comme le poing,
convert de tubercules ecailleux, charnu, d'une couleur orj^ngee,
rempli de tres petites semences, et d*une saveur acidule fort
agr^able.
Usages, — II n'en a aucun, le sue de ses feuilles est au con-
traire veneneux k haute dose. Les medecins habiles et prudents
s'en servent quelquefois comme vermifuge.
Varietes, — La famille des cactes et des cierges offre des va-
rietes de genres considerables.
LA TUNA
La tuna des Espagnols est le batta des Caraibes, la raquetle
commune des pays chauds. C'est le cactus opuntia de Linne
( Icosandrie monogynie) Topuntia vul go herbarum des autres
botanistes ou le ficus indica des memes auteurs; mais de la
famille des cactes de Jussieu.
Histoire naturelle. — Ses feuilles sont rondes et masslves, de
Tepaisseur du doigt, epineuses aux bords et au milieu. La hau-
teur de toute la plante est celle du genou. Sa fleur est jaune,
sessile, situee sur les articulations superieures de la plante. Elle
a environ dix petales ovales-cuneiformes, beaucoup d'etamines
qui ont un mouvement parliculier de contraction, lorsqu'on les
touche avant qu'elles aient repandu leur poussiere fecondante.
et un style, dont le stigmate est partage en cinq fit dix divisions,
Le fruit de la raquette a presque la forme d'une figue ; il est
ordinairement d*une couleur rouge foncee, contient une pulpe
rouge, succulente, doucedtre et qui, dit-on, a cela de particulier
qu'il rend Purine de ceux qui en mangent rouge comme du sang,
quoiqu'il ne leur cause aucun mal. J'en ai beaucoup mange
dans ma vie et jamais je n'ai constats sur moi Tombre m^me de
cette singuliere propriete attribuee k tort ou araison a la pomme
du cactier raquette.
Usages, Sa feuille est un des meilleurs emollients des Antilles.
Avant de manger son fruit, precaution que ne recommande
Descourtilz ni aucun des siens, il convient d'enlever au haut du
fruit une couronne epineuse, radiee, qui s'y trouve et provient
de la fleur.
LE CABUYA OU CABOUILLE
C'est le nom que les Indiens et les Africains apres eux ont
constammentdonne a I'aloes-pite des Antilles et de I'Amerique
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'tJ56 APPENDICK
du Sud, qui est une variete de Taloes, fane sucotrin deDescour^
lilz ou de I'aloes perfoliala de Linne (hexandrie monogynie). II
est de la famille des liliacees d'Adanson et des asphodeles de
Jussieu.
Histoire naturelle. — Ses feuilles ont 3 a 4 pouees de largeur
et 2 a 3 pieds de longueur. Elles sont epaisses, unies, pointues,
depourvues de piquants, dun vert clair. Ses fleurs qui viennent
en epis autour d'une trompe de 3 a 4 pieds de haut, ressem-
blent k cjelles de Taloes epineux, dit faux socotrin. Elles sont
jaunes ou rouges, longues de pres d'un pouce, de la grosseur
d*un tuyau deplume, creuses et enti^res jusqu'au milieu, mais
fendues dans tout le reste par 6 petiles feuilles etroites ei tant
soit peu retroussees au dehors par le bout. II v a dans chaque
fleur six filets blanchatres un peu epais, ornes chacun d'une
tete jaune et fendue et situes a I'entour d'un bouton tres hexa-
gone, aussi grand qu*un grain de ble', et surmont6 d'une petite
pointe verte. Toutes ces fleurs sont d'aplomb sur la tige, mais
se fanent et se renversent apres et tombent sansproduire aucun
fruit. Aussi, cette plante vient de rejelon qui s'accommode de
tons les terrains. La variete dile cabaya ne vient que dans cer-
tains cantons de I'ile ; elle supple'e au defaut du cnanvre et du
lin ; on en fait en Eurof)e des cordes et divers ouvrages. Ovi^do
raconte que les insulaires pouvaient seier leurs fers avec les
cordes de cette pite : je lui laisse la responsabilite morale de
cette fable espagnole.
L'HELEQUEUR OU ALOES KARAKAS
C'est I'agave antillarum de Linne (hexandrie monogynie)
qui est de la famille des ananas de Jussieu. C'est une variete^ du
maguei des Mexicains qui leur donne un cidre si renomme de
ces republicains de I'Amerique. C'est le bromelia de Nicolson.
Histoire natiirelle. -r- Sa racine est tube'reuse ; ses feuilles
sortent immediatement de terre sans tige. Elles sont dispos^es
en rond, larges de cinq a six pouees, longues de troisk quatre.
pieds, lisseSj pliantes, terminees par une pointe tr^s aigue. Du
centre des feuilles s'el^ve un pedoncule en forme de tige de
quinze a vingt pieds de hauteur, remplie d'une mati^re spon-
gieuse, qui, seche, remplace I'amadou.
Le sommet de cette tige se divise en plusieurs petits rameaux
d'ou sortent des fleurs monopetales en entonnoir, inodores,
blanches, rangees par bouquet, divisees en trois quartier^, sou-
tcnues sur un calice verddtre oblong. Ge calice devienl un fruit
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FLORE INDIENNE 357
^Iprrondi, charnu, oblong, divise dans toute sa longueur en trois
capsules remplies de petites graines plates, arrondies, rous-
sMres.
Usage. — Le hel^queur, dont le sue des feuilles-est vulneraire,
bouilli dans Teau, aoiine un fil aussi bon que celui du cabuya
qui le precede.
PATATE (LE LIRENS, Oviedo),
' Oviedo raconte que le lirens est le fruit d'une patate que les
insulaires cultivaient, et que les Espagnols ne tarderent pas a
cultiver aussi ^leurexemple: < Cette plante, dit-il,jetleetrepaod
ses branches sur terre. On les coupe pour les replanter. Les
fruits de cette plante, produits en terre, sont attaches a de
petites verges dependantes de la branche. Ces fruits sont de
couleur blanc et or, et de la grosseur de grosses dattes et de
fort bon gout. > II ne trouve aucun fruit a aui les comparer, et
11. assure que les insulaires les portaient en abondance aux mar-
ches, oil ils les vendaient tout cuits.
Cette description d'Oviedo ne pent se rapporter qu'^ trois
plantes rampantes et a racines tuberculeuses qui sont la pomme
de terre (solanum tuberosum) Linne, ou morelles a racines
tubereuses, Linne, et la patate sucree (convolvulus batatus)
Linne. Mais nous trouvons, pour notre compte, cette description
d'Oviedo plus applicable a la vraie patate, parce que les pommes
de terre, cultivees de preference par les sauvages du continent
americain, Tetaient peu ou point par les insulaires : parce que
le topinambour est loin d'avoir la saveur de la patate sucree, et
ne se reproduit pas par bouture retranchee des branches, et que
probablement la patate cultivee negligemment par des agri-
culteurs ignorants et insoucieux, prives avec cela d'instruments
aratoires, devait alors atteindre a peine a la grosseur des grosses
dattes, que lui assigne Oviedo dans sa do^cription ci-dessus rap-
portee. Ensuite chaque lie, et voire m6me chaque canton, desi-
gnait la patate et mille autres objets de ce genre par des noms
differenls ; et puis chaque variete de patate recevait encore des
designations speciales. Generalement-la patate s'appelait maby,
chez les iGaraibes sans doute aussi lirens, comme le dit Oviedo.
En outre, k chaque variete, ils donnaient un nom particulier
comme nous Tavons dej^ dit plus loin. lis appelaient la patate-
planche camieha; huceleronma la patate dite manzelle ; ala4a
la patate marbree; chimouli laRomiliere; tahuira la verte ;
hueleche, celle qui est rouge en dehors et jaune en dedans.
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358 APPEXDICE
La palate (tpomaea batatas) de Linne (pentandrle moaogyaie^
est un convolvulus de la famille des liserons de Jussieu, de celfe
des campaniformes de Tournefort et du genre quamodit de
Lamark. Les Espagnols qui la cultivaient k I'egal des insulaires
I'appelaient batatas.
CaracUresphysiques. — Le quamodit patate est une espece de
liseron, herbacee, rampante et k racines grosses, tubereuses,
charnues, dont les tiges sont glabres, un peu purpurines ou bien
hispides et velues selon les varietes ; garnies de feuilles alternes
longues, ovales, acuminees, en coeur k la base, et supportees,
par des petioles glabres ou veins. Ses fleurs sont presqu'en
ombelle, a calice polyphille, k la corolle blanehMre en dehors
purpurine en dedans, grande, campanilee ; le stigmate est capile
a trois lobes peu sensibles, la capsule un peu ovale a trois loges.
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NOTES EXPLICATIVES
NOTE I
Le lieu de la naissance de Colomb a ete longlemps discule par la
presse et les historiens. De nos jours encore quelques ecrivains s'obs-
tirient k ne point vouloir admettre qu'il vil le jour h Genes. Pourtant
les oeuvres les plus remarquables d'auteurs qui ont fouille les docu-
ments les plus authenliques attestent que Fillustre navigateur est
GENOIi?.
GoccARo, Onegua, Finale, Quirito, Savone, Nervi sant les vilies
qui ont cherche a revendiquer I'honneur d'avoir vu naitre Colomb.
Mais il n'y a pas de d(ftite qu'il uaquit a Genes. D'ailleurs le Grand
Homme Ta ecrit dans un acte testamentaire fait en 1498. « Siendo yo
NACIDO en GeNOVA, CIUDAD NOBLE Y PODEROSA POR LA MAR. Etiml U^ CI
G^nes, mile noble etpuissante sur mer, moi, etc »
Plus loin, le mSme acte contient le passage ci-apres, qui confirme
ce qui est ci-dessus relate. Nous le reproduisons d'apres les meilleurs
auteurs : < Je recommande a mes Mritiers de {aire tout ce qui peut Hre
a Vhonneur et a Vavantage de ma ville natale, sans nuire toutefois a la
couronne d'Espagne, »•
Washington Irving, dans les pages de son histoire de Christophe
Colomb, etablit clairement que le cel6bre marin est ne k G fines. II
rapporte, a Tappui de son assertion, quelques passages de I'acte d'ins-
titutiou du majorat, dicte par I'Amiral en fevrier 1498. Nous en
detachons le suiv^nt : «... J'ordonne au ^it don Diego, mon fits, ou a
celui qui hMtera du dit majorat {ou Men substitud), de soulenir tou-
jours dans ma ville de G4iies un membre de notice famille, qui y sera
domicilii avec sa femme et de lui assurer un revenu avec lequel il puisse
vivre honn4tement, comme il convient a une personne qui nous est alliee,
et avoir pied et racine dans cette ville en quality de Citoyen ; de sorte
quHl puisse y trouver aide et faveur en cas de besoin, car, j'en suis vbnu
ET j'y suis ne *.
* Delia sale y en ella nac6.
u
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360 APPENDICE
D'apres les notes de Tappendice du m^me auteur, c il itait ecrit
sur la page blanche d'un petit br^viaire prdsente a Colomb par le Pape
Alexandre VII » ; « Colomb liSigue ce livre a sa chere patrie la R^u-
BLiQUEDE Gl\Es. (Irving, p. HI et 112.)
Mais le Comte de Roselly de Lorgues, plus concluant, prouve que
Christophe Colomb naquit a Genes. « Telle est la verite, s*ecrie-t-il.
•« Qu'importent, ajoute cet auteur, les pretentions de Cuccaro dans le
« Montferrat, de Pradello dans le Plaisantin, d'Oneglia, de Finale, de
< Boggiasco, de Quinto et Nervi dans la Riviere da Genes ? En vain le
< petit bourg de Cogoletto s'obstine-t-il h etaler aux regards du yoya-
< geur rinscription qui lui decerne le litre de patrie de Christophe
€ Colomb; nous n'avons pas a nous preoccuper de ces amours-
c< propres de clocher ni des discussions plus ou moins erudites, par
« lesquelles Savone aussi a reclame cette gloire. Aucune de ces dis-
« cussions n'a prouve que Christophe Colomb naquit hors de Genes ;
« et plusieurs des documents produits durant leurs cours laisseat
« voir qu'il etait Genois »
Le pere de C. Colomb etait d'ailleurs Genois, comme on le verra
plus tard.
NOTE II
Dans le cours de ses explorations sur les cotes de Cuba, Chris-
tophe Colomb avait souvent entendu repeter le mot Cubanacan tant
par les Naturels de cette lie que par ceux amenes avec lui de Guana-
hani. On eut peut-etre cru que c'etait le nom de File decouverte ; mais
Tamiral chercha h. se rendre compte de ce que ce mot voulait dire
ou designer; il parvint, dans ses recherches, a savoir qu'une province
dans rinterieur de Tile, etait ainsi denommee par les Indiens. — ^
D'ailleurs Colomb avait appele Cuba, Juana, au moment de prendre
possession de cette terre le 28 octobre 1892. Voici, a propos de Cuba-
nacan, ce que J. Girardin rapporte dans son livre : « Apres avoir
< cotoye, dit-il, a la page 57 de la Vie et des Voyages de Christophe
« Colomb J d'apres Washington Irving, la partie notd-ouest de Cuba,
« il (Colomb) arriva en vue d'un grand Cap, qu'il nomma Cap des
« Palmier s. II apprit que derriere ce grand cap il y avait une riviere
« et que Cubanacan designait tout sihiplement une province situee
« au centre de Cuba, Nacan, dans la langue du pays, signifiant
' 'iLiEU. Mais il se figurait qu'oii lui parlait de Kublay Khan, le sou-
ain tartare, et que Cuba n'etait pas une ile. II en conclut,
". M. Girardin, que c'etait une partie du continent asiatique
Dut pres du Mangi et du Cathay, c'est-a-dire du but
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NOTES EXPLia\TIVES 361
NOTE III
Le fleuve. situe sur les c6tes de Cuba, dans lequel entra Coloi^b
apres avoir decouvert cette ile, ful par lui nomm§ San-Salvador.
W. Irving en parle dans les notes qui figurent a la fin du quatri^me
volume de son Histoire de Christophe Colomb. II vit que ce fleuve avail
un beau havre.
NOTE IV
Taracol n'est pas un mot tndien, comme le pensent certains ecri-
vains. II est espagnol et signifie limacon^ a moins cependant que
Tespagnol Tait conserve de la langue indienne.
Colomb entra dans ce port le 25 decembre 1492, en quittant le
Port de Saint-Thomas, aujourd'hui denomme Baie de VAcul-de-Nord.
L'amiral Pa appele Nativity, comme on Ta dejci vu. II y prit mouil-
lage pour conferer avec le Cacique Guacanagaric.
NOTE V
L'ancre de la caravelle Santa-Mnria sur laquelle etait monte
Cbristophe Colombo en quittant le Port de Palos, a 6te transportee
a Port-au-Prince, capitale d'Hai'ti, par les soins de M. Saint-Martin
Dupuy, ministre de Tlnterieur, au mois de septembre 1892.
C'est le seul souvenir bistorique que la partie occidentale d'Haiti
possede de la decouverte de Tile par le c^lebre navigateur gehois.
Au mois de fevrier dernier, cette ancre, dont on retrouve le dessin
dans les illustrations de ce livre, a ete expediee k Chicago parmi les
curiosites qui figurent h. lExposition dans le Pavilion de la Repu-
blique.
II va sans dire qu'eile a ete Tobjet de I'attention d'un grand nombre
de visiteurs.
Voici, a propos de cette ancre, ce que Moreau de Saint-Mery dit :
« On a Irouve, ecrit-il, sur rhabilation de madame Fournier de
€ Bellevue, a 900 toises de la mer et a 4 pieds de profondeur dans
€ une terre de rapport, une ancre dont la tige ou verge, que j'ai
« mesuree, a 9 pieds 2 pouces de long.
< Je me sens enclin a penser que cette ancre pouvait ^tre Tune de
« celles de la caravelle la Marie ^ que eommandait Cbristophe
€ Colomb, lorsqu'il decouvrit TAmerique, et qui perit dans la nuit du
« 24 au 25 decembre 1492, temps des Nords. Ce naufrage arriva dans
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362 APPENDICE
€ un mouillage qui semble bien etre celui de Limonade. Selon Her-
« r^ra, la caravelle fat en trainee par les courants, et Colorab fit dire
a h Guacanagaric qu'elle avait peri ti une lieue et demie de la resi-
< dence de ce Cacique. Les dimensions de cette ancre (reconnue pour
€ etre de fabrique espagnole) qui est longue, proportionnellement k
€ sa grosseur que la rouille a sans doute encore diminuee comme on
< en peut juger par son action sur Torganeau qu'elle avait soude a sa
< tige, son enfouissement et le fait historique, tout me semble con-
« courir k appuyer mon opinion. >
Telle est Topinion d'un historien qui s'est donne la peine d'aller
sur les lieux memes visiter cette ancre et se rendre compte de soa
identile.
Pourquoi ne serait-elle pas, en effet, celle dela Santa-Marial
Tout le prouve. Outre qu'il est rapporte dans Thistoire que le
Cacique Guacanagaric envoya ses sujets au sauvetage des effets de la
caravelle de Colomb et que tout ce qui etait reste dans le navire fut
sauve, il est encore rapporte par les historiens que Tamiral construi-
sit son fortin avec les debris du bateau. Rien n'emp^bait qu'on eut
transporte I'ancre k terre pour Tutiliser dans la construction cm pour
la garder dans la forteresse en souvenir de Tevenemcnl 4u 25 d^-
cembre 1492.
Le comte Roselly de Lorgues, dans sa savante etude « Cfaristophe
Colomb >, dit en terminantle recit du naufrage de Tamiral : « que
« dans le transport de la cargaison, des munitions et des agr^s de la
« caravelle, il ne fut pas derobeun bout d'aiguille. » {Voir page^Oi.)
NOTE VI
D'apres une etude publiee par le D"* J.-B. Dehoux, la croix dont il
est question dans le recit donne a la page 315 de VHistoire des Caciques
ne fut pas elevee a Santiago, mais a la Vega, puisqu'on appelle
« Sainte-Croix de la Vega > celle qu'on venere dans la cathedrale de
Sainto-Domingo. Elle serait faite, selon Thisloire, du bois d*un sapo-
tillier^ge de plus de 400 ans, le sapotillier sacr6, comme Tappellent
les Dominicains. {Nispei'o sagrado.)
NOTE VII
, Vioici^ a propqs de la croix de la Vega , une autre version que le
D^ Dehoux* fourhit dans son Etude sur les aborigines d'lIdUi, Ce
...,,'■},■.-.
' Mort dans le courant de I'annee 1893.
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NOTES EXPLICATIVES 363
recit est tire du « Compendio de la historia de Santo- Domingo, par
Jose-Gabriel Garcia :
c Les Indiens triomphants, dans Tuae des premieres rencontres,
« convinrent d'abattre la, croi:x que les Espagnols avaient plac6e k
a Santo-Cerro. Mais elle resista k la hacbe et au fer. C'est a ce mofnent
« que les Espagnols crurent voir une femme vetue de blanc, tenant
« an enfant dans ses bras, qu'ils prirent pour Notre-Dame de la
« ilfe?*ct et qu'ils saluerent avec force prieres et pleurs. Cette appa-
€ rition les porta a livrer la bataille sous son invocation et des le
« lendemain.»
La croix dont il est ici question a et^, en eff6t, ^levee par les Espa-
gnols qui Font construite des branches du sapotillier dont il est fait
mention dans la note prec^dente. Cela sepassait en 1495, au moment
de la memorable bataille de Santo-Cerro qui decida du sort des abo-
rigenes : « Pendant la bataille, dit le D** Dehoux, les Indiens remar-
« querent que leurs*^fitches aboutissaienftoutes sur la croix et ne
•c faisaient aucun mal aux Espagnols. lis r^solurent de Fabattre, el,
< apres Tavoir inutilement tente par le moyen de cordes qu*ils atta-
« cherent, ils employerent inutilement aussi la haehe et le feu. Cette
< resistance du bois sacr6 au haul duquel on voyait une femme, au
« visage serein et doux, tenant un enfant dans ses bras, decouragea
« les Indiens qui prirent la fuite dans le plus grand desordre. »
M. Dehoux, en terminant son recit, ajoute : < II existe a I'eglise de
« Santa-Gerro (Sainte-Colline) un tableau representant cette bataille.
« Quoique cette peinture soit de nulle valeur artistique, il serait nean-
« moins pr^cieux de la conservercomme document historique. L'eglise
« de Santo-Cerro n'a ete primitivement constituee que pour perp^tuer
a le souvenir de cette bataille dont la tradition est exposee k devenir
« quelque peu legendaire. >
L'auteur de ces lignes, pour conflrmer ses renseignements et leur
donner de Fautorite raconte avoir visite les lieux et dit : c Aujourd'hui
« on pent encore voir (je les ai vus), et cette petite 6glise et ce tableau
« et le sapotillier ^ge de plus de 400 ans qui fournit le bois dont la
« croix fut faite... Ces temoignages attestent que ce ne fut pas II San-
< tiago que les aborigenes voulurent abattre la croix, et encore
« moins que ce fussent les debris de la tribu du Cacique Henri qui
< le tenterent...
NOTE VIII
Haiti veut dire dans le langage de ses premiers habitants : Terre
haute, montagneuse et boisee. Cest ainsi surtout que les indigenes
de la par tie occidentale appelaient Tile. : , , ,
BoHio signiflait dans la partie septentrionale Grande terre. Les
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3C4 APPENDICE
naturefs de Guanahani ne denommaient I'ile que par ce terme. D'apres
I'etude du docteur Dehoux, Bohio voulait dire : Grande case, grande
terre. Selon d'aatres auteurs on le traduisait par Grande plantation^
cabane importante. En general, les aborigines donnaient le nom de
hohio a toute etendue du territoire ou ils etablissaient leur residence.
Completons ces renseignements par un extrait de Tetude du doc-
teur Dehoux :
< Bohio ou Bojio ou Cujio, Grande case, Grande terre. Nom que
« les aborigenes donnaient a leurs habitations et qui sert encore aa-
« jourd'hui a designer les maisons construites en charpente et cou-
« vertes de grosses feuilles de palmier, dites vulgairement tdches dans
« le patois Creole. Us. H. C. On distinguait, continue cet auteur, les
< bohios des cancys par leurs dimensions plus grandes et Ton desi-
« gnait sous le nom de Chacra et Cracra le groupe de bohios oh le
€ Cacique avait sa demeure. Au point de vue politique, le chacra
« pourrait correspondre au sens de chef-lieu. Bohio etait aussi ua des
5 noms primilifs del'lle d'Haiti et signifiait « Grand pays ».
QuESQUEYA est encore un terme qui servait a designer Tile d'Haiti.
M. Thomas Madiou, le cite dans son histoire d'Ua.iii. Quesqueya etait
particulierement connu dans I'idiome des Indiens qui occupaient la
partie orientale. Ce terme voulait dire : Mere des ierres. \
Babequk ou Ban^que etait aussi une des denominations d'Haiti. En
quittant Guanahani, Colomb questionnait souvent les naturels de cette
lie sur cette terre dont il avait entendu parler. -On rapporte que
Babeque est synonyme de Bohio,
Rappelons en terminant que I'amiral, en abordant A Haiti, changea
ce nom en celui de < Hispanola ou Nueva-Espaila >.
NOTE IX
Voici quelques utiles renseignements sur la division territoriale
des cacicats :
« Suivant quelques hisloriens, Herrera entre autres, la souverai-
« nete etait devolue par-dessus tons les autres caciques a celui de la
« Jaragua , dont le Gouvernement particulier avait pour siege
« Yaguana (aujourd*hui Leogane). C'etait aussi le siege de sa resi-
« dence habituelle. De fait, une telle constitution rattachait toutes les
< subdivisions de I'ile sinon k un seul gouvernement, du moins a des
ic influences qu'il ^tait facile d'agencer dans un but commun, tel
« qu'une alliance offensive et defensive. D'aiileurs, un memelangage
« les rapprochait et facilitait leurs relations ; Ton pent mtoe croire
« que la preponderance de la Jaragua etait due a Finfluence surtout
« morale de Bohechio qui, plus puissant qu'aucun autre cacique par
« Tetendue du territoire qu'il gouvernait, etait surtout respectepar
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NOTES EXPLICATIVES 365
« son experience et seS vertus. Quoi qu'il en^soit des motifs de rappro-
€ chement, les cinq grands, etats, par autant de Caciques superieurs,
€ relevaient chacun d'un gouvernement distinct et independant et
u c'est ce qui explique pourquoi le cacicat deHiguey put s'isoler des
« autres ainsi que les Espagnols le constaterent d'abord sous Cayacoa
« el plus tard, sous Tintrepide et feroce Jocubanama, son parent et
« successeur, tons deux caraibes d'origine. G'est encore ce qui explique
« ppurquoi Guanacari,, cdiciqixe duMarien, put offrir des services aux
u Espagnols, pendant que Caonabo, cacique de la Maguana, de con-
« cert dejA avec Guarionex, cacique de la Magua, lui offrait de se
« coaliser contre eux dans une alliance ofiFensive et defensive qui
« ^emblait garantir le trioniphe au benefice du pays menace. {Etude
« sur les aborigines d' Haiti, pat' le docteur J.-B. Dehoux.)
Ces lignes meritent d'etre rapproch^es des differentes versions don-
nees a cet egard. II est bon d'etablir la comparaison avec les pages
de I'histoire des Caciques qui concernent celt e partie.
NOTE X
A la page 332 de Thistoire des Caciques, dans la t Nomenclature
de mots » on trouve sous la rubrique de noms d'indiens : Guacana-
GARic, Caonabo, Anagaona, Bohechio, Combanaua, Moyabanex, Mani-
CATOEX, HiGOENAMOTA, CaYACOA, GuAROCUYA, GuARIONEX, HaTUEY, tOUS
des Caciques, les uns souverains, les autres subalternes.
Mais voici d'apres d'autres auteurs qui ont ecrit sur les notes ou
renseignejnents foumis par les Espagnols, la liste des principaux
Caciques tributaires des souverains. Ce sont : Mayobanex, Manicatoex
Macremi, Hatuci, Guarocuya, Guaora, Bonao, Engombe, Guatiguana,
Guama, Tululao.
^VREUX, IMPRIMERIE de CHARLES H^RISSEY
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